Un exil en terre andine
Historien franco-argentin, Sébastien Jallade a grandi dans une « ambiance d’exil » qui a profondément marqué son parcours. Ce n’est qu’à trente ans, après avoir travaillé plusieurs années en France, qu’il décide de partir pour l’Amérique latine, attiré par la langue espagnole qui lui est familière. Son choix se porte sur le Pérou, où il s’installe durablement. Pour lui, comprendre ce territoire et en parler avec sincérité exigeait de s’y immerger sur le long terme, un engagement qui a transformé son voyage en une forme d’exil choisi. « C’est peut-être là même où le véritable voyage a commencé. C’est-à-dire qu’on ne pense plus ou qu’on ne prépare plus le retour », confie-t-il.
Cette expérience de vie au Pérou, où il a dû se confronter aux réalités locales, a nourri son travail d’écriture et de documentation, donnant naissance au film « La voix des Andes » et à son livre « Espiritu Campa sur les chemins des Andes ».
Les chemins ne parlent pas du passé
Au cœur de la démarche de Sébastien Jallade se trouve la notion de chemin. Il s’attache à déconstruire le mythe des « routes incas », une vision touristique qui fige ces voies dans un passé archéologique idéalisé. Pour lui, ces chemins n’ont jamais été abandonnés et ne sont pas à « redécouvrir ». Ce sont des réseaux de communication bien vivants, inscrits dans le présent des communautés paysannes qui les parcourent au quotidien. Ils sont des lieux de mémoire collective qui racontent une histoire populaire bien plus récente, celle des muletiers, des marchands et des traditions qui ont irrigué les Andes jusqu’au XXe siècle.
Il souligne que ces chemins sont également un enjeu politique et identitaire au Pérou, un État pluriculturel où la promotion d’un symbole lointain comme l’empire inca peut occulter la mémoire et les réalités contemporaines des populations andines.
Déconstruire les clichés sur le Pérou
Sébastien Jallade s’oppose fermement à l’image d’Épinal d’un Pérou mystique et chamanique, une vision qu’il considère comme la version contemporaine des fantasmes européens projetés sur le continent depuis des siècles. Cette quête d’authenticité et d’exotisme, incarnée par le tourisme New Age autour de l’ayahuasca, enferme selon lui les Andes dans un rôle qui est loin de leur complexité. Il invite à dépasser ces stéréotypes pour permettre une véritable rencontre. Il évoque aussi Lima, la capitale chaotique et amnésique, peuplée de montagnards ayant migré vers la côte, symbole des contradictions du pays.
Finalement, le voyage, pour Sébastien Jallade, est moins une aventure qu’une « fiction qu’on s’invente ». Une démarche qui, si elle n’est pas consciente de ses propres clichés, risque de devenir une forme de conquête. Pour lui, le véritable voyage s’apparente à un exil, une manière de trouver sa place en se tenant à distance.
Sébastien Jallade nous recommande…
- « Les Fleuves Profonds » — José María Arguedas, un roman que l’invité qualifie de « très beau » sur l’histoire d’un enfant suivant son père avocat sur les chemins entre Cusco et Ayacucho.
Pour aller plus loin
- Le compte Instagram d’Alexandre Sattler
- La page Facebook d’Alexandre Sattler
- Le site officiel de Gaia Images
- Le site de l’association Regard’Ailleurs
Les références de l’épisode
- Le film « La voix des Andes », co-réalisé par Sébastien Jallade et Stéphane Pachot
- Le livre « Espiritu Campa sur les chemins des Andes » de Sébastien Jallade
- Le livre « Les Fleuves Profonds » de José María Arguedas, publié chez Gallimard
- Personnes citées : Stéphane Pachot, José María Arguedas, Antonello Gerbi, Rick Osborne
- Lieux : Pérou, Cordillère des Andes, Lima, Ushuaïa, Buenos Aires, Cusco, Ayacucho, Vilcabamba
- Éditeur : Transboréal
- Événement : Festival du Grand Bivouac
- Conflit historique : le Sentier Lumineux
Au fil de l’épisode
- Le parcours de Sébastien Jallade, historien franco-argentin marqué par une histoire familiale d’exil.
- Sa décision de partir s’installer au Pérou à l’âge de 30 ans.
- L’importance de la langue espagnole comme porte d’entrée vers l’Amérique latine.
- Son travail de documentariste, notamment un projet sur une radio communautaire dans les Andes.
- La critique du concept de « chemin inca » : un réseau vivant et non un monument du passé.
- Les enjeux politiques et identitaires autour de la mémoire des chemins andins.
- Les rencontres sur ces chemins : paysans, mineurs, et enfants se rendant à l’école.
- La déconstruction des clichés mystiques et chamaniques souvent associés au Pérou.
- La description de Lima, une mégalopole chaotique et amnésique, capitale des Andes « par boutade ».
- Sa définition personnelle du voyage comme une forme d’exil volontaire, loin de l’idée de conquête.
FAQ
Qui est Sébastien Jallade ?
Sébastien Jallade est un historien de formation, écrivain et documentariste franco-argentin. Installé au Pérou depuis plusieurs années, il se consacre à l’étude et à la narration des réalités de la cordillère des Andes. Il est le coauteur du film « La voix des Andes » avec Stéphane Pachot et l’auteur du livre « Espiritu Campa sur les chemins des Andes ». Son travail vise à dépasser les clichés exotiques pour offrir une vision plus complexe et humaine de la région.
Pourquoi les « chemins inca » sont-ils un sujet sensible au Pérou ?
Selon Sébastien Jallade, l’appellation « chemins inca » est réductrice. Elle fige ces voies dans un passé archéologique idéalisé à des fins touristiques, en oubliant qu’elles sont un réseau vivant, utilisé quotidiennement par les populations locales. Il explique que cela occulte toute la mémoire populaire plus récente, notamment celle des muletiers du XXe siècle. C’est un enjeu d’identité collective dans un État péruvien qui peine à reconnaître la complexité de son histoire et de ses peuples.
Comment Sébastien Jallade déconstruit-il les clichés sur le Pérou ?
Sébastien Jallade critique la vision d’un Pérou mystique, centrée sur le chamanisme et les paysages telluriques. Il y voit la version moderne des fantasmes européens projetés sur l’Amérique latine, une quête d’authenticité qui enferme les Andes dans un rôle et empêche une véritable rencontre. Il rappelle que la réalité andine est bien plus complexe, mêlant traditions, modernité, et enjeux sociaux et politiques forts, loin de l’image de carte postale.
Quelle est la vision de Sébastien Jallade sur le voyage ?
Pour Sébastien Jallade, le voyage est une « fiction que l’on s’invente ». Il se méfie de la posture de l’aventurier et du voyage de conquête. Son expérience personnelle l’a mené à préférer la notion d’exil : un départ sans retour programmé qui oblige à s’ancrer dans un territoire, à se confronter à ses réalités et à construire une nouvelle vie. C’est cette immersion sur le long terme qui, selon lui, permet une approche plus sincère et respectueuse d’une autre culture.
