Produire mon podcast
Wave Storia

085 – Quand on ne gère pas la lumière, on gère les ombres – Gautier Van Lieshout

<p>Comment fait-on parler les ombres plutôt que de les subir ? Gautier Van Lieshout, photographe portraitiste en noir et blanc, aborde cette question de front. Loin de s'enfermer dans la technique, il raconte comment il écrit avec la lumière et l'obscurité pour donner de la profondeur à ses portraits.</p><p>Il évoque aussi ces fameux dix pour cent, presque insaisissables, qui séparent une image correcte d'une image qui touche. Un échange qui invite à regarder le portrait autrement et à repenser sa propre manière de photographier les visages.</p>

Gautier Van Lieshout : penser le portrait en noir et blanc et écrire avec les ombres

À 24 ans, Gautier Van Lieshout s’est imposé comme photographe portraitiste noir et blanc à l’esthétique très tranchée. Dans cet épisode, il explique pourquoi il pense ses images en ombres plutôt qu’en lumière, comment il s’est défait de la technique et où se loge la magie d’un portrait réussi.

Gautier Van Lieshout : penser le portrait en noir et blanc et écrire avec les ombres

L’épisode s’ouvre sur une expérience commune à Julien Pasternak et son invité : le jugement d’un concours photo amateur à Rueil-Malmaison. De cette parenthèse, Gautier Van Lieshout tire une leçon transposable à sa pratique : une image doit être lisible rapidement, car un juré ne lui accorde que quelques secondes — 5 secondes quand la photo n’est pas terrible, 20 quand elle pose une vraie question. Cette brutalité du regard extérieur résonne avec sa propre manière de trier : il jette environ 90 % de ses photos.

Photographe de mode et de portrait installé depuis 2018, autodidacte formé sur YouTube et quelques livres, il revendique une facilité à faire des choix tranchés — dans son look comme dans ses images. Son fil rouge : un noir et blanc poussé loin, assumant les noirs bouchés et le grain quand le résultat le justifie.

Pourquoi on ne gère pas la lumière, mais les ombres

Le titre de l’épisode vient d’une phrase qui a tout déclenché chez lui, prononcée par un photographe amateur de club, Daniel Kendi : « quand on gère la lumière, on ne gère pas la lumière, on gère les ombres ». Pour Gautier Van Lieshout, une photo sans ombre est une photo plate, sans intérêt. Il renverse ainsi le poncif selon lequel la photographie consisterait à « écrire avec la lumière » : il écrit avec les ombres et y dépose des points de lumière. Son style sombre n’est donc pas une recherche du sombre pour lui-même, mais la conséquence directe d’une attention obsessionnelle au contraste, pensé dès la prise de vue et non rattrapé en post-production.

Le choix du noir et blanc, lui, relève d’une logique de concentration : la couleur disperse l’attention (un pull rouge, un fond bleu), tandis que le monochrome force le regard sur l’essentiel. Il distingue clairement sa démarche de celle des photographes de reportage, pour qui le passage en noir et blanc est souvent un cache-misère — il cite la formule de Ian Weldon, « if it’s tight, go black and white ». Lui pense en noir et blanc dès le viseur, sans avoir besoin d’un mode monochrome.

Sortir de la technique pour devenir vraiment photographe

Gautier Van Lieshout défend une idée forte : le vrai photographe est celui qui a quitté la technique. Au début, il a voulu être un excellent technicien parce que la technique rassure — c’est selon lui ce qui retient tant de photographes amateurs et de clubs prisonniers de la règle des tiers, de l’exposition et du « beau » contraste normé. Mais une fois maîtrisée, la technique doit disparaître : aujourd’hui, il ne s’en occupe plus du tout, elle est devenue un détail.

Sur le portrait, il assume une position quasi fataliste : la technique s’apprend (la lumière est le seul paramètre maîtrisable à presque 100 %), mais le rapport humain, l’empathie, le « truc » ne s’apprennent pas. Un beau modèle ne fait pas un bon portrait ; il faut comprendre comment un visage est construit, ce qui ne s’acquiert qu’après avoir photographié des centaines de personnes. Il en tire une formule personnelle du fake it till you make it : on ne contrôle ni ses pensées ni ses émotions, seulement ses actions — c’est l’action qui entraîne le reste, et il faut donc déclencher, parfois avant même d’être prêt.

Les 10 % qui font la magie d’une image

Sur un shooting, environ 90 % des paramètres sont contrôlés (lumière, maquillage, stylisme, réglages), mais c’est dans les 10 % non contrôlés que se joue la réussite. Des séances techniquement parfaites peuvent ne pas fonctionner, quand d’autres, mal préparées, donnent des merveilles. Le rôle du photographe est de rester l’œil dans le viseur en permanence — Gautier garde même l’œil gauche à moitié ouvert — pour capter l’accident heureux, le faire recommencer et le développer. Il rappelle aussi qu’un bon mannequin connaît la lumière et peut apprendre des choses au photographe, tandis qu’un modèle non professionnel apporte une innocence d’où jaillit parfois la photo.

« Fake Advertising » : montrer la réalité que la communication santé édulcore

L’invité revient longuement sur sa série Fake Advertising, des images volontairement fortes, voire violentes, et en couleur — exception assumée dans un travail dominé par le noir et blanc. Après avoir collaboré avec le laboratoire Merck sur un projet liant maternité et sclérose en plaques, il a voulu dénoncer le caractère trop édulcoré de la communication santé française, qu’il oppose aux campagnes plus frontales menées au Canada ou en Angleterre. La série, tournée en deux jours avec une équipe de 5 personnes et un modèle différent par image, fut selon lui le projet le plus fluide de sa vie, avec un sentiment rare de maîtrise à 100 %.

