De Marcel Bloch à Marcel Dassault
L’histoire de l’empire Dassault commence bien avant sa création officielle en 1947. Elle prend racine dans la passion d’un jeune homme, Marcel Bloch, pour les pionniers de l’aviation du début du XXe siècle. Ingénieur diplômé de Supaéro en 1913, il est happé par la Première Guerre mondiale où son génie s’exprime déjà : il conçoit l’hélice « Éclair », qui équipe les avions du célèbre pilote Georges Guynemer et change la donne pour l’aviation française. Fort de ce succès, il obtient une commande de 1 000 avions de chasse, mais celle-ci est annulée le jour même de l’Armistice, le 11 novembre 1918. C’est son premier échec cuisant, qui le pousse à se reconvertir avec succès dans l’immobilier.
La Seconde Guerre mondiale marque une rupture tragique. Refusant de collaborer avec l’occupant allemand, Marcel Bloch, qui est juif, est déporté à Buchenwald. Il survit grâce à la protection de réseaux communistes dans le camp, une expérience qui forgera chez lui une obsession : ne plus jamais être vulnérable, ne plus jamais dépendre de personne. À son retour, il change de nom et devient Marcel Dassault, en hommage au pseudonyme de résistant de son frère. Ce changement symbolise une renaissance et une volonté de maîtrise absolue de son destin.
L’empire des petits pas
Dès 1949, Marcel Dassault scelle un pacte tacite mais décisif avec l’État français : il obtient un monopole de fait sur la conception des avions de combat, devenant le bras armé de la souveraineté nationale. Son premier grand succès est l’Ouragan, un avion à réaction conçu en un temps record suite à une simple discussion avec un colonel de l’armée de l’air. C’est le début d’une longue lignée d’appareils mythiques : les Mystère, qui franchissent le mur du son, puis les Mirage, qui s’imposeront comme une référence mondiale. Le Mirage 3, notamment, démontre son efficacité redoutable lors de la guerre des Six Jours en 1967, assurant la victoire d’Israël et ouvrant à Dassault les portes de l’exportation dans le monde entier.
Le secret de cette réussite industrielle repose sur une méthode d’innovation iconique : la « politique des petits pas ». Plutôt que de repartir de zéro à chaque nouvel appareil, Dassault procède par améliorations incrémentales. On change les ailes mais on garde le fuselage, ou inversement. Cette approche permet de maîtriser les risques, d’accélérer les cycles de développement et de réduire les coûts, au point que l’US Air Force financera un think tank en 1973 pour percer le secret de cette efficacité qui défiait les géants américains.
Un empire aux multiples facettes
Conscient du risque de dépendre d’un seul secteur, Marcel Dassault se diversifie très tôt. Il pressent le potentiel de l’aviation d’affaires et lance le Mystère 20, qui deviendra le célèbre Falcon. L’avion séduit immédiatement, notamment l’aviateur Charles Lindbergh, et devient un succès commercial durable, assurant une source de revenus stable pour le groupe. Mais le coup de génie le plus spectaculaire viendra de l’informatique. À la fin des années 70, alors âgé de plus de 80 ans, Marcel Dassault découvre le potentiel de la conception assistée par ordinateur. Il pousse ses équipes à développer un logiciel révolutionnaire, CATIA, qui permet de modéliser des avions en 3D avec une précision inédite.
Ce qui n’était qu’un outil interne devient une entreprise à part entière en 1981 : Dassault Systèmes. Commercialisé par IBM, le logiciel est adopté par les plus grands noms de l’industrie mondiale, de Boeing à BMW, et devient le leader mondial de son secteur. C’est un véritable fleuron dans le fleuron, qui jouera un rôle crucial dans la survie du groupe durant les périodes difficiles. Parallèlement, Marcel Dassault tisse un réseau politique dense, finançant les partis et se faisant élire député, considérant cette influence comme une extension nécessaire de sa stratégie industrielle.
Serge, l’héritier mal-aimé
Si l’industriel est un génie, le père est un tyran. Marcel Dassault entretient une relation destructrice avec son fils, Serge, l’humiliant publiquement pendant des décennies. « Alors Serge, toujours aussi con ? » lance-t-il un jour devant les ingénieurs du bureau d’études. Malgré un parcours brillant (Polytechnique, Supaéro), Serge est constamment rabaissé et écarté des responsabilités clés. À la mort de Marcel en 1986, aucune succession n’est officiellement préparée. Contre l’avis du gouvernement et des proches de son père, Serge Dassault orchestre un véritable coup de force et s’impose à la tête de l’empire lors d’un conseil d’administration mémorable.
