De Brest à Cotonou, dix-sept ans de mer
Stéphane a 40 ans et sert dans la Marine nationale depuis 2006. Il raconte avoir grandi à Brest, où les bateaux croisés au large ont fait naître, à l’adolescence, l’envie de naviguer et « d’aller faire des opérations au large ». Après une faculté de sport, il s’engage en cours de master comme officier sous contrat, filière opérations. Suivent douze années embarquées sur des patrouilleurs et des frégates, puis le commandement du Lapérouse, bâtiment hydrographique basé à Brest, et cinq ans « à terre » : chef de cabinet d’un amiral, puis responsable du recrutement de la Marine nationale pour le grand Ouest. Entre-temps, deux missions Corymbe — l’une en 2009, l’autre en 2016 — le mènent dans le golfe de Guinée, où la Marine française déploie un bâtiment quasiment en permanence depuis 1990. C’est au fil de ces escales, qui vont de Dakar au nord à Pointe-Noire au sud, et de deux passages à Cotonou, que naît l’envie du Bénin.
Le poste n’est pas venu le chercher : il répond à un appel à candidatures ouvert un an plus tôt pour l’été 2023, en parle à son épouse, postule et est sélectionné. Il arrive le 7 août 2023 et découvre que son prédécesseur lui a « concocté une semaine de passation » faite non pas d’écrans mais de rencontres. Il dit avoir hérité d’un réseau et d’une confiance déjà installés : on lui a dit d’emblée qu’il faisait « partie de l’équipe ».
Officier inséré : quatre vecteurs pour l’action de l’État en mer
Son poste s’intitule « chargé du projet appui à l’action de l’État en mer ». Il travaille auprès de deux autorités béninoises, le préfet maritime et le chef d’état-major de la marine, et il est inséré : deux bureaux, l’un à l’état-major de la marine, l’autre à la préfecture maritime, l’uniforme de la marine béninoise, une voiture à plaques militaires béninoises, des collègues béninois. Il estime passer 90 % de son temps auprès du partenaire et 10 % à l’ambassade de France, où il rend compte à l’attaché de défense et s’appuie sur l’organisme qui assure le soutien financier, logistique et technique des coopérants. L’action de l’État en mer, explique-t-il, est fixée par une doctrine qui définit quatre axes : la lutte contre la piraterie, la lutte contre les activités illicites dont le narcotrafic, la lutte contre les pollutions maritimes et la lutte contre la pêche illégale, non déclarée et non réglementée. S’y ajoute une cinquième mission : l’armement de trois bases fluviales sur le fleuve Niger, dont les missions historiques de lutte contre les trafics s’adaptent aujourd’hui à la menace de groupes terroristes dans le nord du pays.
Pour agir, il a identifié quatre vecteurs de coopération : le conseil, adossé à son expérience opérationnelle et à son réseau de camarades ; la formation, portée par les éléments français au Sénégal basés à Dakar, des renforts venus de France, les escales des bâtiments en mission Corymbe, les écoles nationales à vocation régionale et les écoles de la Marine en France ; l’expertise, sous forme de missions et d’audits assortis de recommandations ; et l’aide au renforcement capacitaire, c’est-à-dire l’acquisition de matériels sur financements français ou européens. Sa règle tient en une phrase : ne rien imposer. « Je ne suis absolument pas là pour imposer le modèle d’action de l’État en mer français », dit-il, rappelant que la zone économique exclusive béninoise n’a ni la taille ni les contraintes de la zone française — celle de la seule Guyane, où il a mené la police des pêches, est selon lui près de trois fois plus grande.
Les références de l’épisode
- La Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD), qui met en œuvre la coopération structurelle de la France au sein du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
- Le Lapérouse, bâtiment hydrographique basé à Brest, que l’invité a commandé.
- La mission Corymbe, déploiement quasi permanent d’un bâtiment français dans le golfe de Guinée depuis 1990, par périodes de 3 à 4 mois.
- Le Mistral, porte-hélicoptères amphibie, et le Ventôse, dont le port base est Fort-de-France, tous deux déployés en mission Corymbe.
- Grand African Nemo, exercice annuel du golfe de Guinée organisé, selon l’invité, par la préfecture maritime de Brest, et qui a réuni cette année-là jusqu’à un patrouilleur brésilien.
- Sirène 23, stage embarqué à bord du Mistral entre août et septembre, suivi par des officiers et officiers mariniers de plusieurs pays du golfe de Guinée.
- Les éléments français au Sénégal, basés à Dakar, qui envoient au Bénin guetteurs sémaphore, plongeurs démineurs et mécaniciens navals pour des formations.
- L’École nationale à vocation régionale de Tica, en Guinée équatoriale, où sont formés des marins béninois.
- L’Institut de sécurité maritime interrégional (ISMI), à Abidjan, où des marins béninois ont suivi un stage de sauvetage en mer.
- L’École navale, l’École de guerre et les écoles de la Marine de Saint-Mandrier, qui accueillent des stagiaires béninois.
- Le Cedre, sollicité pour son expertise dans la lutte contre les pollutions maritimes.
