Philosophie contre science
Bernard Werber définit son travail par le terme de « philosophie-fiction », pour se distinguer de la science-fiction. Selon lui, si la science offre des outils toujours plus performants, elle ne nous sauvera pas. Le salut viendra d’un changement de mentalité, d’une recherche de la sagesse. Il prend l’exemple de l’intelligence artificielle : formidable outil, elle peut créer un médicament comme un poison indétectable. Tout dépend de l’intention de celui qui l’utilise. Pour l’écrivain, le progrès technique, comme l’anesthésie chez le dentiste ou l’allongement de l’espérance de vie, est une chance immense, mais il doit s’accompagner d’une élévation de la conscience.
« Nous ne serons pas sauvés par la science, nous serons sauvés par le changement de mentalité, et qui dit changement de mentalité dit recherche de la sagesse. »
Vérifier par soi-même
L’auteur critique une certaine forme de philosophie académique, qu’il a trouvée limitée et fermée, notamment lors de ses études à Toulouse où son professeur rejetait toute pensée non occidentale. Il plaide pour un élargissement de la conscience et une ouverture à d’autres manières de penser. Se considérant comme un agnostique qui cherche, il n’a aucune vérité à vendre. Pour lui, la clé est de vérifier les choses par soi-même, notamment par le voyage. Changer de lieu permet de prendre de la distance avec ses propres problèmes et de confronter ses préjugés à la réalité, loin des opinions formatées par les médias.
Cette méfiance envers les récits imposés lui vient de son passé de journaliste scientifique, où il a pu observer de l’intérieur les mécanismes de manipulation de l’information. C’est ce qui le pousse à affirmer qu’il est plus honnête en tant qu’écrivain, libre de présenter les faits et de laisser le lecteur se forger sa propre opinion.
Le rôle de l’écrivain-vigie
Bernard Werber revendique une totale liberté créative, même si une bonne éditrice peut offrir des conseils précieux pour éviter les contresens. Il explique n’avoir jamais pris de position politique et se voit comme une « vigie » sur un bateau : son rôle est de regarder au loin pour repérer les dangers, qu’il s’agisse d’un iceberg ou d’une baleine, et d’en informer l’équipage. Ses lecteurs sont cet équipage, à qui il soumet ses observations sans rien imposer. Il leur appartient ensuite de décider de la manœuvre à effectuer.
Cette posture d’observateur lui permet de rester en dehors des polémiques, qu’il juge stériles. Il constate qu’aujourd’hui, la moindre affirmation peut être mal interprétée et que la nuance est devenue difficile. Son travail consiste donc à prendre de la hauteur pour réfléchir à l’évolution du monde.
Un regard sur notre époque
Sa vision du monde est double : pessimiste à court terme, mais optimiste à long terme. Il s’inquiète de la crispation des opinions, renforcée par les algorithmes qui enferment chacun dans ses propres certitudes, comme l’illustre le phénomène des « platistes ». Face à ce qu’il perçoit comme une déformation généralisée de la réalité, il propose une solution : se tourner vers la nature. Observer les animaux, comme les fourmis ou les abeilles, ou simplement les arbres, permet de sortir des systèmes de pensée humains, souvent corrompus par des intérêts politiques ou commerciaux.
Il raconte notamment l’observation d’une communauté de chats dans un bar, où un chat sphinx sans poil, surnommé Yoda, jouait le rôle de sage, apaisant les conflits et rassurant les autres. Pour lui, l’observation du monde non-humain est une source de sagesse et une manière de se reconnecter à l’essentiel.
Laisser une trace
Pour Bernard Werber, l’acte d’écrire est fondamental, et il conseille à chacun de s’y essayer, ne serait-ce qu’en tenant un journal. Écrire, c’est d’abord mettre ses idées au clair et faire une forme d’auto-analyse, car le héros d’une histoire est toujours une facette de soi-même. Mais c’est surtout un moyen de lutter contre l’oubli et de laisser une trace. Sans récit écrit, notre souvenir s’estompe rapidement, réduit à une anecdote familiale puis à une simple photo, avant de disparaître.
Écrire sa vie, ses expériences, ses joies et ses peines, c’est se rendre immortel en permettant aux générations futures de savoir qui nous étions vraiment. Il estime que les réseaux sociaux, par leur superficialité et leur volatilité, ne rempliront jamais cette fonction. Un livre ou un récit construit offre une dramaturgie et un sens que l’accumulation de publications éphémères ne peut égaler.
Le manuscrit au congélateur
L’écrivain fait une confidence surprenante : il a récemment terminé un manuscrit de 500 pages, fruit d’un énorme travail de recherche, mais a décidé de ne pas le publier. Il estime que l’époque n’est pas prête à entendre ce qu’il y raconte et que son propos serait mal compris. Ce livre est donc mis « au congélateur », destiné à être découvert peut-être après sa mort, à l’image de Copernic qui a attendu la postérité pour diffuser ses découvertes sur l’univers.
Cette décision le place dans une situation inédite : pour la première fois en 35 ans de carrière, il ne sait pas quel sera son prochain livre. Face à cette page blanche, il ressent une immense frustration mais reste déterminé à trouver une idée qui ait du sens pour ses lecteurs et pour le monde d’aujourd’hui.
Les références de l’épisode
- Personnes citées : Jules Verne, Platon, Socrate, Nietzsche, Kant, Anna Arendt, Mahatma Gandhi, Siddhartha Gautama (le Bouddha), Brigitte Macron, Molière, Montagnier, Copernic, Galilée, Darwin, Sigmund Freud, César, Antoine, Cléopâtre, Napoléon, Joséphine, Michel Berger, Johnny Hallyday.