Il hérite d’une entreprise en crise larvée, fragilisée par la fin de la Guerre froide. Loin de l’image que l’on avait de lui, il se révèle un gestionnaire pragmatique et restructure le groupe en profondeur. Il doit aussi porter le projet du Rafale, le dernier grand œuvre de son père. L’avion, bien que technologiquement supérieur, reste invendable à l’export pendant 27 longues années, victime de la puissance diplomatique américaine. Serge Dassault tiendra bon, soutenu par les revenus du Falcon et de Dassault Systèmes, jusqu’à ce que le vent tourne en 2015 avec une première vente à l’Égypte.
Une dynastie à l’épreuve du temps
Serge Dassault diversifie également l’empire en rachetant le groupe de presse Socpresse pour ne conserver que son joyau, Le Figaro, dont il fait un outil d’influence. Il se lance aussi en politique à Corbeil-Essonnes, une ville qu’il mettra 18 ans à conquérir et où ses méthodes de clientélisme à grande échelle lui vaudront de sérieux ennuis judiciaires. Malheureusement, il reproduit avec ses propres enfants les schémas toxiques de son père, n’en désignant aucun pour lui succéder. À sa mort en 2018, c’est un fidèle de la maison, Charles Edelstein, qui assure la continuité.
Le drame familial culmine en 2021 avec la mort accidentelle d’Olivier Dassault, fils aîné de Serge et petit-fils préféré de Marcel, qui était le seul à pouvoir potentiellement incarner la suite de la dynastie. Aujourd’hui, la quatrième génération, composée de treize petits-enfants, semble plus distante des questions aéronautiques. L’empire est désormais piloté par des managers extérieurs à la famille, et fait face à de nouveaux défis : la coopération européenne difficile sur le projet d’avion du futur (SCAF) et la révolution des drones et de l’intelligence artificielle, qui l’a poussé à investir dans des start-ups comme Harmattan AI.
Les références de l’épisode
- Personnes : Marcel Dassault (né Bloch), Serge Dassault, Olivier Dassault, Madeleine Dassault, Laurent Dassault, Thierry Dassault, Marie-Hélène Dassault, Charles de Gaulle, Georges Guynemer, Jacques Chirac, François Mitterrand, Nicolas Sarkozy, Jean-Luc Lagardère, Charles Lindbergh, Robert Hersant, Éric Trappier, Bernard Charlès, Charles Edelstein.
- Entreprises et organisations : Dassault Aviation, Dassault Systèmes, Le Figaro, Socpresse, Artcurial, Château Dassault, IBM, Pan American, Thomson-CSF (Thales), Aérospatiale, EADS, Harmattan AI, Alta Ares.
- Avions et technologies : Hélice Éclair, Ouragan (MD-450), Mystère, Mirage, Falcon, Rafale, SCAF (Système de combat aérien du futur).
- Logiciels : CATIA.
- Lieux et événements : Buchenwald, Corbeil-Essonnes, Guerre des Six Jours.
- Livres et articles cités : « Dassault Système » (Sara Ghibaudo, Yann Philippin), « L’argent maudit » (Bruno Piriou), « Les patrons et la politique » (Jean Garrigues), « Monsieur Dassault » (Pierre Assouline), « Serge Dassault » (Anne-Marie Rocco), « Dassault, de Marcel à Serge » (Claude Carlier), « Le contrôle de la parole » (André Schiffrin).
- Documentaire : « Les Dassault, une affaire de famille » (Jean-Christophe Klotz).
Au fil de l’épisode
- [00:00:00] — Naissance et renaissance : la création de la société des avions Marcel Dassault en 1947 et le parcours de son fondateur, Marcel Bloch, de la Première Guerre mondiale à sa déportation à Buchenwald.
- Le changement de nom de Bloch à Dassault, un acte de protection et de renaissance après la guerre.
- L’accord tacite de 1949 avec l’État français qui offre à Dassault un monopole sur les avions de combat.
- La conception du premier avion à réaction, l’Ouragan, fruit d’une discussion directe avec l’armée.
- L’arrivée de Serge Dassault dans l’entreprise et la première humiliation publique par son père.
- La « politique des petits pas », la méthode d’innovation qui a fait le succès de Dassault.
- La lignée des Mystère et des Mirage, et la conquête du mur du son.
- Le succès mondial du Mirage 3 après son efficacité démontrée pendant la guerre des Six Jours.
- La diversification vers l’aviation d’affaires avec la création du Falcon.
- L’enlèvement de Madeleine Dassault, la femme de Marcel, en 1964.
- L’implication politique de Marcel Dassault, sa méthode des « enveloppes » et sa relation privilégiée avec Jacques Chirac.
- Comment Marcel Dassault a déjoué la tentative de nationalisation de son entreprise en 1981.
- La découverte de l’informatique et la naissance du logiciel CATIA, qui deviendra Dassault Systèmes.
