Un coopérant « inséré », de Tunis à Tripoli
Le lieutenant-colonel Christophe est coopérant militaire technique de protection civile au profit de la Tunisie. Il vit à Tunis et travaille également avec la protection civile libyenne. Il insiste d’emblée sur une particularité de son statut : il est coopérant inséré, c’est-à-dire qu’il travaille au sein même de l’organisation qu’il est chargé d’appuyer, et non depuis l’ambassade. En Tunisie, il est conseiller du directeur général de l’Office national de la protection civile ; en Libye, il conseille le ministre en charge de la sécurité et de la défense civiles. Ce n’est pas son premier séjour tunisien : il y a déjà servi comme coopérant protection civile entre 2015 et 2018, avant de revenir à l’été 2022 avec, cette fois, la charge supplémentaire de la Libye. Cette extension tient à une particularité libyenne repérée dès 2017-2018, explique-t-il : la protection civile y forme une entité unique sur l’ensemble du territoire, sans distinction entre l’Est et l’Ouest.
Ses interlocuteurs quotidiens ne sont pas seulement tunisiens et libyens. Il cite l’attaché de sécurité intérieure de chaque ambassade — un colonel de gendarmerie en Tunisie, un commissaire de police en Libye —, l’attaché de défense, la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises du ministère de l’Intérieur français, et les délégations de l’Union européenne à Tunis et à Tripoli.
Onze ans de coopération, quatre coopérants
La coopération bilatérale de protection civile entre la France et la Tunisie existe depuis le début des années 2000, mais elle change d’échelle après la révolution de janvier 2011 : un accord intergouvernemental est signé en mai 2011 entre le ministre de l’Intérieur français et son homologue tunisien, et le premier coopérant est mis en place à l’été 2012. Christophe est le quatrième de cette lignée, et il refuse de s’attribuer les résultats — « ce n’est pas seulement les projets du lieutenant-colonel Christophe », dit-il. Il met en avant deux chantiers. D’abord l’appui à l’élaboration d’un schéma national d’analyse et de couverture des risques, un document stratégique de prévision de 800 pages, planifié sur cinq ans, qui permet à la protection civile tunisienne de chiffrer devant son gouvernement ce qu’il faut de casernes, de véhicules et de personnels pour tenir un délai d’intervention donné. Point décisif à ses yeux : les Français n’ont pas écrit le document à la place des Tunisiens, ils ont formé les officiers, qui ont réalisé seuls la mise à jour de 2019. Ensuite la montée en puissance de l’École nationale de la protection civile tunisienne : « un champ de ruines » en 2012, avec deux bâtiments opérationnels sur un terrain de huit hectares, devenue selon lui l’une des plus belles écoles de protection civile du continent africain — les bâtiments ayant été financés par la Tunisie, la coopération française apportant les formateurs et les corpus pédagogiques.
La souplesse de ces projets permet aussi d’absorber des besoins imprévus. Il cite la rénovation du site de Carthage, sur la colline de Byrsa, financée par l’Union européenne : la protection des œuvres n’avait pas été prévue dans le réaménagement du musée. En 2024, la coopération française doit donc appuyer l’élaboration d’un plan de sauvegarde des biens culturels et former les sapeurs-pompiers de la brigade de Carthage. Autre dossier en cours : un prêt souverain de 50 millions d’euros de l’Agence française de développement au profit de la protection civile tunisienne, demandé en 2017, validé par le conseil d’administration de l’AFD après une étude de faisabilité de cinq mois en 2023, et alors en phase de négociation.
Derna, septembre 2023 : la coopération à l’épreuve de l’urgence
Deux jours après le séisme survenu au Maroc en septembre 2023, des pluies intenses s’abattent sur l’est de la Libye, dans la région de Benghazi et surtout sur Derna. Un barrage situé en amont de la ville cède ; une vague détruit une part importante de la cité côtière. Christophe donne un bilan qu’il présente comme provisoire : environ 10 000 morts, de nombreux disparus dont beaucoup emportés en mer, et un quart de la ville détruit. La France propose son aide et déploie un hôpital de campagne de la sécurité civile française. Le rôle du coopérant est alors très concret : accueillir les précurseurs à Tunis, leur obtenir des visas — « en 30 minutes, ce qui est un record » —, les accompagner jusqu’à Benghazi, puis faire le lien sur place à Derna avec l’attaché de défense et l’ambassadeur de France en Libye. Détail personnel qu’il souligne : l’unité déployée était son ancienne unité, celle de Brignoles.
C’est là, dit-il, que se joue la valeur du poste : le coopérant dispose d’une autonomie et d’une marge de manœuvre qui lui permettent d’être « force de proposition » auprès de l’ambassadeur et des attachés, parce qu’il connaît à la fois le partenaire et les mécanismes français et européens de secours. Il rattache cette capacité à ce qu’il appelle l’« équipe France » : le travail conjoint de l’ambassade, de l’Agence française de développement, d’Expertise France et des services de coopération.