Le vide une fois les objectifs atteints

Le moment le plus marquant de l’échange est sa réponse sur le pire moment de sa carrière : c’est maintenant. Ayant fixé ses objectifs à 16 ans et les ayant atteints trop vite, il se retrouve sans cap, en quête d’un nouveau but — élargir son spectre, adopter un regard plus journalistique, peut-être écrire. Il décrit aussi la « dépression post-projet » qui frappe tant de photographes après un vernissage. Son insistance sur la nécessité d’avoir un but pour se lancer traverse tout l’épisode : sans finalité claire et « pitchable », un projet n’avance pas et ne se vend pas. L’écoute de l’épisode vaut surtout pour la franchise avec laquelle il raconte cette remise en question, loin des recettes toutes faites.

Foire aux questions

Que signifie « quand on ne gère pas la lumière, on gère les ombres » en photographie ?

Cette formule signifie qu’en photographie, ce qui structure réellement une image n’est pas la lumière mais l’ombre. Selon Gautier Van Lieshout, une photo sans ombre est plate et sans intérêt : le photographe place des points de lumière au milieu des ombres, et c’est le contraste résultant qui donne sa force à l’image.

Pourquoi Gautier Van Lieshout travaille-t-il principalement en noir et blanc ?

Gautier Van Lieshout travaille en noir et blanc parce que la couleur disperse l’attention vers des éléments parasites (un vêtement coloré, un fond), tandis que le monochrome force le regard sur l’essentiel : ce qui se passe vraiment dans l’image. Il pense ses photos en noir et blanc dès la prise de vue, en raisonnant en contraste.

Faut-il voir la couleur pour réussir une photo en noir et blanc ?

Oui : selon Gautier Van Lieshout, il faut voir et penser la couleur pour réussir un bon noir et blanc, car toutes les couleurs ne « marchent » pas une fois converties. Un vert pastel ou un bleu clair manquent de contraste en noir et blanc, d’où l’importance du stylisme et du travail des teintes en amont.

Comment progresser en photographie de portrait selon Gautier Van Lieshout ?

Pour progresser en portrait, il faut d’abord comprendre (maîtriser la technique, notamment la lumière, seul paramètre contrôlable à presque 100 %), puis pratiquer intensément en photographiant beaucoup de personnes. Gautier Van Lieshout estime toutefois que le rapport humain et l’empathie ne s’apprennent pas vraiment et conditionnent l’excellence.

Que sont les « 10 % » qui font la magie d’une photo ?

Les « 10 % » désignent la part non contrôlée d’un shooting. Environ 90 % des paramètres sont maîtrisés (lumière, maquillage, stylisme, réglages), mais c’est l’accident heureux, l’instant imprévu, qui fait qu’une image fonctionne. Le rôle du photographe est de rester l’œil au viseur pour capter ces 10 % et les développer.

Que raconte la série Fake Advertising de Gautier Van Lieshout ?

Fake Advertising est une série de fausses publicités volontairement choquantes et en couleur, conçue par Gautier Van Lieshout pour dénoncer une communication santé française trop édulcorée. Inspirée par les campagnes plus frontales du Canada et de l’Angleterre, elle a été réalisée en deux jours avec une équipe de cinq personnes. Les images sont fortes : à voir averti.

Pourquoi est-il important d’avoir un but quand on se lance en photographie ?

Avoir un but — une exposition, un livre, un projet défini — est essentiel car il crée une effervescence et attire les opportunités. Sans finalité claire et « pitchable », un projet n’avance pas et ne se vend pas. Gautier Van Lieshout en a fait son moteur dès ses débuts, en montant une exposition après seulement trois shootings.

Les chiffres de l’épisode

  • 24 ans : l’âge de Gautier Van Lieshout au moment de l’enregistrement.
  • Installé comme photographe depuis 2018, soit environ 5 ans.
  • Environ 90 % de ses photos sont jetées au tri.
  • Sur un shooting, 90 % de maîtrise contre 10 % non contrôlés — la part de magie.
  • Jugement de concours : 5 secondes par photo médiocre, jusqu’à 20 secondes pour une bonne image.
  • Série Fake Advertising : 7 ou 8 images, réalisées en 2 jours avec une équipe de 5 personnes.
  • Tirage moyen d’un premier livre photo : environ 500 exemplaires.
  • Plus gros shooting d’exposition : jusqu’à 20 personnes réunies.

Références

  • Gautier Van Lieshout — photographe portraitiste de mode, spécialiste du noir et blanc
  • Julien Pasternak — hôte du podcast
  • Daniel Kendi — photographe amateur, auteur de la phrase sur la lumière et les ombres
  • Peter Lindbergh — photographe de référence cité par l’invité
  • Helmut Newton — photographe de référence cité par l’invité
  • Henri Cartier-Bresson — pour la notion d’instant décisif
  • Ian Weldon — auteur de la formule « if it’s tight, go black and white »
  • Karl Lagerfeld — évoqué pour sa méthode de prise de vue
  • Annie Leibovitz — citée comme sommet d’empathie en portrait
  • Studio Harcourt — institution du portrait, avec qui l’invité a travaillé
  • Laboratoire Merck — partenaire du projet maternité et sclérose en plaques
  • Emma Martins — photographe portraitiste de mode, compagne de l’invité
  • Alexia Vic — photographe, mère de l’invité
  • Fujifilm X100V — appareil utilisé par l’invité

Le lien de l’épisode

Épisodes similaires
Que souhaitez-vous écouter maintenant ?
Choisissez un mot-clé, appuyez sur Entrée pour parcourir les épisodes.