- Œuvres citées : Les Fourmis, La prophétie des abeilles, Demain les chats, La voie de l’arbre (de Bernard Werber) ; Germinal (d’Émile Zola) ; Ulysse (de James Joyce) ; Tartuffe (de Molière).
- Lieux et institutions : Toulouse, Antarctique, Saint-Gervais, Paris, Monaco, le Nouvel Observateur, Wuhan.
- Concepts et marques : Yoga, méditation zen, taoïsme, bouddhisme, MyHeritage, 23andMe.
Au fil de l’épisode
- La distinction entre « philosophie-fiction » et « science-fiction ».
- Pourquoi la science seule ne nous sauvera pas : l’importance de l’intention.
- L’intelligence artificielle, un outil à double tranchant.
- Les progrès de la connaissance et l’allongement de l’espérance de vie.
- Sa critique des philosophes professionnels, jugés souvent trop étriqués.
- Son rapport à la connaissance : se définir comme un « agnostique qui s’enseigne ».
- L’importance du voyage pour prendre de la distance et vérifier les choses par soi-même.
- Comment son expérience de journaliste scientifique a nourri sa méfiance envers les récits officiels.
- La liberté de l’écrivain face aux pressions éditoriales ou politiques.
- Son rôle d’auteur-vigie, qui observe et alerte sans imposer de direction.
- Sa vision du monde : pessimiste à court terme, optimiste à long terme.
- L’impact négatif des algorithmes qui renforcent les biais et les fausses croyances.
- Le conseil d’observer la nature (fourmis, abeilles, arbres) pour se reconnecter au réel.
- L’anecdote du chat sphinx « Yoda », figure de sage dans un café à chats.
- Sa vision critique de Gandhi et son admiration pour Siddhartha Gautama, le premier Bouddha.
- La difficulté à distinguer le bien du mal et sa tendance naturelle à la coopération.
- Son expérience négative de la vie d’entreprise au Nouvel Observateur.
- Le choix d’un métier solitaire pour ne rendre de comptes qu’à ses lecteurs.
- L’importance du contact direct avec le public, notamment lors de son spectacle.
- Le combat pour donner aux jeunes le goût de la lecture comme un plaisir et non un devoir.
- Le conseil à tous d’écrire, ne serait-ce qu’un journal, pour mettre ses idées au clair.
- Écrire sa propre histoire pour laisser une trace et devenir « immortel ».
- Pourquoi les réseaux sociaux ne remplaceront jamais un récit de vie construit.
- Sa gestion des théories complotistes, notamment après ses propos sur l’origine du Covid.
- Le principe de Brandolini : la facilité à répandre un mensonge et la difficulté à le démentir.
- Son expérience de journaliste face aux paniques médiatiques sur le sida et Tchernobyl.
- L’importance de cultiver son intuition et son bon sens face aux discours officiels.
- La révélation d’un manuscrit de 500 pages mis « au congélateur » car jugé trop en avance sur son temps.
- Sa recherche actuelle d’une nouvelle idée de roman.
- Les trois grandes « vexations » de l’humanité selon Freud : Copernic, Darwin et Freud lui-même.
- Le rappel que l’être humain est un animal, et que c’est une bonne chose de s’en souvenir.
FAQ
Qui est Bernard Werber ?
Bernard Werber est un écrivain français, ancien journaliste scientifique, né en 1961. Il est l’un des auteurs français contemporains les plus traduits et lus dans le monde, notamment célèbre pour son roman « Les Fourmis ». Il qualifie son genre littéraire de « philosophie-fiction », mêlant spiritualité, science, aventure et suspense pour explorer la nature humaine et les futurs possibles de notre espèce.
Qu’est-ce que la « philosophie-fiction » selon Bernard Werber ?
La « philosophie-fiction » est un terme créé par Bernard Werber pour définir son œuvre. Contrairement à la science-fiction, qui selon lui postule que la science sauvera l’humanité, la philosophie-fiction met l’accent sur la nécessité d’un changement de mentalité et d’une recherche de la sagesse. Pour lui, la technologie n’est qu’un outil ; c’est l’intention et la conscience de celui qui l’utilise qui déterminent si elle fera le bien ou le mal.
Pourquoi Bernard Werber a-t-il quitté le journalisme ?
Bernard Werber a été journaliste scientifique pendant sept ans au Nouvel Observateur. Il a quitté ce métier car il se sentait frustré par la politique interne de l’entreprise, qu’il décrit comme un environnement où les complots et la compétition prenaient le pas sur la qualité du travail. Il a préféré devenir écrivain pour trouver une plus grande liberté d’expression et ne rendre de comptes qu’à ses lecteurs, sans la pression d’une hiérarchie.
Quelle est sa vision du monde actuel ?
Bernard Werber se dit pessimiste à court terme mais optimiste à long terme. À court terme, il s’inquiète de la crispation de la société et de la polarisation des opinions, amplifiées par les algorithmes qui confortent chacun dans ses erreurs. Cependant, il reste optimiste pour l’avenir, pensant qu’une prise de conscience est possible, notamment en se reconnectant à la nature pour retrouver du bon sens et de la sagesse.
Pourquoi l’écriture est-elle si importante pour lui ?
Pour Bernard Werber, l’écriture est un outil essentiel de connaissance de soi et de transmission. Il considère que coucher sa vie sur le papier est une manière de la comprendre et de lui donner un sens. C’est aussi, selon lui, le seul moyen de laisser une trace durable et de lutter contre l’oubli. Il estime qu’écrire son histoire permet de devenir en quelque sorte immortel, en transmettant son expérience et sa vision du monde aux générations futures.