Les références de l’épisode
- Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD), ministère de l’Europe et des Affaires étrangères — l’entité qui emploie les coopérants
- Office national de la protection civile de Tunisie — créé en 1993, émanation de la garde nationale tunisienne
- École nationale de la protection civile tunisienne — créée au début des années 2010, appuyée par la coopération française depuis 2012
- National Safety Authority libyenne — entité en charge de la protection et de la défense civiles en Libye
- Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, ministère de l’Intérieur français
- Direction de la coopération internationale de sécurité, ministère de l’Intérieur français
- Agence française de développement (AFD) — porteuse du prêt souverain de 50 millions d’euros
- Expertise France — signataire avec la DCSD et l’AFD d’une convention évoquée dans l’épisode
- École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers (France) — formation d’officiers tunisiens
- École supérieure de guerre et école d’état-major — où l’invité intervient chaque année sur la gestion de crise
- Site archéologique de Carthage et colline de Byrsa (Tunisie) — chantier de rénovation financé par l’Union européenne
- Derna (Libye) — ville frappée par la rupture d’un barrage en septembre 2023
- Union pour la Méditerranée — cadre de plusieurs initiatives régionales évoquées
- Congrès national des sapeurs-pompiers — rendez-vous annuel en marge duquel les coopérants protection civile se retrouvent
Au fil de l’épisode
- 00:01:26 — Ce que fait aujourd’hui un coopérant protection civile en Tunisie et en Libye
- 00:01:47 — Un premier séjour tunisien de 2015 à 2018, un retour à l’été 2022 avec la Libye en plus
- 00:02:34 — Ce qu’est un coopérant « inséré » et pourquoi cela change tout
- 00:03:29 — L’Office national de la protection civile tunisien, né en 1993
- 00:04:34 — De la révolution de 2011 à l’accord bilatéral et au premier coopérant de 2012
- 00:06:15 — Onze ans de formation : l’exemple d’un officier tunisien devenu chef de site feu de forêt
- 00:08:01 — L’international dans le parcours : les formations militaires de la sécurité civile depuis 2003
- 00:09:51 — Attachés de sécurité intérieure, attachés de défense : le réseau local du coopérant
- 00:13:22 — Les directions du ministère de l’Intérieur qui fournissent l’expertise métier
- 00:14:06 — Se coordonner avec les autres États membres de l’Union européenne pour éviter les doublons
- 00:15:10 — Septembre 2023 : le séisme au Maroc, puis les pluies et la rupture du barrage de Derna
- 00:16:13 — Le déploiement de l’hôpital de campagne français et l’accueil des équipes à Tunis
- 00:17:09 — Être force de proposition : comment une décision se prend en situation d’urgence
- 00:21:21 — Carthage et la colline de Byrsa : protéger les biens culturels en cas de sinistre
- 00:24:12 — Le schéma national d’analyse et de couverture des risques, 800 pages
- 00:26:23 — L’École nationale de la protection civile, d’un « champ de ruines » à une école modèle
- 00:28:36 — Le prêt souverain de 50 millions d’euros de l’Agence française de développement
- 00:29:58 — La notion d’« équipe France » sur le terrain
- 00:32:04 — La communauté des coopérants protection civile répartis dans le monde
- 00:35:34 — Sa vision de la DCSD et la montée en puissance de la dimension européenne
- 00:37:50 — Coopérant heureux : stratège, technicien, comptable et parfois mécanicien
FAQ
Qu’est-ce qu’un coopérant de la DCSD ?
C’est un militaire ou un fonctionnaire français mis à disposition d’une administration partenaire à l’étranger par la Direction de la coopération de sécurité et de défense. Le lieutenant-colonel Christophe le définit d’abord comme « un outil de la politique étrangère de la France », qui fait de la coopération technique concrète pour aider ses partenaires à progresser.
Qu’est-ce qu’un coopérant « inséré » ?
Un coopérant inséré ne travaille pas depuis l’ambassade mais au sein de l’organisation qu’il appuie. En Tunisie, Christophe est ainsi conseiller direct du directeur général de l’Office national de la protection civile. Cette proximité permet d’identifier les vrais besoins du partenaire, mais elle exige un relais extérieur, l’attaché de sécurité intérieure, pour garder du recul.
Que fait la coopération française auprès de la protection civile tunisienne ?
Elle appuie le renforcement des capacités depuis 2012, après un accord intergouvernemental signé en mai 2011. Selon l’invité, elle a soutenu l’élaboration d’un schéma national d’analyse et de couverture des risques de 800 pages, accompagné la montée en puissance de l’École nationale de la protection civile et formé des officiers jusqu’aux plus hauts niveaux de qualification.
Quel a été le rôle du coopérant français lors des inondations de Derna en 2023 ?
Après la rupture d’un barrage en amont de Derna en septembre 2023, Christophe a accueilli à Tunis les précurseurs de la sécurité civile française, obtenu leurs visas en trente minutes, puis les a accompagnés jusqu’à Benghazi et Derna. Sur place, il a fait le lien avec l’attaché de défense et l’ambassadeur de France en Libye.
Combien y a-t-il de coopérants protection civile français dans le monde ?
Ils sont une vingtaine, indique l’invité, répartis dans des pays et des organisations très différents. Sapeurs-pompiers civils ou militaires, ils forment une petite communauté qui échange régulièrement sur les bonnes pratiques, notamment entre les postes de la région méditerranéenne — Maroc, Algérie, Liban — et se retrouve chaque année en marge du Congrès national des sapeurs-pompiers.
