L’école de la rue
Christophe Chatel, plus connu sous son nom de scène Gyraf, raconte que son histoire commence dans le 93, sur un territoire qu’il considère fondateur : la rue. C’est là, dans un univers cosmopolite, qu’il a appris le contact avec les autres, d’abord à vélo dès son plus jeune âge. Il décrit cet espace comme un lieu de rencontres, de mélanges culturels, mais aussi de premières chutes et de premières joies. Cette « rue des fleurs » de son enfance a tellement marqué son parcours qu’il lui a rendu hommage plus tard en y organisant un festival, le Flower Street Festival. Pour lui, la rue est un système circulatoire, à l’image des veines et des artères du corps humain, un lieu où tout s’organise de manière fluide et où l’on est toujours ouvert à l’inconnu.
« Où est-ce qu’on est né ça joue beaucoup sur qui on est, moi j’ai grandi dans le 93, et du coup je me suis retrouvé dans un univers cosmopolite. »
L’art du busking
C’est en se confrontant aux rues de Paris que Gyraf découvre le « busking », un terme anglais désignant l’art de jouer dans la rue en présentant un chapeau pour les dons. Cette pratique devient pour lui une révélation. Il réalise qu’il n’a besoin d’aucun label ni d’aucune boîte de production pour devenir un artiste accompli. Il lui suffit de prendre ses instruments, sa grosse caisse d’homme-orchestre et son sourire pour aller à la rencontre du public. Il apprend alors les codes de la rue : le respect des autres artistes qui ont leur place, des commerçants, mais aussi des sans-abris, qui sont encore plus « chez eux » que les musiciens. Cette expérience lui offre un rapport à l’argent plus juste, où chaque pièce devient un émerveillement, et développe des qualités humaines infinies.
S’inspirant d’une phrase de Sacha Guitry, il explique : « Dans la vie il n’y a pas une place à prendre, il y a une place à se faire. »
Une philosophie de la liberté
Pour Gyraf, le busking est bien plus qu’un moyen de gagner sa vie ; c’est une véritable école de l’expérience et une philosophie. Il observe que la réglementation et la perception des artistes de rue varient énormément d’un continent à l’autre. Alors qu’à Melbourne, en Australie, le busker est accueilli comme un artiste professionnel qui anime la ville, en Europe, il est souvent associé à une figure marginale. Selon lui, cette méfiance vient d’une volonté de contrôle de la part de la société, car un artiste de rue est par nature libre et son message, incontrôlable. Il incarne une forme de liberté qui peut déranger ou même susciter une forme de jalousie dans un monde où « le temps, c’est de l’argent ».
Le plus grand pouvoir du musicien de rue est de créer une bulle d’émerveillement, de pousser les passants pressés à s’arrêter pour s’offrir un moment de poésie éphémère.
Le voyage comme chemin
La musique a été le moteur de ses voyages. Armé de son didgeridoo, un instrument qu’il qualifie de magique et ancestral, Gyraf a parcouru le monde. Cet instrument méconnu a suscité la curiosité et ouvert des portes inattendues. Il raconte une anecdote marquante à la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal, où, après des heures de blocage, une session de didgeridoo improvisée pour les douaniers lui a valu son tampon de passage. Le lendemain, cette même musique lui permettait de rencontrer le célèbre joueur de kora Ablaï Sisoko et d’ouvrir le festival international de jazz de Saint-Louis. Pour lui, le voyage n’est pas des vacances pour se reposer, mais une errance, un chemin où l’on accepte de se perdre pour mieux se trouver.
Il cite la vision taoïste : « L’idéal, c’est effectivement de ne pas perdre un objectif de vie, mais qui ne doit pas être formel […] et se laisser aller vers quelque chose d’ouvert. »
Incarner son personnage
Le personnage de Gyraf est haut en couleur : habillé d’un pantalon à motifs de girafe, coiffé d’un chapeau assorti, portant sa grosse caisse sur le dos et parfois monté sur des échasses. Cette dimension visuelle, inspirée par ses voyages en Afrique, est essentielle pour lui. Elle signifie qu’il n’est pas dans son quotidien, mais dans un espace sacré de représentation. Le nom « Girafe » lui a été donné, et il l’a embrassé en explorant sa symbolique, notamment à travers la Communication Non Violente (CNV). La girafe, avec son grand cou, prend de la hauteur sur les situations, et son cœur, le plus gros du règne animal, symbolise l’empathie. Cette approche rejoint sa vision de la rue comme un « socle commun », un espace partagé où, si l’on s’accorde sur les faits, tout devient possible.
