De l’aventure à l’installation
Né à Madrid en 1953, Alvaro Enterria raconte ce qui l’a poussé à prendre la route pour l’Inde en 1981. Influencé par l’ambiance post-68 et les récits de voyage d’Alexandra David-Néel, il part pour six mois avec un désir d’aventure, sans intention spirituelle particulière. Il est immédiatement frappé par le caractère intemporel du pays, une société plus simple et plus humaine, loin de l’agitation occidentale. Il décrit une Inde avec moitié moins d’habitants, sans plastique et avec très peu de trafic motorisé, où « on pourrait situer ça en n’importe quel millénaire de l’histoire ». Cette atmosphère, qu’il oppose à la société de consommation qui s’imposera dans les années 90, le marque profondément.
C’est sa découverte de Varanasi, anciennement Bénarès, qui scelle son destin. « Quand je suis arrivé à Bénarès, c’était comme une fenêtre qui s’ouvrait », confie-t-il. Fasciné, il y retourne à chaque voyage.
Une nouvelle vie à Varanasi
En 1989, suite à des difficultés personnelles en Espagne, Alvaro Enterria décide de s’installer à Varanasi pour deux ans afin d’y apprendre le hindi. Mais au terme de cette période, il ne souhaite plus reprendre sa vie d’avant. L’ouverture économique de l’Inde lui offre alors une opportunité inattendue : créer une entreprise. Avec un ami libraire, il fonde Indica Books, une librairie et maison d’édition spécialisée dans l’indologie, la philosophie et la tradition indienne. Cette activité devient pour lui un moyen de s’intégrer et d’approfondir sa connaissance du pays. Il raconte aussi comment il s’est marié, de manière peu conventionnelle pour un Occidental : un mariage arrangé, trouvé via une annonce dans le journal Times of India.
Il explique que, dans le contexte indien, ce système fonctionne car les attentes sont réalistes et la jeune mariée s’intègre dans un tissu familial large, où la relation avec l’époux n’est pas l’unique centre de sa vie.
Le chemin spirituel
Le parcours d’Alvaro Enterria est aussi celui d’une conversion. D’abord athée, influencé par sa jeunesse et ses études, ses « inquiétudes religieuses » se sont ravivées en Inde. Son cheminement commence avec Ramana Maharshi, puis s’approfondit au contact des textes qu’il édite. Il explique la vision hindoue d’une divinité unique et sans forme, qui peut se manifester de milliers de façons, d’où la profusion de dieux. Il aborde le concept central de la non-dualité (Advaita Vedanta), selon lequel « il n’y a que l’absolu » et notre perception de la multiplicité n’est qu’une apparence. Pour lui, la vraie religion n’est pas une simple croyance, mais une « question d’expérience intérieure ».
« Nous ne sommes pas les pensées, nous sommes la conscience qui voit tout », explique-t-il, soulignant la différence fondamentale entre la conscience et le mental.
Regards sur l’Inde et l’Occident
Alvaro Enterria porte un regard critique sur l’évolution de Varanasi, qui tend à devenir une « Smart City » pour un tourisme religieux de masse, perdant son authenticité et son caractère intemporel. Il déplore que la mort, autrefois visible sur les bûchers de crémation, soit désormais cachée pour ne pas heurter la sensibilité moderne. Il aborde également la tradition des sadhus, ces ascètes qui renoncent à tout pour atteindre la libération spirituelle (moksha), une pratique ancienne qui continue de fasciner les Occidentaux. Il conclut par une réflexion sur l’Occident, qu’il voit dans une impasse, prisonnier d’un matérialisme qui a engendré un profond individualisme et une perte de sens.
Selon lui, la vision indienne, qui propose une spiritualité vivante et non dogmatique, pourrait être une voie pour retrouver une harmonie avec notre nature profonde.
Les références de l’épisode
- Alvaro Enterria
- Alexandre Sattler
- Alexandra David-Néel
- Nehru
- Ramana Maharshi
- Shankaracharya
- Vijay Ananda
- Ananda Maima
- Indica Books (librairie et maison d’édition)
- Times of India (journal)
- Motilal Banarsidas (maison d’édition)
- Coca-Cola
- Campa-Cola
- Varanasi (Bénarès), Inde
- Madrid, Espagne
- Gange (fleuve)
- Katmandou
- Tibet
- Tiruvannamalai
- Jérusalem
- Advaita Vedanta (philosophie de la non-dualité)
- Dharma, Kama, Artha, Moksha, Samsara (concepts hindous)
Au fil de l’épisode
- Introduction d’Alvaro Enterria, Espagnol installé à Varanasi.
