Une histoire de confiscation
Patrick de Kochko retrace l’histoire de l’industrialisation des semences, un processus qui s’est accéléré en France sous le gouvernement de Vichy avec la création en 1941 du Groupement National Interprofessionnel de la Semence (GNIS). Cette logique a abouti à la création de catalogues officiels où, pour être commercialisée, une semence doit répondre à des critères stricts d’homogénéité et de stabilité. Selon lui, ces exigences sont l’antithèse de la nature même des semences paysannes, qui sont des « populations » hétérogènes, riches d’une grande diversité génétique et adaptées aux terroirs. À l’inverse, les semences industrielles sont des « clones » qui, pour s’adapter, nécessitent de corriger l’environnement à l’aide d’engrais et de pesticides.
Cette standardisation a ouvert la voie à l’appropriation du vivant par des droits de propriété intellectuelle, comme le certificat d’obtention végétale (COV) puis les brevets, qui portent non plus sur une variété mais sur un caractère génétique. « On appelle ça de la biopiraterie », dénonce-t-il.
Le combat pour le bien commun
Face à cette situation, le Réseau Semences Paysannes a été créé en 2003 pour fédérer les acteurs qui travaillent encore avec des semences non industrielles. L’objectif est de partager des savoir-faire en partie perdus, d’échanger des graines et de défendre le droit des paysans à ressemer leurs propres récoltes. Puisque la vente de ces semences est interdite, le réseau s’organise en dehors du marché, notamment via des « Maisons des semences paysannes » où les graines sont gérées comme un bien collectif. Chacun peut emprunter des semences et s’engage à en rendre une partie après la récolte, assurant ainsi la pérennité et la circulation de ce patrimoine.
Aujourd’hui fort de 90 organisations, le réseau suscite un intérêt croissant, y compris de la part d’acteurs comme la grande distribution. Patrick de Kochko y voit une tentative de récupération pour « se verdir la façade » et capter une nouvelle niche économique, loin de la logique de bien commun défendue par son organisation.
Du chercheur au paysan engagé
Le parcours de Patrick de Kochko l’a mené de la recherche agronomique publique, à l’INRA et au CIRAD, jusqu’à un poste à la Commission Européenne. C’est en devenant lui-même paysan il y a plus de vingt ans qu’il a pris la mesure des enjeux. La découverte d’OGM dans son soja bio a été un déclencheur, le poussant à rejoindre les mouvements de lutte et à développer des alternatives. Il explique notamment le fonctionnement des hybrides F1, une technique qui crée une dépendance en rendant la récolte impropre à être ressemée, obligeant les agriculteurs à racheter leurs semences chaque année. « La volonté première était de contraindre le paysan à devoir racheter des semences », analyse-t-il.
Malgré la concentration du secteur, illustrée par la fusion de géants comme Bayer et Monsanto, il observe une prise de conscience citoyenne et un intérêt grandissant des jeunes générations pour une agriculture plus saine. Son utopie : que les biens communs fondamentaux comme la terre et l’eau sortent du champ de la propriété privée pour être gérés collectivement.
Pour aller plus loin
- Le site d’Alexandre Sattler, réalisateur du podcast
- Le site du podcast La Voix du Kaizen
- Le site de Kaizen Magazine
Les références de l’épisode
- Réseau Semences Paysannes
- INRA (Institut national de la recherche agronomique)
- CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement)
- Commission Européenne
- Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique
- Confédération Paysanne
- Mouvement d’Agriculture Biodynamique
- Nature et Progrès
- GNIS (Groupement National Interprofessionnel de la Semence)
- Bayer
- Monsanto
- Terre de Liens
- OGM (Organismes Génétiquement Modifiés)
- Hybride F1
- Certificat d’Obtention Végétale (COV)
- TIRPA (Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture)
- Variétés de blé citées : Rouge de Bordeaux, Blanc de l’aréole, blé du Lot, Pétanielle noire de Nice, blé Lacone
Au fil de l’épisode
- La création du Réseau Semences Paysannes en 2003 pour préserver les savoir-faire et les graines.
