Historien formé à l’École nationale de la photographie d’Arles et installé au Japon depuis dix ans, Xavier Martel revient sur son parcours en institution et livre une lecture de la photographie japonaise centrée sur une idée forte : au Japon, l’image se consomme plus qu’elle ne se sacralise, et le photographe y est d’abord un artisan, pas un artiste.
Xavier Martel, historien : du Musée de Bièvres au portail araGo, et le statut d’artisan des photographes japonais
Reçu chez lui à Sanda, au nord de Kyoto et d’Osaka, par Marine Lefort, Xavier Martel se présente d’emblée comme un « professionnel désœuvré » qui ne travaille presque plus avec la photographie. Son éveil ne vient pas de l’image mais de la bande dessinée : enfant, il lit Yoko Tsuno, première porte d’entrée fantasmée vers le Japon. Formé à l’École nationale de la photographie (aujourd’hui ENSP), il y reçoit un enseignement volontairement polyvalent — laboratoire couleur et noir et blanc, prise de vue moyen et grand format, chimie, optique, histoire de l’art, esthétique. Le directeur l’assumait : tous ne deviendraient pas photographes. Lui ne s’est jamais arrêté d’en faire, mais a longtemps cessé de montrer ses images.
Son ambition était ailleurs : devenir conservateur d’un musée national de la photographie, qu’il rêvait centralisateur. Ce musée n’existe pas en France. Il reprend des études d’histoire de l’art, tente trois fois le concours de l’École nationale du patrimoine, échoue, échoue aussi au concours de la fonction publique territoriale. Un seul concours réussi dans sa vie, dit-il : celui d’Arles.
Cinq ans aux collections du Musée français de la Photographie à Bièvres
Faute de titre, il travaille comme vacataire au Musée français de la Photographie à Bièvres, musée départemental aux collections qu’il qualifie de protéiformes. Pendant cinq ans, il est chargé de tout ce qui n’est pas l’image « noble » : matériels de laboratoire, de prise de vue et d’impression, cartouches de film, sacoches d’appareils, mais aussi anciens photocopieurs — la xérographie étant un procédé apparenté à la photographie. S’y ajoutent la bibliothèque, les revues, les PLV publicitaires, jusqu’aux mugs, porte-clés et figurines de Schtroumpfs photographes. Pour lui, ces collections couvrant presque tous les procédés, du daguerréotype au numérique, devraient être bien mieux connues et faire l’objet d’un effort national, au lieu de dépendre des aléas budgétaires d’un département.
En parallèle, il enseigne l’histoire de l’art du XIXe siècle à Paris 1 et entame une thèse, jamais achevée, sur l’iconographie touristique comme propagande nationale. Il y étudie le Touring Club de France, association créée en 1895 qui comptait un million de membres dès 1900, et l’ouvrage « Sites et Monuments » : des paysages souvent en pleine page verticale, étonnante rupture avec le paysage horizontal attendu. C’est par une partie de ces archives versées à Bièvres qu’il était entré au musée.
La rencontre avec la photographie japonaise : SFP, CPIF et patrimoine photographique
Son premier contact avec la photographie japonaise est un hasard d’inventaire. En réalisant le récolement des collections de la Société Française de Photographie, alors hébergée Galerie Vivienne, il tombe sur un lot de tirages japonais des années 1920 aux années 1970, dont des vintages de Shōmei Tōmatsu et des œuvres de Narahara. La SFP conserve d’ailleurs des fonds internationaux insolites — photographies russes, brésiliennes, australiennes — car les épreuves envoyées pour le Salon international de 1939, annulé par la déclaration de guerre, ne sont jamais reparties.
Il devient ensuite chargé des publics au Centre photographique d’Île-de-France, dont l’exposition inaugurale, sous la direction de Sylvain Lisson, portait sur la photographie japonaise dans les collections publiques françaises ; il y ajoute un complément issu de la SFP. Puis, remplaçant au pied levé un ami parti en formation, il travaille pour la mission du patrimoine photographique sur l’exposition « Japon 1945-1975, un renouveau photographique », couvrant les trente années d’après-guerre, qu’il considère comme la période la plus dynamique de la photographie japonaise. Ce projet lui vaut une résidence de six mois à la Villa Kujoyama, à Kyoto.
Le retour en France est brutal — il évoque une véritable dépression, un repli quasi total. Les institutions ne s’intéressent plus alors à une grande histoire de la photographie japonaise : la mode était retombée. Il rebondit en travaillant sur araGo, le portail français de la photographie piloté par la Réunion des Musées Nationaux et le Grand Palais : l’ambition était de faire dialoguer archives, bibliothèques et musées, publics et privés, autour de la photographie conservée en France. Préfiguré à Arles puis à Paris Photo en 2011, le portail ouvre au printemps 2012 et dure environ deux ans avant d’être mis en pause ; le nom de domaine a disparu. Pour Martel, araGo incarnait son rêve de musée centralisé — un nouvel échec à ses yeux.
Au Japon, l’image se consomme et le photographe est un artisan
Installé au Japon depuis dix ans, il propose une lecture nuancée plutôt qu’un cours magistral. Première question de fond : l’histoire de la photographie japonaise commence-t-elle avec les Japonais photographiant le Japon, ou avec les étrangers comme Felice Beato ? Pour lui, la photographie est intimement liée au lieu — Robert Frank, suisse, fait pourtant une photographie américaine — au point qu’il se demande si vivre et photographier au Japon ne fait pas de lui un photographe japonais.
