Naissance d’un projet
Ambroise Tézenas raconte la genèse de son travail sur le « tourisme de la désolation », un projet mené sur plus de cinq ans. Le point de départ est un article lu en 2008 sur le Sri Lanka, où elle se trouvait par hasard lors du tsunami de 2004. Elle y avait photographié une carcasse de train balayée par la vague, au milieu du drame et des familles en deuil. Quelques années plus tard, elle apprend que ce même train, remis sur pied, est devenu une attraction touristique. Cette nouvelle la pousse à s’interroger : s’y serait-elle arrêtée en simple visiteuse ? Aurait-elle fait un selfie ?
Cette question personnelle a été le moteur de sa démarche. Elle a alors découvert l’ampleur de ce phénomène, le « dark tourism », et a décidé de l’explorer en suivant un protocole précis : réserver des excursions comme n’importe quelle touriste et documenter ce qui lui était présenté.
Le touriste comme prisme
Pour ce projet, Ambroise Tézenas a délibérément abandonné les passe-droits du photojournaliste. Son objectif n’était pas de révéler les coulisses, mais de photographier l’expérience touristique telle qu’elle est vendue, un peu comme si elle illustrait une brochure. Sa photographie de paysage, distanciée, place le spectateur face aux lieux, sans caricature ni jugement sur les visiteurs, qui sont d’ailleurs rarement identifiables sur ses images. « L’idée, ce n’est pas de pointer du doigt ces hommes et ces femmes qui parcourent ces lieux mais plutôt de s’imaginer à leur place », explique-t-elle.
Son travail révèle un large spectre de sites : des lieux de mémoire comme Oradour-sur-Glane, des sites de catastrophes comme Tchernobyl, ou encore le lieu de l’assassinat de Kennedy à Dallas. À l’extrême, elle évoque une ancienne prison militaire en Lettonie où des opérateurs privés proposent aux visiteurs de se faire enfermer pour « vivre l’expérience » d’un prisonnier.
Un constat sans appel
À travers ces exemples, la photographe met en lumière une dérive inquiétante : la transformation du drame en produit de consommation, où le frisson prend le pas sur la compréhension historique. Elle déplore que sur ces sites, « le lieu devient la preuve, mais où est l’historien ? ». Les informations sont souvent fournies par des tours-opérateurs, et non par des spécialistes, ce qui simplifie, voire déforme, la complexité des événements.
Pour Ambroise Tézenas, le point de départ de toute cette réflexion reste Auschwitz, symbole d’une tragédie que l’on préserve pour ne jamais oublier. Pourtant, l’histoire se répète. Ce constat, qu’elle qualifie de « désespérant », l’amène à plaider pour une démarche citoyenne : s’informer, chercher à comprendre par soi-même avant de visiter ces lieux, pour ne pas consommer passivement une histoire mise en scène.
Les références de l’épisode
- Œuvre : « Tourisme de la désolation », série photographique d’Ambroise Tézenas.
- Personnes : John F. Kennedy.
- Lieux : Sri Lanka, Dallas (États-Unis), Oradour-sur-Glane (France), Tchernobyl et Pripyat (Ukraine), Kiev (Ukraine), Lettonie, Auschwitz (Pologne).
- Événements : Tsunami de 2004 en Asie du Sud-Est, massacre d’Oradour-sur-Glane (1944).
- Organisations : Waffen-SS (retranscrit « Vafem SS »).
- Institutions et festivals : Les Photaumnales, Le Quadrilatère de Beauvais.
Au fil de l’épisode
- La définition du « dark tourism » ou tourisme de la désolation.
- L’origine du projet : un train au Sri Lanka, témoin du tsunami de 2004, devenu une attraction touristique.
- Le souvenir personnel d’Ambroise Tézenas, présente sur les lieux au moment du drame.
- Le protocole photographique : suivre les offres touristiques officielles sans utiliser de passe-droit.
- Une approche documentaire et distanciée pour interroger le spectateur sans juger les touristes.
- Le choix de lieux emblématiques pour illustrer les différentes facettes de ce tourisme.
- Les exemples de Dallas, Oradour-sur-Glane et Tchernobyl.
- L’analyse du « frisson » comme moteur de ces visites : vouloir vivre le drame sans le subir.
- La critique du manque de contexte historique, l’historien étant souvent absent de ces circuits.
- L’exemple extrême d’une prison en Lettonie transformée en attraction immersive.
- Le constat d’une industrie touristique en pleine croissance et peu contrôlée.
- La référence à Auschwitz comme point de départ de sa réflexion sur la mémoire et l’incapacité de l’homme à retenir les leçons du passé.
- L’appel à une démarche personnelle et informée avant de visiter ces lieux de mémoire.
FAQ
Qui est Ambroise Tézenas ?
Ambroise Tézenas est une photographe française dont le travail s’inscrit dans une démarche documentaire. Comme elle l’explique dans l’épisode, elle mène des projets sur le long terme, comme sa série « Tourisme de la désolation » qui lui a demandé plus de cinq ans d’enquête. Son approche consiste à utiliser la photographie de paysage pour questionner des phénomènes de société contemporains, en adoptant une posture d’observation distanciée.
Qu’est-ce que le « Tourisme de la désolation » ?
« Tourisme de la désolation » est le titre d’un projet photographique d’Ambroise Tézenas. Il documente le phénomène du « dark tourism » (tourisme noir ou macabre), qui désigne l’intérêt de l’industrie touristique et des voyageurs pour les lieux ayant été le théâtre de drames, de guerres, de catastrophes ou de génocides. Son travail explore la manière dont ces sites sont mis en scène pour les visiteurs et interroge notre fascination pour le malheur.
Quel a été le point de départ de ce projet photographique ?
Le projet a été déclenché par une expérience personnelle. Ambroise Tézenas se trouvait au Sri Lanka en 2004 et a été témoin des conséquences du tsunami, photographiant notamment un train dévasté. Quelques années plus tard, en 2008, elle a appris que ce même train était devenu un lieu de pèlerinage touristique. Cette transformation d’un lieu de drame en attraction l’a profondément interrogée et a servi de point de départ à son enquête photographique.
Quels types de lieux Ambroise Tézenas a-t-elle photographiés ?
Pour son projet, elle a sélectionné un éventail de lieux qui illustrent les différentes facettes du tourisme macabre. Elle cite par exemple des sites liés à la guerre, comme le village martyr d’Oradour-sur-Glane en France ; à un assassinat politique, comme Dallas pour John F. Kennedy ; ou à une catastrophe industrielle, comme la zone d’exclusion de Tchernobyl. Son travail couvre aussi des lieux de catastrophes naturelles ou de meurtres.
