Une enfance à Bucarest, entre coupures d’électricité et cours de dessin
Alexandra Nereuta est née à Bucarest, en Roumanie, sous le régime communiste. Elle raconte que son père, psychologue, et ses grands-parents paternels, artistes reconnus dans la capitale, refusaient l’idée qu’elle grandisse « dans un pays où on n’avait pas le droit de lire ce qu’on voulait lire, de voyager, de penser librement ». Quand elle a six ans, son père obtient une autorisation de sortie de deux semaines avec sa propre mère : ils ne reviennent pas, et l’objectif devient de faire sortir le reste de la famille. Deux ans passent sans le voir. Pendant cette parenthèse, sa mère occupe ses filles à plein temps — anglais, français, danse, gymnastique, natation — et la culture tient lieu de monnaie : littérature française, opéra le week-end, films Disney des années 1950 récupérés au marché noir. C’est là, dit-elle, qu’est née son amour de la typographie, du cinéma et « des choses un peu à l’ancienne ».
Le dessin arrive par le même chemin. Nulle en mathématiques, à rebours de sa sœur, elle est envoyée dans l’atelier de son grand-père, qui enseigne à l’École des beaux-arts, et apprend le dessin et la peinture à la méthode académique, entourée d’étudiants bien plus âgés. Huit heures sur une nature morte, puis elle reprenait la feuille et la redessinait d’un trait : « J’étais très graphique, très instantanée, très spontanée. » Sa grand-mère, artiste elle aussi mais plus ouverte — mode, céramique —, plaide pour qu’on la laisse faire.
Criminologie, Corée du Sud, puis le coup de foudre pour le design
La famille émigre au Canada et s’installe en Alberta, dans la partie anglophone du pays. Alexandra Nereuta a huit ans et une seule priorité : devenir canadienne. Son père doit refaire toute sa formation et cumule trois emplois ; sa mère, trop diplômée pour retrouver du travail, perd d’un coup ses repères — c’est cette transformation-là, dit-elle, qui l’a marquée. L’art passe à l’arrière-plan, presque en cachette. « Tout le monde disait qu’il faut aller être un avocat ou un médecin. » Elle suit donc le conseil et sort de l’université à vingt-trois ans avec un diplôme de criminologie, mêlé de psychologie et de droit. Verdict : « J’ai trouvé ça nul parce que j’ai fait tout ce que les gens m’ont dit à faire. » Elle part alors en Corée du Sud avec sa sœur enseigner l’anglais, pour un an ; elle y reste trois, anime une émission de radio, voyage, et recommence à peindre — sans avoir à en vivre, donc sans peur.
Retour à Montréal à vingt-six ans, seule ville canadienne où elle se voyait vivre parce qu’elle la trouvait « plus européenne ». Les arts plastiques la déçoivent, un professeur la pousse vers l’école de design graphique. Premier cours, coup de foudre : « C’était l’amour de ma vie. » Communication, psychologie, typographie, photographie — tout le cerveau au travail en même temps.
Madonna, le Cirque du Soleil et Disney : vingt ans de direction de création
Recrutée par l’agence Sid Lee alors qu’elle est encore étudiante — la directrice de création qui la reçoit crée un poste pour elle —, Alexandra Nereuta y travaille sur des marques comme Birks, Smirnoff ou Swarovski, dans une approche qu’elle qualifie de « trois cent soixante », avec architectes et designers produit autour de la table. Elle passe ensuite chez Aldo Group, à Montréal, comme designer lead au sein du département de marque : c’est là qu’elle contribue à la collection de chaussures de Madonna, sous la licence Truth or Dare, des croquis jusqu’à l’emballage et aux lookbooks. Les échanges passaient par la directrice de création de la chanteuse, qui envoyait des photos de ce qu’elle avait disposé sur son lit pour inspiration. Elle n’a jamais rencontré Madonna ; l’équipe a été remerciée par des places de concert.