Le constat structurel est net : très peu de galeries défendent réellement des photographes à la manière européenne ou américaine — il cite avec admiration la Galerie MEM de Tatsuya Ishida. Beaucoup de lieux sont associatifs ou de simples « coquilles vides » louées à prix fort aux artistes. Car au Japon, l’évidence n’est pas l’exposition mais le livre : pays de l’écrit et de la publication, le Japon fait du livre photographique un objet central, là où la France privilégie l’accrochage. Le marché de l’art contemporain et le nombre de collectionneurs y restent très réduits ; la valorisation et la patrimonialisation de la photographie ont d’abord été initiées aux États-Unis dès les années 1920.
Le cœur de sa réflexion tient dans une différence culturelle : au Japon, l’image n’est pas sacralisée et la photographie est moins un objet qu’une production consommable. Surtout, il n’y a pas de frontière entre artisan et artiste. Des photographes majeurs comme Shōmei Tōmatsu ou Shōji Ueda ne se déclaraient pas artistes ; ceux reconnus comme tels, tel Hiroshi Sugimoto, ont souvent fait carrière à l’international plutôt qu’au Japon. Tōmatsu affirmait qu’un photographe « n’est qu’un œil », posture qu’il rapproche d’Eugène Atget se disant simple artisan faisant « des documents pour les artistes ». Une humilité peut-être feinte, dit Martel, qui se refuse à trancher. Pour entendre la voix et les hésitations de cet historien atypique, ses anecdotes d’institutions et son érudition sur le Japon, l’écoute apporte une densité que le résumé ne peut restituer.
Foire aux questions
Qui est Xavier Martel, l’invité de cet épisode ?
Xavier Martel est un historien formé à l’École nationale de la photographie d’Arles, ancien chargé des collections au Musée français de la Photographie à Bièvres et collaborateur du portail araGo. Installé au Japon depuis dix ans, il est spécialiste des liens entre photographie française et japonaise.
Pourquoi les photographes japonais ne se considèrent-ils pas comme des artistes ?
Au Japon, il n’existe pas de frontière entre artisan et artiste, contrairement à la France. Des photographes comme Shōmei Tōmatsu ou Shōji Ueda se voyaient comme des artisans de l’image. Tōmatsu affirmait qu’un photographe « n’est qu’un œil », assumant un rôle proche de l’artisanat.
Pourquoi le livre est-il plus important que l’exposition pour la photographie au Japon ?
Le Japon est un pays de l’écrit et de la publication, où le livre photographique constitue le support central de diffusion. Selon Xavier Martel, les galeries défendant réellement des photographes y sont rares, contrairement aux États-Unis ou à l’Europe, ce qui fait du livre le mode privilégié d’existence des images.
Qu’était le portail araGo dans l’histoire de la photographie française ?
araGo était le portail français de la photographie, piloté par la Réunion des Musées Nationaux et le Grand Palais. Il visait à rassembler les photographies des collections publiques et privées de France. Préfiguré en 2011, ouvert en 2012, il a duré environ deux ans avant d’être mis en pause, son nom de domaine ayant disparu.
Que contiennent les collections du Musée français de la Photographie à Bièvres ?
Le Musée de Bièvres conserve des collections protéiformes couvrant presque tous les procédés, du daguerréotype au numérique. Au-delà des images, il rassemble matériels de laboratoire et de prise de vue, anciens photocopieurs, sacoches d’appareils, revues, objets publicitaires et même des figurines de photographes.
Quand commence l’histoire de la photographie japonaise selon Xavier Martel ?
La question reste ouverte pour Xavier Martel : l’histoire de la photographie japonaise débute-t-elle quand les Japonais photographient le Japon, ou quand des étrangers comme Felice Beato y travaillent ? Pour lui, la photographie est intimement liée au territoire, ce qui rend la définition par nationalité incertaine.
Les chiffres de l’épisode
- Xavier Martel a travaillé 5 ans au Musée français de la Photographie à Bièvres.
- Il vit au Japon depuis environ 10 ans (installation en 2012).
- Résidence de 6 mois à la Villa Kujoyama, à Kyoto, en 2005.
- Le Touring Club de France, créé en 1895, comptait un million de membres en 1900.
- Exposition « Japon 1945-1975, un renouveau photographique », couvrant 30 ans d’après-guerre.
- Le portail araGo a été préfiguré en 2011, ouvert en 2012 et a duré environ deux ans.
- Les fonds internationaux de la SFP remontent au Salon international de 1939, annulé par la guerre.
Références
- Xavier Martel
- Marine Lefort
- École nationale supérieure de la photographie (ENSP), Arles
- Yoko Tsuno (bande dessinée de Roger Leloup)
- Musée français de la Photographie, Bièvres
- Touring Club de France
- Société Française de Photographie (SFP)
- Centre photographique d’Île-de-France (CPIF)
- Sylvain Lisson
- Villa Kujoyama, Kyoto
- araGo (portail français de la photographie)
- Réunion des Musées Nationaux et Grand Palais
- Shōmei Tōmatsu
- Shōji Ueda
- Hiroshi Sugimoto
- Daidō Moriyama
- Nobuyoshi Araki
- Felice Beato
- Galerie MEM (Tatsuya Ishida)
- Eugène Atget
- Galerie Le Réverbère, Lyon
