Loin du fond blanc et du packshot industriel, Camille Goter, alias Noushka Studio, pratique la photographie de produit créative, aussi appelée still life. Dans cet épisode de Dans l’œil du Photographe, elle explique comment une photo se construit comme une toile blanche : mood board, jeux d’ombres, couleurs ton sur ton, retouche poussée, et un message commercial sans lequel rien ne se vend.
Camille Goter (Noushka Studio) : devenir photographe still life en photographie de produit créative
L’épisode démarre sur un malentendu assumé : Julien Pasternak avoue avoir failli ignorer la sollicitation de Camille Goter parce que le terme « photographe produit » lui évoquait le pire — chaussures et lunettes sur fond blanc, mannequins transparents bricolés, concurrence des boîtes de prise de vue automatisées à 360°. En découvrant son site, il change d’avis : le travail n’a rien à voir. Cette anecdote ouvre l’un des fils rouges de l’épisode, l’importance de bien nommer les choses. Le mot still life ou « photographie créative » engage là où « photographie de produit » fait fuir, alors qu’il décrit exactement le même métier.
Camille Goter, 28 ans, directrice artistique et photographe spécialisée en cosmétiques, originaire de la région nantaise et installée à Paris, vient en réalité de la photographie de mariage. Elle a basculé d’un univers totalement spontané vers une pratique pensée une semaine à l’avance.
La photo comme dernier geste d’une longue préparation
Là où la plupart des photographes interrogés dans le podcast déclenchent « au feeling », Camille Goter inverse complètement la logique. Sa photo est le tout dernier geste d’une séquence longue : tout est réfléchi en amont via un mood board, parfois élaboré une semaine avant le shoot, qui sert aussi à dresser la liste des accessoires. Elle compare son travail à celui d’un peintre devant une toile blanche qu’elle remplit de décor, d’accessoires et de jeux de lumière — chaque ajout étant « un coup de pinceau ». La créativité, pour elle, c’est aussi regarder les objets autrement : un pot à crayon retourné devient un socle, un miroir sert à renvoyer de la lumière, une nappe noire remplace un fond papier qu’on n’a pas eu le temps d’acheter. Elle file l’image du chef qui fait un grand plat avec le contenu de son frigo.
Couleurs ton sur ton, ombres et relief
Son univers est très coloré et graphique, avec un parti pris fort : le ton sur ton, à rebours de la recherche permanente de contraste. Un produit rose sur fond rose, un produit vert sur fond vert. Comme elle ne possède qu’un seul fond de chaque teinte, une grosse partie du travail se joue en post-production, sur Capture One puis Photoshop, pour faire « matcher » les couleurs en camaïeu. En s’enlevant le contraste de couleur, elle récupère son relief ailleurs : par les ombres, l’eau en mouvement, la matière. La gestion des ombres est l’un des aspects les plus discrets mais déterminants de son travail. Ombre dure (qui évoque le soleil) ou ombre douce à la softbox (qui évoque les nuages) : le choix dépend des valeurs que la marque veut dégager, sans règle automatique. Une marque de jouets pour enfants appellera de la douceur ; une symétrie travaillée tirera parti d’ombres dures.
Peu de matériel pour se lancer, le geste avant l’équipement
Message central et décomplexé : on n’a pas besoin de tant de matériel que ça. Camille Goter travaille dans son salon de moins de 13 mètres carrés, alors que la photo de produit ne réclame souvent que 7 mètres carrés, les objets étant petits. Elle a fait pendant un an et demi avec un trépied bon marché avant de s’équiper davantage. Sa philosophie : ne jamais se bloquer par le matériel, s’équiper au fur et à mesure une fois qu’on a compris ses besoins réels — sous peine d’accumuler des accessoires inutiles au placard. Sur l’éclairage, même logique : c’est en manipulant concrètement les flashs, en reculant, en montant ou descendant la lumière, qu’elle a compris comment fonctionnaient les ombres, elle qui venait du graphisme et de l’écran. La théorie ne suffit pas, il faut pratiquer.
Une retouche très lourde et des images assemblées
Contrairement à l’idée reçue, le still life est un métier de retouche intense. Chaque image passe par Capture One puis Photoshop, et Camille Goter consacre environ une journée entière à retoucher une dizaine d’images — sans commune mesure avec les milliers de clichés d’un mariage. Elle nettoie les poussières et défauts en zoomant énormément, corrige lumières et couleurs, et assemble fréquemment 2 à 4 images : des bulles ajoutées une à une pour un complément alimentaire, des fleurs intégrées dans du vernis qui coulait trop vite. Les fameuses photos aux alignements parfaits ? Souvent un seul objet shooté, détouré puis dupliqué dans Photoshop. Elle explique aussi sa hantise du rendu « fake » et l’enjeu de cohérence d’une série entière, où les images doivent se répondre par un thème, un éclairage ou des éléments récurrents — un vrai storytelling.
