Servir les génies
Pour Katherine Nikitine, être interprète est avant tout un acte d’humilité. Confrontée quotidiennement aux partitions de Bach, Beethoven ou Mozart, elle se voit comme une servante du texte, une passeuse d’émotions au service de génies absolus. Ce travail de longue haleine, qu’elle compare à celui d’un comédien récitant Shakespeare, demande une discipline de fer et une hygiène de vie irréprochable. Mais ce service n’est pas un renoncement, car ces compositeurs, explique-t-elle, parlent de l’humain et tendent la main dans les moments de doute ou de détresse. C’est en s’immergeant totalement dans leur époque, en lisant leurs biographies et en étudiant leur environnement, qu’elle parvient à saisir l’essence de leur style pour mieux le transmettre.
« Dans la détresse la plus profonde, c’est Schubert qui va vous tendre la main, c’est Mozart qui va vous consoler, c’est Verdi qui va vous inspirer. »
Pygmalion et pédagogue
Loin de se cantonner à son propre art, Katherine Nikitine aime révéler le talent des autres. Elle raconte comment, contactée pour former un duo de pianistes pour la première partie du groupe de métal Rammstein, elle a immédiatement pensé à Héloïse Hervouët, qu’elle n’avait pas vue depuis des années. Persuadée qu’elle était la personne idéale pour ce projet rock, elle a joué les intermédiaires, un rôle de « réalisateur » ou de Pygmalion qu’elle affectionne. Cette passion pour la transmission se retrouve dans son enseignement. Elle avoue avoir été une « horrible prof » à ses débuts, impatiente et appliquant une méthode unique. Avec le temps, elle a appris que l’enseignement est un art de l’écoute, une collaboration où le professeur s’adapte au rythme de l’élève, son partenaire.
Elle considère qu’un musicien est fait de « 5% de talent, 90% de travail et 5% de mental », et que son rôle est de nourrir ces trois aspects chez ses élèves.
L’art de la performance
La musique de haut niveau est une discipline mentale autant que technique. Katherine Nikitine cite une phrase du chef d’orchestre Herbert von Karajan qui a changé sa façon de travailler : « Je veux que vous soyez prêts à 200% parce que sur scène, avec le stress, vous ne serez plus qu’à 100%. » Fini, le temps où elle comptait sur l’adrénaline et la chance. Cette exigence s’applique aussi à la concentration, qu’elle définit non pas comme une fermeture sur soi, mais au contraire comme une ouverture, une communion avec l’environnement. Elle raconte avoir elle-même arrêté le piano pendant plusieurs années, une période où elle est devenue impresario et a appris à se dépasser. Ce n’est qu’après une rencontre fortuite avec le premier violon de la Scala de Milan qu’elle a repris ses études, devant travailler huit heures par jour pour retrouver son niveau.
Cette expérience lui a appris que le talent de départ importe moins que la capacité à se relever et à travailler pour atteindre ses rêves.
Une musique vivante et partagée
Évoquant des figures comme Martha Argerich, qu’elle admire profondément, Katherine Nikitine souligne les sacrifices qu’une carrière de soliste peut imposer, notamment pour les femmes. Elle observe qu’une nouvelle génération de musiciens cherche un meilleur équilibre, refusant de tout sacrifier à leur art. C’est dans cet esprit de partage et d’ouverture qu’elle a créé, avec son compagnon David Lefebvre, les Concerts de la Voûte à Monaco. Le concept vise à désacraliser la musique classique pour un public parfois intimidé. Les concerts sont courts, chaque œuvre est présentée, et le tout est suivi d’un verre de l’amitié où artistes et spectateurs peuvent échanger. C’est une manière de rendre la musique plus accessible et de créer un lien direct, en s’intéressant aussi bien aux compositrices qu’à des figures comme Duke Ellington pour élargir les horizons.
L’objectif est de créer un rendez-vous convivial et intimiste, où la musique devient un dialogue plutôt qu’une performance distante.
Les références de l’épisode
- Personnes : Geneviève Berti, Franz Schubert, Wolfgang Amadeus Mozart, Giuseppe Verdi, Frédéric Chopin, Robert Schumann, Franz Liszt, Jean-Sébastien Bach, Ludwig van Beethoven, Mily Balakirev, Héloïse Hervouët, Yolande Kuznetsov, Bruno Mantovani, Piotr Ilitch Tchaïkovski, Olivier Messiaen, Camille Saint-Saëns, Joseph Haydn, Herbert von Karajan, Martha Argerich, Juliette Salmona, Francesco D’Angélis, Maria João Pires, Boris Berezovsky, Søren Kierkegaard, Eckhart Tolle, Véronique Sanson, Nina Simone, Barbara, Jean-Claude Pennetier, Sergueï Rachmaninov, Rudolf Noureev, Pierre Bourdieu, Duke Ellington, Chevalier de Saint-Georges, Leonard Bernstein, Jean-François Zygel, Sofia Gubaidulina, David Lefebvre.
- Groupes et œuvres : Rammstein, Duo Yatécoque, Abélard (duo musical), Quatuor Ysaÿe, Buena Vista Social Club, Symphonie « Les Adieux » (Haydn).
