Un Las Vegas réinventé
Avec son premier livre, « Only Bleeding », Fred Stucin propose une traversée singulière de Las Vegas. Publié aux éditions du Bec en l’air, cet ouvrage en noir et blanc s’éloigne radicalement de l’imagerie habituelle de la ville. L’artiste explique avoir utilisé la cité du Nevada comme un simple décor, un prétexte pour construire une histoire personnelle, une fiction qui prend le pas sur le reportage. Il ne s’agit pas de documenter la ville, mais de se l’approprier pour raconter sa propre vision des États-Unis, un pays qu’il perçoit comme « un peu cassé », loin des rêves de son adolescence. Le projet s’ouvre d’ailleurs sur une photo qu’il qualifie d’autoportrait : son ombre projetée sur le visage d’une vieille dame, annonçant d’emblée que le livre est une projection de lui-même.
« La ville est un prétexte, elle me permet d’avoir un décor, des personnages, et à moi de raconter une histoire, un peu comme un cinéaste. »
Bande-son d’une errance
Les influences de Fred Stucin sont autant cinématographiques et littéraires que musicales. Il cite le film Down by Law de Jim Jarmusch comme une inspiration majeure pour capter des silhouettes dans les rues américaines. Le titre du livre est lui-même un emprunt à une chanson de Bob Dylan, « It’s Alright, Ma (I’m Only Bleeding) », dont le texte est un long poème sur l’Amérique. La musique a rythmé ses voyages et ses prises de vue : des morceaux violents comme ceux des Stooges ou de Sonic Youth pour photographier la foule, des titres de Nick Cave pour isoler des visages, ou le free jazz d’Albert Ayler pour les paysages désolés. Cette approche sensorielle a façonné la construction du livre, qui n’est pas chronologique mais narrative.
Le récit visuel progresse ainsi d’une densité humaine, d’un « brouhaha » de visages, vers une solitude et une perte, jusqu’à des paysages vides où ne subsistent que des silhouettes fantomatiques, comme une « redescente » après la fête.
La ville comme un monstre
Pour Fred Stucin, la photographie n’est pas un miroir de la réalité, mais une construction. Il rejoint en cela l’analyse de François Cheval, qui signe la postface du livre. Ce dernier décrit comment la ville transforme l’humain, devient « un monstre, un ventre, un alien qui digère ses habitants ». L’artiste revendique cette subjectivité : « Rien n’est vrai, tout est faux ». Il s’est immergé dans la ville, mangeant sur le trottoir pour rester au plus près des gens, non pas pour enquêter mais pour observer, à la manière des anges dans Les Ailes du désir de Wim Wenders, et trouver les personnages qui inspiraient son histoire. Cette démarche se poursuit dans ses nouveaux projets : une série en couleur dans l’Ouest américain, où les personnages s’effacent encore plus au profit de silhouettes, et un travail en noir et blanc en France, sur le thème d’une ville désertée.
Il cherche à créer une atmosphère « d’inquiétant, voire de fantastique et de science-fiction », où tout est en place mais où les habitants ont disparu.
Les références de l’épisode
- Livres : « Only Bleeding » de Fred Stucin.
- Films : « Down by Law » et « Dead Man » de Jim Jarmusch, « Les Ailes du désir » de Wim Wenders.
- Musique : Bob Dylan, Tom Waits, The Stooges, Nick Cave, Albert Ayler, Sonic Youth, Shannon Wright, Noise Parade.
- Personnes : François Cheval, James Dean, Wim Wenders, Jack Kerouac, Fred Lander.
- Lieux : Las Vegas (Nevada), La Nouvelle-Orléans, Chicago, San Francisco, Fukushima, Tchernobyl.
- Éditeur : Le Bec en l’air.
- Galerie : Galerie Vu’.
Au fil de l’épisode
- Présentation du livre « Only Bleeding », une monographie en noir et blanc sur Las Vegas.
- Le parcours photographique, de l’artère principale du Strip jusqu’aux zones abandonnées et au désert.
- La première image du livre, un « autoportrait » où son ombre se projette sur une passante.
- Sa démarche : la fiction qui prend le pas sur le reportage, la ville comme décor de cinéma.
- L’influence du film « Down by Law » de Jim Jarmusch et de la musique de Tom Waits.
- Le choix du titre, en référence à une chanson de Bob Dylan sur les États-Unis.
- Sa vision d’une Amérique « cassée », loin des clichés de sa jeunesse.
- La construction non chronologique du livre, pensée pour servir un récit.
- Comment la musique (The Stooges, Nick Cave, Albert Ayler) a guidé ses différentes sessions de prise de vue.
- L’errance comme thème, en écho à « Dead Man » ou à la Beat Generation.
- Sa méthode d’immersion, observant les gens à la manière des anges de Wim Wenders.
- La narration visuelle du livre, allant de la foule dense à la solitude du désert.
- L’importance de la lumière dure et « métallique » du Nevada dans son travail.
- Sa conception de la photographie comme une construction psychologique, et non un reflet du réel.
- La postface de François Cheval sur la ville qui « digère ses habitants ».
- Ses projets futurs : une série en couleur dans l’Ouest américain et un travail en noir et blanc en France sur le thème des villes désertées.
- L’analogie entre la voix « râpeuse » de Tom Waits et sa photographie.
FAQ
Qui est Fred Stucin ?
Fred Stucin est un photographe dont le travail est présenté dans cet épisode à l’occasion de la sortie de sa première monographie, « Only Bleeding ». Son approche est décrite comme fictionnelle et personnelle, utilisant la photographie de rue en noir et blanc pour construire un récit plutôt que pour documenter la réalité. Il est fortement influencé par le cinéma et la musique, qui guident sa démarche artistique.
De quoi parle son livre « Only Bleeding » ?
« Only Bleeding » est un livre de photographie en noir et blanc qui se déroule à Las Vegas. Loin de montrer les casinos et le faste, il explore les marges de la ville, du centre jusqu’au désert. L’ouvrage est conçu comme une fiction, une errance visuelle qui raconte la vision personnelle de Fred Stucin sur une Amérique désenchantée. La séquence des images suit une narration allant de la foule dense à la solitude extrême.
Pourquoi Fred Stucin a-t-il choisi Las Vegas ?
Fred Stucin a choisi Las Vegas non pas pour la ville elle-même, mais comme un décor pour sa fiction. Il explique qu’il aurait pu raconter une histoire similaire ailleurs, mais que Las Vegas offrait un cadre et des personnages propices à son projet. La lumière particulière du Nevada, très dure et intense, a également été un élément décisif pour créer l’atmosphère qu’il recherchait, une chaleur qui « cogne ».
Quelles sont les influences de Fred Stucin pour ce projet ?
Ses influences sont multiples. Sur le plan cinématographique, il cite les films de Jim Jarmusch, comme « Down by Law ». Musicalement, le titre du livre est emprunté à Bob Dylan, et il a écouté des artistes comme The Stooges, Nick Cave ou Tom Waits pour se mettre dans différents états d’esprit avant de photographier. Il évoque aussi une filiation avec la Beat Generation, même s’il s’en distance.
Comment la musique a-t-elle influencé son travail photographique ?
La musique a joué un rôle de catalyseur dans son processus créatif. Fred Stucin explique qu’il partait photographier avec une intention précise, motivée par une bande-son. Par exemple, il écoutait de la musique violente pour s’approcher des foules et capter des visages, puis des morceaux plus mélancoliques comme ceux de Nick Cave pour photographier des personnages isolés, et enfin du free jazz pour les paysages désolés.