L’aspect technique est important, l’aspect commercial est essentiel
Le tournant philosophique de l’épisode tient dans une phrase de son site, qui rejoint la conviction de l’animateur (issu du monde commercial) : on peut faire la plus belle image du monde, sans savoir la vendre on ne va nulle part. Camille Goter, qui déteste pourtant se vendre, défend le « vendre sans vendre » : créer du contenu pour que les clients viennent à soi, ce qui rend la conclusion d’une vente bien plus facile. Elle insiste sur le positionnement et le choix d’une niche, sur la nécessité de savoir tout faire au début — compta, devis, factures, marketing, identité visuelle — quitte à déléguer ensuite la retouche ou le graphisme. Son revenu repose sur deux piliers complémentaires : les shootings pour des marques de cosmétiques et sa formation Creative Studio Academy, sortie trois semaines avant l’enregistrement, dont la moitié du contenu porte justement sur le commercial.
L’échec qui a fait grandir, et le conseil aux photographes événementiels
Le pire moment de sa carrière : la perte, en décembre de l’année précédente, d’un contrat récurrent mensuel avec une marque qui jugeait son travail pas assez « quali ». Elle en a tiré deux leçons — elle n’était pas assez rémunérée pour le temps que méritaient retouche et détails, et elle manquait de matériel (notamment de puissance lumineuse). Ce même contrat fut paradoxalement le meilleur moment de ses débuts, celui qui l’a confirmée dans sa capacité à vivre du still life. L’épisode se referme sur un conseil transposable : même quand un sujet n’est pas « sexy » — la photo de table ou de plateau produit lors d’un mariage ou d’un événement — il reste possible de le sublimer en préparant un mood board en amont et en se renseignant auprès du client. L’écoute vaut surtout pour les détails très concrets que Camille Goter livre sur ses astuces de fond et de lumière.
Foire aux questions
Qu’est-ce que la photographie still life ?
La photographie still life est la photographie de produit créative, qui met en scène un objet dans un univers visuel cohérent plutôt que sur un simple fond blanc. Camille Goter la compare à une toile blanche que l’on remplit de décor, d’accessoires, de couleurs et de jeux de lumière, pensés à l’avance via un mood board.
Quelle est la différence entre le packshot et la photographie de produit créative ?
Le packshot est une photo technique et simple, souvent sur fond blanc, sans créativité ni mise en scène, parfois réalisée par des machines à plateau tournant à 360°. La photographie de produit créative, ou still life, ajoute direction artistique, set design, jeux d’ombres et retouche poussée pour construire un univers reflétant les valeurs d’une marque.
De combien de place et de matériel a-t-on besoin pour faire de la photo de produit ?
Il faut très peu de place : Camille Goter travaille dans son salon de moins de 13 mètres carrés, et environ 7 mètres carrés suffisent car les objets sont petits. Côté matériel, elle conseille de démarrer avec peu et de s’équiper au fur et à mesure, une fois ses besoins réels identifiés, plutôt que d’investir lourdement d’emblée.
Quels logiciels utilise Camille Goter pour retoucher ses photos de produit ?
Camille Goter utilise Capture One pour le développement, qu’elle juge plus complet que Lightroom, puis Photoshop pour chaque image. Elle y nettoie les défauts, corrige couleurs et lumières, fait correspondre les teintes ton sur ton et assemble souvent plusieurs prises de vue en une seule image finale.
Combien de temps prend la retouche d’une photo still life ?
La retouche en photographie still life est très lourde : Camille Goter consacre environ une journée entière pour retoucher une dizaine d’images, et peut passer 3 à 4 heures sur une seule photo. Chaque cliché est zoomé pour traquer poussières et défauts, puis souvent assemblé à partir de 2 à 4 prises de vue.
Comment obtient-on des photos de produit aux alignements parfaits ?
Ces photos aux répétitions et alignements parfaits ne sont pas réalisées en une seule mise en scène : Camille Goter shoote un ou deux objets, les détoure dans Photoshop, puis les duplique. Le rendu impeccable est donc largement le fruit du montage et de la post-production, pas d’un placement physique millimétré.
Faut-il savoir vendre pour réussir comme photographe de produit ?
Oui, l’aspect commercial est essentiel selon Camille Goter : on peut créer la plus belle image sans aller nulle part faute de savoir la vendre. La vente s’apprend, elle n’est pas innée. Elle privilégie le « vendre sans vendre » via la création de contenu, pour que les clients viennent d’eux-mêmes, et insiste sur le choix d’une niche.
Comment améliorer ses photos de produit en photographie de mariage ou événementielle ?
Pour améliorer une photo de table, de décoration ou de plateau produit lors d’un événement, Camille Goter conseille de préparer un mood board en amont et de se renseigner auprès du client sur ce qui sera présent. Anticiper des idées et options évite de se retrouver démuni devant le sujet au dernier moment.
Références
- Camille Goter (Noushka Studio)
- Julien Pasternak
- Steve Jobs
- Natsakura (autrice du livre « Éclairer et photographier les objets »)
- Creative Studio Academy
- Alexis Paoli
- Capture One
- Lightroom
- Photoshop
- L’Oréal
- Lucille Bezolin
- Studio DSTN (Julia et Bernardo)