- La base navale de Cotonou, le centre opérationnel de la marine béninoise et la préfecture maritime du Bénin, où l’invité travaille au quotidien.
Au fil de l’épisode
- 00:01:04 — Présentation de Stéphane, nouveau coopérant de la DCSD au Bénin, interlocuteur des militaires béninois dans le golfe de Guinée.
- 00:01:53 — Son parcours : 40 ans, la Marine nationale depuis 2006, l’enfance à Brest et la faculté de sport.
- 00:02:41 — Douze ans embarqué, le commandement du Lapérouse, puis cinq ans à terre et le recrutement pour le grand Ouest.
- 00:03:30 — Sa mission au Bénin : chargé du projet appui à l’action de l’État en mer, auprès du préfet maritime et du chef d’état-major de la marine.
- 00:04:40 — Pourquoi ce poste : les deux missions Corymbe de 2009 et 2016, les escales à Cotonou, la candidature.
- 00:07:28 — L’arrivée le 7 août et la semaine de passation organisée par son prédécesseur.
- 00:08:42 — Comment se gagne la confiance du partenaire.
- 00:10:27 — Le quotidien d’un officier inséré : deux bureaux, l’uniforme béninois, la base navale de Cotonou.
- 00:12:32 — Les 10 % passés à l’ambassade de France, l’attaché de défense et le soutien aux coopérants.
- 00:13:36 — Existe-t-il une fraternité de marins ?
- 00:14:33 — Les quatre axes de l’action de l’État en mer et les trois bases fluviales du fleuve Niger.
- 00:15:53 — Premier vecteur : le conseil, nourri par l’expérience opérationnelle et le réseau de camarades.
- 00:18:00 — Deuxième vecteur : la formation, sur place, à bord des bâtiments de passage et en France.
- 00:22:23 — Les écoles nationales à vocation régionale, l’ISMI d’Abidjan et les écoles françaises.
- 00:23:57 — Troisième et quatrième vecteurs : l’expertise et l’aide au renforcement capacitaire.
- 00:25:30 — Être force de proposition auprès du partenaire, sans jamais imposer.
- 00:28:34 — L’exercice Grand African Nemo et le rôle de l’invité au centre opérationnel.
- 00:31:33 — Sirène 23, stage embarqué à bord du Mistral, et la réunion des acteurs du monde maritime béninois.
- 00:33:28 — Représenter la France au quotidien, le rôle de « petit ambassadeur français ».
- 00:36:31 — Les qualités qu’exige le poste de coopérant.
- 00:38:15 — Ce que cette expérience lui apportera pour la suite.
FAQ
Qu’est-ce qu’un coopérant de la DCSD ?
La Direction de la coopération de sécurité et de défense met en œuvre, au sein du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, la coopération structurelle de la France dans les domaines de la défense, de la sécurité intérieure et de la protection civile. Ses coopérants sont des experts mis à disposition des administrations partenaires, à la demande explicite du pays hôte, pour renforcer leurs capacités humaines et logistiques.
En quoi consiste l’action de l’État en mer au Bénin ?
Selon Stéphane, une doctrine en fixe quatre axes : la lutte contre la piraterie, la lutte contre les activités illicites dont le narcotrafic, la lutte contre les pollutions maritimes et la lutte contre la pêche illégale, non déclarée et non réglementée. Une cinquième mission s’y ajoute : l’armement de trois bases fluviales sur le fleuve Niger, dans le nord du pays.
Que signifie être un officier « inséré » ?
Un officier inséré travaille depuis l’intérieur de l’armée partenaire. Stéphane dispose de deux bureaux, l’un à l’état-major de la marine béninoise, l’autre à la préfecture maritime, porte l’uniforme de la marine béninoise et roule dans un véhicule à plaques militaires béninoises. Il estime y passer 90 % de son temps, les 10 % restants étant consacrés à l’ambassade de France.
Qu’est-ce que la mission Corymbe ?
Corymbe désigne le déploiement d’un bâtiment de la Marine nationale dans le golfe de Guinée, quasiment en permanence depuis 1990, pour des missions de 3 à 4 mois. Stéphane en a effectué deux, en 2009 et en 2016. Ces bâtiments servent aussi de plateformes de formation lors de leurs escales, notamment à Cotonou.
Qu’est-ce que l’exercice Grand African Nemo ?
C’est un exercice annuel dans le golfe de Guinée, organisé selon l’invité par la préfecture maritime de Brest. Il mobilise les marines des pays riverains, des pays européens et, cette année-là, un patrouilleur brésilien. Pendant cinq jours d’exercices à la mer, le Bénin a travaillé deux thèmes : la pollution maritime et la lutte contre le narcotrafic.
Quelles qualités demande le poste de coopérant militaire ?
Stéphane cite d’abord l’écoute : comprendre le besoin du partenaire et ne rien imposer. Vient ensuite l’adaptabilité, qu’il juge commune aux marins et aux militaires français habitués à changer d’affectation. Il ajoute la dimension familiale, la vie à l’étranger devant convenir aussi aux proches, et rappelle que le poste demande un savoir-être particulier.