Il conclut en appelant à prendre soin de cet espace public, citant l’exemple du Rwanda où les citoyens se retrouvent chaque semaine pour entretenir les biens communs.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Personnes : Platon, Sacha Guitry, Ablaï Sisoko.
- Lieux : Le 93 (Seine-Saint-Denis), Paris, Colmar, Marseille, Melbourne (Australie), Mauritanie, Sénégal, Saint-Louis du Sénégal, Rwanda.
- Concepts et œuvres : le busking (art de rue), la Communication Non Violente (CNV), le didgeridoo, le Flower Street Festival, le Festival international de jazz de Saint-Louis du Sénégal.
Au fil de l’épisode
- Présentation de Christophe Chatel, alias Gyraf, artiste nomade et homme-orchestre.
- Son enfance dans le 93 et l’importance de la rue comme premier territoire d’exploration.
- La création du « Flower Street Festival » en hommage à la rue de son enfance.
- La rue comme un système circulatoire et un espace de contact fondamental.
- La découverte du « busking » à Paris, une révélation sur la liberté de l’artiste.
- La philosophie de Sacha Guitry : « se faire une place » plutôt qu’en « prendre une ».
- Les règles tacites du respect dans la rue entre artistes, commerçants et sans-abris.
- Le busking comme une école de l’expérience et de l’empathie.
- Les différentes perceptions des artistes de rue dans le monde, de Melbourne à l’Europe.
- La peur du contrôle comme explication de la méfiance envers l’art de rue.
- Le musicien de rue, une figure de liberté qui peut déranger une société productiviste.
- La magie de créer des moments de pause et de poésie dans le quotidien des gens.
- Le didgeridoo, un instrument de voyage qui ouvre les portes et les cœurs.
- L’anecdote du passage de la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal grâce à la musique.
- Sa rencontre avec Ablaï Sisoko et sa participation au festival de jazz de Saint-Louis.
- La différence entre les vacances (repos) et le voyage (errance et inconfort).
- L’importance de savoir se perdre et d’accepter les détours sur son chemin.
- La description du personnage coloré de Gyraf, inspiré par l’Afrique.
- La symbolique de la girafe, son grand cœur et son lien avec la Communication Non Violente.
- La notion de « socle commun » comme base de toute rencontre, à l’image de la rue.
- L’exemple du Rwanda, où les citoyens prennent soin collectivement des espaces publics.
- L’appel final à chérir la rue, premier espace commun de nos sociétés.
FAQ
Qui est Gyraf ?
Gyraf est le nom de scène de Christophe Chatel, un artiste, musicien et homme-orchestre nomade. Originaire du 93, il a fait de la rue sa principale scène et source d’inspiration. Connu pour son personnage coloré, parfois sur échasses, il parcourt le monde avec son ukulélé, son didgeridoo et sa grosse caisse pour partager sa musique et une philosophie de vie basée sur la joie, la rencontre et la liberté.
Qu’est-ce que le busking ?
Le busking est un terme anglais qui désigne l’art de se produire dans un espace public (rue, place, métro) en sollicitant des dons volontaires du public, souvent en posant un chapeau. Pour Gyraf, c’est bien plus qu’une activité : c’est une école de la vie qui enseigne l’autonomie, l’adaptabilité, le respect et un rapport direct et sincère avec les autres, sans intermédiaire institutionnel.
Pourquoi la rue est-elle si importante pour Gyraf ?
La rue est le territoire fondateur de Gyraf. C’est là qu’il a grandi, appris le contact humain et développé son art. Il la considère comme un « point de contact » essentiel entre soi et les autres, un espace commun où tout le monde se croise. Pour lui, la rue est une scène ouverte, une source d’inspiration inépuisable et le symbole d’un « vivre ensemble » à préserver et à embellir.
Comment la musique a-t-elle influencé ses voyages ?
La musique est la clé qui a ouvert le monde à Gyraf. Elle n’est pas seulement un but, mais un moyen de voyager et de rencontrer les autres. Son didgeridoo, en particulier, a agi comme un passeport universel, suscitant la curiosité et créant des liens immédiats. Il raconte comment cet instrument lui a permis de traverser une frontière difficile au Sénégal et de jouer dans un grand festival de jazz de manière totalement imprévue.
Quelle est la symbolique de la girafe pour l’artiste ?
Ce nom d’artiste lui a été donné et il l’a adopté en découvrant sa richesse symbolique. La girafe est l’animal terrestre qui possède le plus grand cœur, ce qui renvoie à l’importance de l’empathie. En Communication Non Violente (CNV), elle symbolise la capacité à prendre de la hauteur sur une situation pour observer sans juger. Pour Gyraf, incarner ce personnage est une manière de promouvoir une communication bienveillante et sincère.
