La mine d’argent de Pékin
Installé en Chine de 2003 à 2015, Thomas Sauvin a d’abord travaillé comme consultant pour l’archive anglaise Archive of Modern Conflict. Il développe en parallèle un besoin de collectionner une photographie plus anonyme, vernaculaire. Intrigué par l’absence de négatifs sur les marchés aux puces où il achète de vieux tirages, il finit par retrouver la trace d’un certain Xiaoma. Loin d’être un collectionneur, cet homme s’est spécialisé dans le recyclage de déchets contenant du nitrate d’argent, comme les radiographies d’hôpitaux et les négatifs photo. Il les plonge dans un bain d’acide pour récupérer le précieux sel d’argent, détruisant au passage les images.
« Quand j’ai vu ça, je me suis entendu avec lui pour lui racheter les négatifs au kilo. C’est comme ça qu’en mai 2009, le projet Beijing Silvermine a commencé. » Ce qui n’était qu’une intuition est devenu une collecte mensuelle qui a duré près de neuf ans, aboutissant à une archive de 850 000 négatifs.
De l’archive à l’objet
Une fois numérisée et classée, cette matière première devient la source de tout le travail de Thomas Sauvin. Il en tire des publications, des expositions et des collaborations avec des historiens ou des designers. Son intérêt se porte particulièrement sur les livres photo, qu’il conçoit comme des objets uniques. Il présente cinq de ses créations, toutes exposées au festival de Vichy. On y trouve les albums Silver Mine, un éventail de portraits de studio, ou encore MeTV, une série réalisée avec Eric Kessel montrant une grand-mère posant à côté de son téléviseur. Il évoque aussi Until Death Do Us Part, un livre sur le rôle de la cigarette dans le mariage chinois, vendu dans un véritable paquet de cigarettes recyclé.
Sa dernière publication, Sienne, est un livre-objet inspiré d’un album de couturière des années 60, une sorte de cabinet de curiosités en origami qui déconstruit le rapport traditionnel à la lecture d’un livre.
Un autre visage de la Chine
Pour Thomas Sauvin, ce projet est une manière de dépasser les visions extrêmes et passionnelles que l’Occident porte sur la Chine, entre fascination et détestation. Ces images, prises par des Chinois anonymes entre 1985 et 2005, racontent une histoire plus humaine, celle de la vie quotidienne, des loisirs et de l’émergence de la société de consommation. « Ces images de chinois de tous les jours correspondaient finalement beaucoup plus à l’image et aux gens que j’ai pu découvrir dans mes 12 ans là-bas », explique-t-il. L’enjeu est double : montrer en Occident un visage de la Chine qui n’a pas été exporté, et présenter en Chine une histoire que les Chinois ont écrite eux-mêmes, loin de la communication officielle.
Il est souvent frappé par la réaction des spectateurs occidentaux qui, dans ces photos, retrouvent des souvenirs de leur propre enfance. « Le fait que quelque chose de chinois, un élément visuel chinois, puisse avoir une qualité universelle est quelque chose d’assez inhabituel. »
Les références de l’épisode
- Projet : Beijing Silvermine
- Personnes : Xiaoma, Eric Kessel, Fanny Dupéché, Sylvie Meunier, Ai Weiwei
- Lieux : Pékin (Chine), Vichy, Shanxi
- Institutions et événements : Festival Portrait(s) Vichy, Archive of Modern Conflict
- Publications de Thomas Sauvin : Silver Mine (albums), MeTV, Until Death Do Us Part, Sienne
- Marques : Kodak
Au fil de l’épisode
- Présentation de son exposition « Beijing Silver Mine » au festival Portrait(s) de Vichy.
- Son parcours en Chine de 2003 à 2015 : études, puis consultant pour l’Archive of Modern Conflict.
- Le besoin de collectionner de la photographie vernaculaire et anonyme.
- La découverte intrigante de l’absence de négatifs sur les marchés.
- Sa rencontre avec Xiaoma, un recycleur de nitrate d’argent.
- Le processus de recyclage des négatifs et radiographies pour en extraire le sel d’argent.
- L’accord pour racheter les négatifs au kilo, marquant le début du projet en mai 2009.
- La constitution d’une archive de 850 000 négatifs sur près de neuf ans.
- Les trois axes de son travail à partir de cette archive : publications, expositions et collaborations.
- Présentation de ses cinq publications principales, conçues comme des livres-objets.
- Les albums « Silver Mine ».
- L’éventail de portraits en pied, typiques des studios chinois.
- « MeTV », en collaboration avec Eric Kessel, sur une grand-mère et son téléviseur.
- « Until Death Do Us Part », un livre sur la cigarette dans le mariage chinois, contenu dans un vrai paquet de cigarettes.
- « Sienne », un livre-objet inspiré d’un album de couturière chinoise.
- La scénographie de l’exposition à Vichy, une traduction muséale de ses livres.
- Sa collaboration avec la commissaire d’exposition Fanny Dupéché et la scénographe Sylvie Meunier.
- Sa vision de la Chine, au-delà des clichés passionnels, positifs ou négatifs.
- Comment l’archive révèle une Chine plus humaine et quotidienne, entre 1985 et 2005.
- L’importance de montrer ces images en Occident pour offrir un autre regard.
- La réception du projet en Chine : la fierté de voir une histoire écrite par les gens eux-mêmes.
- La qualité universelle des images, qui rappellent des souvenirs personnels aux spectateurs occidentaux.
FAQ
Qui est Thomas Sauvin ?
Thomas Sauvin est un collectionneur et éditeur français qui vit et travaille entre Paris et Pékin. Il est le créateur du projet Beijing Silvermine, une archive monumentale de photographies vernaculaires chinoises. Après avoir vécu douze ans en Chine, il se consacre à donner une seconde vie à ces images anonymes à travers des publications, des expositions et des collaborations artistiques.
Qu’est-ce que le projet Beijing Silvermine ?
Beijing Silvermine est une archive constituée par Thomas Sauvin, comprenant 850 000 négatifs photographiques sauvés de la destruction. Ces images, prises par des Chinois anonymes entre 1985 et 2005, documentent la vie quotidienne en Chine durant la période de transition de l’argentique au numérique. Le projet vise à préserver et à partager cette mémoire visuelle unique.
Comment Thomas Sauvin a-t-il trouvé ces négatifs ?
Il a découvert que les négatifs étaient collectés non pas pour leur valeur historique, mais pour être détruits. Un homme nommé Xiaoma les récupérait pour en extraire le nitrate d’argent par un procédé chimique. Thomas Sauvin s’est entendu avec lui pour lui racheter les négatifs au kilo, interceptant ainsi cette mémoire visuelle juste avant sa disparition définitive.
Pourquoi ce projet est-il important selon lui ?
Selon Thomas Sauvin, ce projet offre un visage plus humain et universel de la Chine, loin des clichés extrêmes souvent véhiculés en Occident. Il montre des scènes de la vie quotidienne qui créent un lien avec le spectateur, quelle que soit sa culture. Pour le public chinois, c’est aussi une manière de se réapproprier une partie de son histoire visuelle, écrite par les gens eux-mêmes.