- [01:25:26] — Serge, le non-héritier : la mort de Marcel Dassault en 1986 et le « putsch » de son fils Serge pour prendre le pouvoir.
- La restructuration de l’entreprise menée par Serge face à une crise économique post-Guerre froide.
- Le long échec commercial du Rafale, qui restera 27 ans sans client à l’export.
- Le contrat des Mirage 2000 avec Taïwan, obtenu contre l’avis d’une partie du gouvernement français.
- Le tournant de 2015 : pourquoi le Rafale a soudainement commencé à se vendre.
- La prise de contrôle total de l’entreprise par la famille, mettant fin à l’influence de l’État.
- Le rachat du groupe Le Figaro par Serge Dassault pour en faire un levier d’influence.
- L’échec de Serge Dassault en tant que propriétaire du club de football FC Nantes.
- La parenthèse de Marcel Dassault comme producteur de cinéma, finançant notamment « La Boum ».
- La carrière politique controversée de Serge Dassault à Corbeil-Essonnes et ses démêlés judiciaires.
- [02:27:44] — L’avenir : la mort de Serge Dassault en 2018 et la reproduction des schémas familiaux toxiques.
- Le destin tragique d’Olivier Dassault, l’héritier pressenti, mort dans un accident d’hélicoptère en 2021.
- Les tensions au sein de la troisième génération d’héritiers.
- La quatrième génération, plus éloignée du monde de l’aviation.
- L’état de l’empire Dassault aujourd’hui, entre Dassault Aviation et Dassault Systèmes.
- Les défis futurs : le projet SCAF et la nécessité d’innover face aux start-ups de la défense comme Harmattan AI.
FAQ
Qui était Marcel Dassault ?
Marcel Dassault, né Marcel Bloch, est le fondateur de l’empire industriel Dassault. Ingénieur aéronautique de génie, il s’illustre dès la Première Guerre mondiale en créant une hélice révolutionnaire. Juif, il est déporté à Buchenwald durant la Seconde Guerre mondiale pour avoir refusé de collaborer. Rescapé, il change de nom et bâtit sa société en obtenant un monopole de fait sur les avions de combat français. Il est à l’origine d’appareils mythiques comme le Mirage et le Falcon, et du géant du logiciel Dassault Systèmes.
Qu’est-ce que la « politique des petits pas » de Dassault ?
La « politique des petits pas » est la méthode d’innovation développée par Marcel Dassault. Au lieu de concevoir chaque nouvel avion à partir d’une page blanche, ses équipes procédaient par améliorations progressives et maîtrisées d’un modèle existant. Cette approche itérative permettait de réduire les risques technologiques, d’accélérer les développements et de diminuer les coûts de production. Cette stratégie s’est avérée si efficace qu’elle a permis à Dassault de concurrencer les géants américains avec des effectifs et des budgets bien moindres.
Pourquoi l’avion de combat Rafale est-il resté si longtemps invendu ?
Le Rafale est resté 27 ans sans aucun client à l’exportation, de 1986 à 2015. Plusieurs raisons expliquent cet échec initial. D’abord, la France a développé seule cet avion après l’échec d’une coopération européenne, ce qui a limité son marché naturel. Ensuite, il a fait face à la concurrence féroce des avions américains, dont l’achat est souvent lié à des alliances diplomatiques et militaires fortes avec les États-Unis. Enfin, le coût unitaire élevé, dû à une production initiale en faible volume, a été un frein. La situation s’est inversée quand certains pays ont cherché un avion performant sans dépendre de Washington.
Qu’est-ce que Dassault Systèmes ?
Dassault Systèmes est un leader mondial des logiciels de conception 3D, de simulation et de gestion du cycle de vie des produits. L’entreprise est née du développement du logiciel CATIA dans les années 1970, un outil créé à l’origine pour les besoins internes de Dassault Aviation afin de concevoir des avions. Devant son potentiel, Marcel Dassault a décidé de le commercialiser en 1981. C’est aujourd’hui un pilier de l’empire Dassault, aussi important que la branche aviation, utilisé par des industries variées comme l’automobile, l’aérospatiale ou les biens de consommation.
Quelle est l’histoire de la famille Dassault avec la politique ?
La famille Dassault a toujours entretenu des liens étroits et complexes avec le pouvoir politique. Marcel Dassault a été député de l’Oise pendant près de 30 ans, utilisant son influence et sa fortune pour se faire réélire et défendre les intérêts de son entreprise. Son fils, Serge Dassault, a également eu une carrière politique, devenant maire de Corbeil-Essonnes et sénateur. Son mandat à Corbeil a été marqué par des accusations d’achat de votes et de clientélisme, qui lui ont valu une condamnation pour blanchiment de fraude fiscale et une inéligibilité.