- L’histoire de l’industrialisation de l’agriculture et la création du GNIS en 1941.
- Les critères du catalogue officiel (homogénéité, stabilité) qui excluent les semences paysannes.
- La différence fondamentale entre une « population » (semence paysanne diverse) et un « clone » (semence industrielle uniforme).
- Le lien entre semences standardisées et dépendance aux engrais et pesticides.
- L’apparition des droits de propriété intellectuelle sur le vivant : COV et brevets.
- La critique de la « biopiraterie » : breveter des caractères issus de la nature.
- Le statut légal des semences paysannes : l’échange est possible, mais pas la vente.
- Le modèle des « Maisons des semences paysannes » pour une gestion collective.
- La croissance du réseau, qui compte aujourd’hui 90 organisations membres.
- La tentative de récupération du mouvement par la grande distribution.
- Le parcours personnel de Patrick de Kochko, de la recherche publique à l’installation comme paysan.
- L’épisode de la contamination de son soja bio par un OGM, qui a déclenché son engagement.
- L’explication technique des semences hybrides F1, conçues pour empêcher les paysans de ressemer leur récolte.
- L’inquiétude face à la concentration du pouvoir entre les mains de géants comme Bayer et Monsanto.
- Le Traité international sur les ressources phytogénétiques (TIRPA), qui reconnaît le droit des paysans mais reste peu appliqué.
- La prise de conscience croissante des citoyens et l’attrait des jeunes pour un retour à la terre.
- Le problème de l’accès à la terre pour les nouvelles générations d’agriculteurs.
- Son utopie : une gestion collective des biens communs comme la terre et l’eau.
FAQ
Qui est Patrick de Kochko ?
Patrick de Kochko est le vice-président et coordinateur du Réseau Semences Paysannes. Ancien chercheur en agronomie pour des institutions comme l’INRA et le CIRAD, il est devenu paysan il y a plus de vingt ans. Son parcours l’a conduit à s’engager activement pour la défense des semences paysannes et la lutte contre la privatisation du vivant, notamment après avoir été confronté à une contamination par des OGM sur sa propre exploitation.
Qu’est-ce que le Réseau Semences Paysannes ?
C’est un réseau créé en 2003 qui rassemble environ 90 organisations (agriculteurs, associations, etc.) en France. Sa mission est de préserver et de développer la biodiversité cultivée. Pour cela, il facilite le partage des savoir-faire liés à la sélection des graines, organise l’échange de semences en dehors des circuits commerciaux et défend le droit des paysans à produire, utiliser et échanger librement leurs propres semences.
Pourquoi les semences paysannes ne sont-elles pas dans les catalogues officiels ?
Pour être inscrite au catalogue officiel et pouvoir être commercialisée, une variété doit être homogène et stable, c’est-à-dire que toutes les plantes doivent être identiques entre elles et d’une année sur l’autre. Les semences paysannes sont tout l’inverse : elles sont par nature hétérogènes et évolutives, ce qui leur permet de s’adapter aux terroirs et aux changements climatiques. Elles ne peuvent donc pas répondre à ces critères industriels.
Qu’est-ce qu’une semence hybride F1 ?
Une semence hybride F1 est le résultat du croisement de deux lignées parentes sélectionnées et « affaiblies » par auto-fécondation forcée. La première génération (F1) bénéficie d’une grande vigueur, mais si un agriculteur resème les graines issues de sa récolte (la génération F2), il obtiendra des plantes très hétérogènes et peu productives. Cette technique crée une dépendance, car elle oblige à racheter des semences neuves chaque année au semencier.
Quel est le principal danger de la privatisation des semences ?
Le principal danger est la perte de souveraineté alimentaire. En brevetant les semences, quelques multinationales comme Bayer-Monsanto prennent le contrôle de la base de notre alimentation. Cela entraîne une perte d’autonomie pour les paysans, une érosion dramatique de la biodiversité agricole au profit de quelques variétés standardisées, et une dépendance accrue à un modèle agricole basé sur les produits chimiques (engrais, pesticides) vendus par ces mêmes entreprises.
