Une enfance entre terre et doutes
Fils de charcutier-traiteur, Arnaud Donckele grandit entre le travail acharné de ses parents et les exploitations agricoles de ses grands-parents. Son enfance est marquée par un rapport direct à la matière, mais aussi par de grandes difficultés scolaires. « Quand tu commences la vie et tu redoubles ton CEP, ce qui est très rare, […] déjà là tu peux te dire que… », confie-t-il. Se considérant comme « le naze de la famille » face à un frère au parcours académique brillant, il voit le monde de l’apprentissage comme une seconde chance, une occasion de repartir de zéro et de prouver sa valeur.
Cette quête de reconnaissance sera un puissant moteur. Il raconte avoir fourni tous ces efforts pour une raison simple : « J’ai fait tout ça pour capter le regard de mon père. C’était vraiment, vraiment mon énergie, qu’ils soient fiers de moi. »
La discipline du sport, la dureté de la cuisine
Avant de se consacrer entièrement à la cuisine, Arnaud Donckele pratique le kayak à haut niveau, devenant champion de France. Il s’impose un rythme de travail et d’entraînement obsessionnel, dormant très peu et repoussant constamment ses limites physiques. Cette capacité à endurer l’effort, il la transpose ensuite dans les cuisines exigeantes qu’il fréquente. Il évoque notamment son passage difficile chez Alain Ducasse, au Louis XV, où il se retrouve face à des cuisiniers très performants et individualistes. Submergé par le doute, il tremble au moment de dresser les assiettes.
Cette expérience douloureuse lui apprend l’humilité et forge sa vision du management. Il comprend qu’il vaut mieux être « une tortue et aller au bout qu’à être un lièvre qui a des facilités ». Il en tire une leçon essentielle : la patience envers les collaborateurs qui ont du mal à démarrer, car une fois le déclic obtenu, ils deviennent souvent les plus fidèles.
Le doute, carburant de l’excellence
Lorsqu’il obtient ses trois premières étoiles à Saint-Tropez en 2013, à 35 ans, Arnaud Donckele est frappé par le syndrome de l’imposteur. « J’ai cru qu’ils s’étaient plantés », avoue-t-il. Loin de le paralyser, ce doute devient sa marque de fabrique et sa plus grande force. Il fait sienne une phrase de son père : « À partir du moment où tu crois que t’es bon, tu commences à construire ta médiocrité. » Cette peur constante de décevoir le pousse à un contrôle permanent et à une attention méticuleuse à chaque détail, pour ses clients comme pour ses équipes.
Pour lui, douter est une démarche active qui oblige à vérifier, à ne rien laisser au hasard et à toujours chercher à progresser. C’est ce qui lui permet, selon lui, de maintenir un niveau d’exigence extrême sans jamais tomber dans la facilité ou l’autosatisfaction.
Créateur d’univers, pas seulement de plats
La rencontre avec Bernard Arnault marque un tournant. Le groupe LVMH rachète La Vague d’Or, qui devient Cheval Blanc Saint-Tropez, et lui confie plus tard la création du restaurant gastronomique de la Samaritaine à Paris, Plénitude. Ce nouveau projet est l’occasion pour lui de se prouver qu’il peut créer un univers de toutes pièces. Il s’investit dans chaque aspect, bien au-delà de la recette : il dessine les assiettes, participe au choix des tenues, réfléchit à l’ambiance globale pour créer une expérience totale, une « évidence ».
« J’ai envie d’être un créateur qui offre la totalité de son âme », explique-t-il. Le nom Plénitude incarne cette vision : un lieu où le temps s’arrête, où l’on atteint l’apogée du goût et du bien-être, comme un grand vin parvenu à sa maturité parfaite.
Rester cuisinier, former des familles
Aujourd’hui à la tête de deux restaurants trois étoiles, Arnaud Donckele refuse de devenir un simple « restaurateur » ou un manager distant. Il organise sa vie pour être présent sur le terrain, naviguant entre Paris et Saint-Tropez. Son plaisir reste de « prendre la casserole », de dresser les assiettes et de rester au contact de ses équipes, qu’il considère comme deux familles. Il met un point d’honneur à ne pas se disperser dans des projets qui l’éloigneraient de son cœur de métier : la création et la transmission.
Sa plus grande fierté, dit-il, est la fraternité qui unit ses équipes. Il est convaincu que la réussite est collective et repose sur les femmes et les hommes qui l’entourent. « Il ne faut pas avoir peur d’embaucher des gens meilleurs que soi », conclut-il.
Arnaud Donckele nous recommande…
- « Une vie par le menu » — Frédéric Laffont, le parcours d’un homme à l’enfance difficile qui trouve un sens à sa vie en se consacrant à donner du bonheur aux autres par la cuisine.
Pour aller plus loin
- Le compte Instagram d’Arnaud Donckele
- Le restaurant Cheval Blanc St Tropez sur Instagram
- Le restaurant Plénitude Cheval Blanc Paris sur Instagram
- Le restaurant Hakuba sur Instagram
- La fiche du film « Les Uns et les Autres » de Claude Lelouch
Les références de l’épisode
- Personnes : Alain Ducasse, Michel Guérard, Bernard Arnault, Olivier Lefebvre, Maxime Frédéric, Bertrand Neureuil, Thierry du Tuyau, Claude Lelouch, Bernard Pacaud, Usain Bolt.