- Livres : « Le pouvoir de l’instant présent » (Eckhart Tolle), « La Distinction » (Pierre Bourdieu).
- Films : « La Main au collet » (Alfred Hitchcock), « Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain » (Jean-Pierre Jeunet).
- Lieux et institutions : Genève, Haute École de Musique de Genève, Conservatoire de Genève, Monaco, Église réformée de Monaco, CNSM de Lyon, Conservatoire de Paris, Collège Octave-Gréard (Paris), Saint-Pétersbourg, Weimar, Société des Bains de Mer, Orchestre philharmonique de Berlin, La Scala de Milan, Théâtre du Châtelet (Paris), OPMC (Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo).
- Marques : Deutsche Grammophon, Air France.
Au fil de l’épisode
- Le rôle de l’interprète en musique classique : être un humble serviteur des compositeurs.
- La musique comme une réponse et une consolation dans les épreuves de la vie.
- La connexion presque mystique qui se crée entre un musicien et les œuvres qu’il travaille.
- L’importance de s’immerger dans l’univers d’un compositeur pour bien l’interpréter.
- L’anecdote de la formation du duo de pianistes pour la première partie de Rammstein, et le choix d’Héloïse Hervouët.
- Son parcours de pédagogue : d’une jeune professeure impatiente à une enseignante à l’écoute.
- L’importance du mental et du travail, qui comptent bien plus que le talent inné.
- Son enfance dans une famille de musiciens, avec un père pianiste de l’école russe et une mère autodidacte.
- Les origines de l’école russe de piano, qui remontent en réalité à Franz Liszt.
- Le rapport historique des musiciens au pouvoir et à l’argent.
- La nécessité pour les artistes d’aujourd’hui de se réinventer pour trouver leur place.
- Qu’est-ce qu’un « classique » ? Une œuvre riche et profonde à laquelle on peut toujours revenir.
- Le lien profond entre la langue maternelle d’un compositeur et le style de sa musique.
- Beethoven, un musicien-entrepreneur qui a su gérer sa carrière et vivre de son art.
- L’exigence de Von Karajan et sa règle des « 200 % de préparation » pour être à 100 % sur scène.
- La concentration : non pas se fermer, mais s’ouvrir à son environnement pour s’ancrer.
- Sa propre histoire : une pause de plusieurs années loin du piano avant un retour exigeant à la musique.
- Le rôle crucial de la main gauche au piano, souvent négligée mais fondamentale pour la solidité de l’interprétation.
- Le talent : un point de départ moins important que ce que l’on en fait par le travail et la persévérance.
- La place des femmes et des compositrices dans un milieu musical encore très masculin.
- Le projet des « Concerts de la Voûte » à Monaco : rendre la musique classique accessible et conviviale.
FAQ
Qui est Katherine Nikitine ?
Katherine Nikitine est une pianiste concertiste et une pédagogue. Elle enseigne la musique à la Haute École de Musique et au Conservatoire de Genève. Très attachée à la transmission, elle a également fondé à Monaco les « Concerts de la Voûte », une saison de concerts visant à rendre la musique classique plus accessible et conviviale, dans le cadre intimiste de l’Église réformée.
Quelle est la philosophie de Katherine Nikitine sur l’enseignement du piano ?
Katherine Nikitine conçoit l’enseignement comme un partenariat basé sur l’écoute. Après s’être décrite comme une professeure impatiente à ses débuts, elle a compris que chaque élève est différent et nécessite une approche sur mesure. Pour elle, le professeur est un guide qui aide l’élève à se révéler à lui-même. Elle favorise le travail collectif et les auditions pour briser l’isolement du pianiste et développer la confiance en scène.
Comment Katherine Nikitine a-t-elle collaboré avec le groupe Rammstein ?
Katherine Nikitine a été contactée pour former un duo de pianistes destiné à assurer la première partie du groupe de métal Rammstein. N’ayant pas le profil pour un projet rock de cette envergure, elle a immédiatement pensé à une ancienne camarade du conservatoire, Héloïse Hervouët. Elle a joué le rôle d’intermédiaire pour la recruter, sentant qu’elle avait la personnalité et le talent parfaits pour ce format de concert.
Qu’est-ce que les Concerts de la Voûte à Monaco ?
Les Concerts de la Voûte sont une série de concerts de musique classique créés par Katherine Nikitine et David Lefebvre à Monaco. Le concept est de proposer des formats courts (35-40 minutes) dans un lieu intimiste, l’Église réformée. Chaque pièce est présentée au public pour donner des clés d’écoute. L’objectif est de créer une expérience chaleureuse et accessible, qui se termine par un verre de l’amitié pour permettre les échanges entre les artistes et le public.
Pourquoi le travail de la main gauche est-il si important au piano ?
Selon Katherine Nikitine, la main gauche est l’éternel second rôle du piano, mais elle est fondamentale. Elle assure les basses et les harmonies, qui sont la base de la musique. En situation de stress, c’est souvent la main gauche, liée à l’hémisphère droit du cerveau (celui de la sensibilité), qui panique. Un travail de mémorisation spécifique et approfondi de la main gauche est donc essentiel pour solidifier la performance et assurer la stabilité du jeu sur scène.