- Le contexte des années 80 : l’influence hippie et le désir d’aventure.
- La lecture d’Alexandra David-Néel comme déclencheur du premier voyage en Inde en 1981.
- Premières impressions d’une Inde « intemporelle », plus simple et moins développée.
- L’absence de plastique et la faible motorisation de l’époque.
- L’ouverture économique de l’Inde dans les années 90 et l’arrivée de la société de consommation.
- La fascination pour Varanasi, qui le pousse à revenir régulièrement.
- La décision de s’installer en 1989 pour apprendre le hindi.
- La création de sa librairie et maison d’édition, Indica Books.
- Sa rencontre et son mariage arrangé avec une Indienne via le journal Times of India.
- Réflexion sur le fonctionnement et la pertinence du mariage arrangé dans la société indienne.
- Le début de sa quête spirituelle, de Ramana Maharshi à l’hindouisme.
- Explication de la multiplicité des dieux hindous comme manifestations d’une divinité unique et sans forme.
- Le concept de non-dualisme (Advaita Vedanta) : l’idée que seul l’absolu existe.
- La différence entre la conscience (le témoin) et le mental (les pensées).
- L’évolution de Varanasi, devenue une destination touristique « smart » au détriment de son authenticité.
- La tradition de la crémation sur les bords du Gange et la tendance à cacher la mort.
- L’importance des rituels pour donner une forme concrète à la foi.
- Son parcours personnel de l’athéisme à la foi hindoue, guidé par un maître.
- La religion comme expérience intérieure plutôt que comme simple croyance.
- La notion de gourou en Inde, un maître spirituel loin du cliché occidental.
- Les quatre buts légitimes de la vie dans l’hindouisme : désir (Kama), biens matériels (Artha), éthique (Dharma) et libération (Moksha).
- Qui sont les sadhus, ces ascètes qui renoncent à tout.
- Le message final à l’Occident : retrouver une base spirituelle pour sortir de l’impasse du matérialisme et de l’individualisme.
FAQ
Qui est Alvaro Enterria ?
Alvaro Enterria est un Espagnol né à Madrid en 1953. Après un premier voyage en Inde en 1981, il s’est installé définitivement à Varanasi en 1989. Fasciné par la culture indienne, il y a fondé la librairie et maison d’édition Indica Books, spécialisée en indologie et spiritualité. Il s’est marié à une Indienne et a adopté l’hindouisme, devenant un témoin privilégié des transformations de l’Inde et un passeur entre les cultures occidentale et indienne.
Pourquoi Alvaro Enterria s’est-il installé à Varanasi ?
Il a été profondément attiré par le caractère « hors du temps » de Varanasi, une ville qui lui a semblé incarner une humanité plus simple et authentique. Après plusieurs voyages, il a décidé de s’y installer en 1989, initialement pour apprendre le hindi. Ne souhaitant plus retourner à sa vie en Espagne, il a profité de l’ouverture économique du pays pour y créer sa propre entreprise, la librairie Indica Books, qui a ancré sa vie professionnelle et personnelle dans la ville.
Qu’est-ce que la librairie Indica Books ?
Indica Books est une librairie et une maison d’édition fondée par Alvaro Enterria et un ami à Varanasi. Elle est spécialisée dans les ouvrages traitant de l’indologie, c’est-à-dire l’étude de la culture, des langues, des religions et de la philosophie de l’Inde. La création de cette entreprise a été un moyen pour Alvaro de s’intégrer professionnellement en Inde et d’approfondir ses propres connaissances sur la tradition indienne qui le passionnait.
Comment Alvaro Enterria explique-t-il le mariage arrangé en Inde ?
Il explique que le mariage arrangé est la forme traditionnelle qui fonctionne dans le contexte de la société indienne. Selon lui, son succès repose sur des attentes réalistes, contrairement à la quête occidentale de l’amour passionnel. Dans ce système, la jeune mariée s’intègre dans une famille élargie, où ses relations avec les autres femmes sont aussi importantes que celle avec son époux. C’est un engagement perçu comme durable, qui évite la « consommation » des partenaires.
Quelle est la vision de la spiritualité indienne partagée par Alvaro ?
Pour Alvaro Enterria, la spiritualité indienne se fonde sur l’expérience intérieure plutôt que sur la simple croyance. Il met en avant le concept de non-dualité (Advaita Vedanta), où une divinité unique et absolue se manifeste sous de multiples formes. Il insiste sur la distinction entre la conscience, qui est notre nature profonde et immuable, et le mental, un flux de pensées changeantes. La quête spirituelle consiste à se libérer de l’identification au mental pour réaliser notre vraie nature.