- Restaurants et lieux : Cheval Blanc Saint-Tropez, Plénitude (Cheval Blanc Paris), Hakuba, La Vague d’Or (ancien nom de Cheval Blanc St-Tropez), Le Louis XV (Monaco), Le Ritz, Le Meurice.
- Œuvres : le livre « Une vie par le menu » de Frédéric Laffont, le film « Les Uns et les Autres » de Claude Lelouch.
- Marques et institutions : LVMH, Guide Michelin.
Au fil de l’épisode
- [00:00] — 8 étoiles Michelin, mais toujours le doute
- [01:57] — Une enfance entre terre, travail et échec scolaire
- Le sentiment d’être le « naze de la famille » et la volonté de rendre son père fier.
- [09:41] — Kayak, cuisine et obsession de l’effort
- La discipline du sport de haut niveau transposée à la cuisine.
- [14:04] — L’apprentissage comme seconde chance
- Le passage difficile chez Alain Ducasse et la leçon d’humilité.
- La patience comme clé du management pour fidéliser les équipes.
- [19:48] — Le syndrome de l’imposteur après les étoiles
- La phrase de son père : « C’est quand on croit être bon que la régression opère ».
- [24:29] — L’obsession du détail : assiette, salle, émotion
- Sa vision de créateur : penser le contenu (le plat) et le contenant (l’assiette, la tenue, le décor).
- Les trois dimensions du nom « Plénitude ».
- L’obtention des trois étoiles à La Vague d’Or avec peu de moyens.
- [33:54] — La rencontre décisive avec Bernard Arnault
- [38:53] — Créer Plénitude et se mettre en danger
- Le besoin de se prouver qu’il pouvait réussir seul, avec sa propre équipe.
- [43:17] — Deux maisons, deux équipes, une même exigence
- Son organisation pour être présent à Paris et à Saint-Tropez.
- [45:55] — Progresser quand on est déjà au sommet
- [49:20] — Rester cuisinier avant de devenir restaurateur
- Son refus de se disperser pour rester au contact du terrain et de la création.
- [55:50] — Le crible du Podcast
- [58:42] — Le doute, les 10 000 heures et l’expertise
- L’exemple d’Usain Bolt pour illustrer la persévérance.
- [01:07:27] — Ce que ses faiblesses lui ont appris
- Son regret de ne pas avoir appris les langues.
- Son opinion sur la nécessité de protéger l’éducation et la santé.
- [01:19:39] — Les livres et films recommandés par Arnaud Donckele
FAQ
Qui est Arnaud Donckele ?
Arnaud Donckele est un chef cuisinier français, parmi les plus récompensés de sa génération. Il dirige les cuisines des hôtels Cheval Blanc à Saint-Tropez et à Paris. Il détient un total de 8 étoiles au Guide Michelin, dont deux fois 3 étoiles pour ses restaurants La Vague d’Or à Saint-Tropez et Plénitude à Paris. En 2019, il a été élu « meilleur chef du monde » par ses pairs.
Pourquoi le doute est-il une force pour Arnaud Donckele ?
Pour Arnaud Donckele, le doute est un moteur essentiel qui l’empêche de se reposer sur ses lauriers. Il le considère comme une force car il l’oblige à tout contrôler, à ne jamais rien tenir pour acquis et à rester dans une quête permanente d’amélioration. Cette philosophie, héritée de son père, lui permet de maintenir un niveau d’exigence extrême et d’éviter ce qu’il appelle « la médiocrité » qui naît de l’autosatisfaction.
Qu’est-ce que le restaurant Plénitude ?
Plénitude est le restaurant gastronomique d’Arnaud Donckele au sein de l’hôtel Cheval Blanc Paris. Récompensé par 3 étoiles Michelin dès sa première année, il est le fruit d’une vision globale où le chef a tout conçu, de l’assiette au décor. Le concept est centré sur les sauces, considérées comme la colonne vertébrale de la cuisine française, et vise à offrir une expérience immersive où le temps s’arrête.
Comment Arnaud Donckele gère-t-il ses deux restaurants 3 étoiles ?
Arnaud Donckele partage son temps entre ses deux établissements principaux. Durant l’hiver, lorsque Cheval Blanc Saint-Tropez est fermé, il se consacre entièrement à Paris. À partir du printemps, il navigue entre les deux maisons, passant plusieurs jours par semaine dans chacune. Cette organisation lui permet de rester très présent sur le terrain, de challenger ses équipes et de nourrir sa créativité au contact des deux terroirs.
Quelle est la philosophie managériale d’Arnaud Donckele ?
Sa philosophie repose sur la patience et la construction d’un collectif fort, qu’il compare à une famille. Ayant lui-même connu des difficultés, il est particulièrement attentif aux collaborateurs qui ont du mal à démarrer, convaincu qu’ils peuvent devenir les plus loyaux et les plus solides une fois qu’ils ont trouvé leur place. Il valorise l’honnêteté, la contradiction et n’hésite pas à s’entourer de personnes plus compétentes que lui.