Elle choisit ensuite l’indépendance, « pour choisir avec qui je travaille » — et pour pouvoir dire non, ce qu’elle fait d’emblée à un premier projet du Cirque du Soleil. Un an plus tard, Patrice, directeur de création au Cirque du Soleil, la rappelle pour concevoir le livre d’un spectacle encore en création : c’était en 2016, le jour de l’élection de Donald Trump. Ce livre, consacré à Volta, ouvre dix ans de collaboration. Le sommet, pour elle, arrive plus tard avec le spectacle né du rapprochement entre le Cirque du Soleil et Disney : un an et demi de travail, l’accès aux archives Disney — dont les esquisses des années 1930-1940 avec lesquelles elle a grandi — et une couverture dessinée sur mesure par Eric Goldberg, animateur en chef de Disney. « C’était vraiment le projet le plus dur que j’ai jamais fait. »
Une constante dans ce parcours : plus le client était gros, moins elle sentait « une intention autre que faire de l’argent ». C’est cette distance-là, dit-elle, qui l’a fait quitter les grosses structures.
Nice, la lumière, et le retour à la peinture
Avant le Covid, elle avait déjà créé sa propre marque, AWOL — l’expression militaire anglaise qui désigne celui qui disparaît sans permission. L’idée lui vient lors d’une randonnée en Colombie : des écharpes, puis des accessoires de mode et de maison, « fonctionnels et artistiques », dont les collections s’inspirent de lieux traversés. La marque marche, elle est repérée par une revue, puis la pandémie la stoppe net : le stock est au Canada, elle est en Europe. Elle abandonne. Son compagnon Jérémy, français de Montpellier rencontré à Montréal il y a près de dix ans, est alors pilote de ligne et cloué au sol ; il vient en France passer ses équivalences européennes. Entre deux confinements, elle fait la navette Montréal-Montpellier. « Je me sentais comme je me noyais. »
Nice arrive par accident, au tournant de 2020-2021 : ils traversent la ville en allant voir le musée Matisse et les bateaux d’Antibes. « C’est quoi cette ville ? C’est quoi ses couleurs ? » Un mois plus tard, ils louent un appartement. Ce qui la retient tient en une chose : la lumière. Les contrastes entre le ciel et l’architecture, les parasols blancs, les rayures, l’Art déco, la mer qu’elle « voit en lignes, en cadres, en compositions ». Elle nage chaque matin, marche entre six et huit heures, et peint ce qu’elle voit.
Le déclic est venu d’une commande. Myriam, une amie d’origine roumaine installée sur la Côte d’Azur, lui demande deux très grandes toiles pour sa maison, à dévoiler en septembre pour son anniversaire. Elle refuse plusieurs fois, puis accepte : c’était il y a deux ans, et depuis elle n’a plus arrêté. L’exposition, elle, est venue d’un apérol spritz et d’un hasard de rue : Gabriel, un Montréalais devenu agent immobilier à Nice, qui expose des artistes, lui propose d’être « l’artiste de l’été ». Elle dit oui le soir, panique le lendemain, syndrome de l’imposteur compris — avant de basculer, portée par son entourage, en « party mode » le soir du vernissage. Aujourd’hui, elle se dit encore montréalaise. Mais quand elle installe des toiles neuves pour peindre l’Italie, ce qui apparaît dessus, c’est la promenade des Anglais.
Pour aller plus loin
- Le site d’Alexandra Nereuta — Creations Awol
- Son travail sur Instagram (@awol_art_alex)
- Sa page Facebook
Les références de l’épisode
- AWOL / Creations Awol — la marque et le nom d’artiste d’Alexandra Nereuta, née d’une idée eue lors d’une randonnée en Colombie.
- Sid Lee — agence de création montréalaise où elle a été recrutée à la sortie de l’école de design.
- Aldo Group — groupe montréalais de chaussures et d’accessoires, où elle était designer lead au département de marque.
- Madonna — la collection de chaussures conçue sous la licence Truth or Dare.
- Cirque du Soleil — dix ans de collaboration comme conceptrice des livres de spectacles, à commencer par Volta.
- Disney — le spectacle né avec le Cirque du Soleil, et l’accès aux archives d’animation de la marque.
- Eric Goldberg — animateur en chef chez Disney, auteur du dessin de couverture demandé pour le livre.
- Birks, Smirnoff, Swarovski — marques sur lesquelles elle a travaillé chez Sid Lee.
- Musée Matisse — la raison de leur détour par Nice.
- Henri Matisse, Raoul Dufy, Vincent van Gogh — les artistes dont la présence sur la Côte d’Azur nourrit son travail.
- Vieux-Nice, colline du Château, cap de Nice — les lieux de ses premières impressions et de ses marches vers Villefranche.
Au fil de l’épisode
- Ce que veut dire AWOL, et pourquoi elle a choisi ce nom d’artiste.
- Grandir à Bucarest sous le régime communiste, entre culture, marché noir et coupures d’électricité.
- Le départ du père, deux ans d’absence, et la sortie de Roumanie de toute la famille.
- L’atelier du grand-père, professeur aux Beaux-Arts, et la formation académique au dessin.
- L’arrivée en Alberta et le prix payé par ses parents pour recommencer.
- Quatre ans de criminologie, puis trois ans en Corée du Sud à enseigner l’anglais.
- Montréal, l’école de design graphique et le coup de foudre pour le métier.
- Sid Lee, Aldo Group et la collection de chaussures de Madonna.
- Le passage à l’indépendance et l’art de dire non.
- Dix ans avec le Cirque du Soleil, du livre de Volta au projet avec Disney.
- La création de la marque AWOL, et son arrêt au moment du Covid.
- Comment elle est arrivée à Nice par hasard, en 2020-2021.
- La lumière, les couleurs et les rayures : pourquoi Nice a relancé sa peinture.
- La commande de deux grandes toiles qui a tout déclenché, il y a deux ans.
- Le vernissage, la peur de l’imposture et la célébration.
- Ses trois lieux niçois, et Nice en un mot.
FAQ
Qui est Alexandra Nereuta ?
Alexandra Nereuta est une directrice de création et artiste peintre née à Bucarest, en Roumanie, arrivée enfant au Canada. Après plus de vingt ans dans le design graphique et la direction de création à Montréal, elle partage sa vie entre le Québec et Nice, où elle peint sous le nom d’AWOL.
Pourquoi la famille d’Alexandra Nereuta a-t-elle quitté la Roumanie ?
Par refus du régime communiste. Elle raconte que son père, psychologue, ne voulait pas que ses filles grandissent dans un pays où l’on ne pouvait ni lire, ni voyager, ni penser librement. Il quitte le pays à la faveur d’une autorisation de sortie de deux semaines, puis organise le départ du reste de la famille.
Pour quelles marques Alexandra Nereuta a-t-elle travaillé ?
Chez l’agence Sid Lee, à Montréal, elle a travaillé notamment pour Birks, Smirnoff et Swarovski. Chez Aldo Group, elle a participé à la collection de chaussures de Madonna sous la licence Truth or Dare. En indépendante, elle a conçu pendant dix ans les livres des spectacles du Cirque du Soleil, dont un projet mené avec Disney.
Qu’est-ce que AWOL, la marque d’Alexandra Nereuta ?
AWOL reprend une expression militaire anglaise désignant celui qui s’absente sans permission. L’idée lui vient lors d’une randonnée en Colombie : créer des objets à la fois fonctionnels et artistiques — écharpes, accessoires de mode et de maison — dont les collections s’inspirent de lieux traversés. La marque a été interrompue par la pandémie ; le nom lui est resté comme nom d’artiste.
Pourquoi Alexandra Nereuta peint-elle Nice ?
Pour la lumière et les contrastes. Elle décrit une ville graphique : l’angle des façades, les parasols blancs, les rayures, l’Art déco, la couleur de la mer au lever du soleil. Arrivée par hasard au tournant de 2020-2021, elle y a retrouvé l’espace et l’envie de peindre sur toile, après des années de création au service de clients.
