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Franck Michel, anthropologue et voyageur – Partie 2

Auteur, enseignant et anthropologue, Franck Michel est un spécialiste de l'Asie du Sud-Est et un observateur aguerri des mobilités contemporaines. Dans cette seconde partie de son entretien, il déconstruit les figures du voyageur moderne, du routard au touriste de luxe, et analyse les fractures sociales qui redessinent la carte du tourisme mondial. Avec l'exemple de Bali, il explore l'impact à double tranchant de cette industrie sur les cultures locales, entre résilience et dommages irréversibles. Une réflexion profonde sur le sens du voyage, les illusions du dépaysement et la complexité des rencontres.

anthropologue du tourisme et des mobilités contemporaines

Le voyageur et ses masques

Franck Michel s’attache d’abord à déconstruire les catégories souvent rigides qui opposent le « vrai » voyageur au simple touriste. Pour lui, la frontière est poreuse : l’anthropologue lui-même, en arrivant sur un terrain inconnu, est d’abord perçu comme un touriste. Il rappelle que les routards, souvent idéalisés, ont historiquement été les « éclaireurs du tourisme de masse », ouvrant des pistes ensuite exploitées à grande échelle, comme le reconnaissait Tony Wheeler, le fondateur de Lonely Planet. Une même personne peut d’ailleurs changer de casquette plusieurs fois dans la même journée, passant du tourisme culturel au tourisme festif.

L’avènement d’Internet a profondément transformé l’expérience du voyage. Partir six mois ou un an n’est plus l’exploit que c’était, car la connexion permanente avec le pays d’origine maintient un lien constant qui atténue la rupture. « C’était il y a 50 ans que c’était un exploit », souligne-t-il. Cette évolution s’accompagne d’une prolifération de blogs de voyage souvent inintéressants, même si quelques pépites émergent. Le voyage reste cependant un rite de passage essentiel pour de nombreux jeunes, une étape importante après les études pour faire le bilan.

Un privilège qui se fracture

L’anthropologue tient à rappeler une vérité fondamentale : le voyage est un luxe. À l’échelle mondiale, à peine 5 % de la population a réellement les moyens de voyager. Il conteste ainsi fermement l’idée d’une démocratisation du tourisme, qu’il juge de moins en moins vraie. Si les classes moyennes des pays riches ont pu davantage voyager à une certaine époque, la tendance s’est inversée. Aujourd’hui, le tourisme international est de plus en plus polarisé entre les très riches, dont les dépenses alimentent un secteur du luxe en pleine expansion, et les jeunes routards qui voyagent avec peu de moyens dans le cadre de leur formation ou d’un rite de passage.

Cette fracture sociale est visible sur le terrain, notamment à Bali, où les classes moyennes européennes se font plus rares, remplacées par les classes moyennes émergentes, comme les Chinois. Franck Michel évoque aussi l’image contrastée du touriste français à l’étranger : perçu comme cultivé et intéressé, mais aussi comme « prétentieux, donneur de leçons » et souvent radin. Une réputation qui pousse certains guides locaux à préférer travailler avec d’autres nationalités francophones, jugées moins arrogantes.

L’impact à double tranchant

Pour résumer l’ambivalence du tourisme, Franck Michel cite un proverbe asiatique : « il te donne à manger dans ta gamelle et en même temps il peut brûler ta maison ». Il n’y a pas de réponse simple sur ses effets ; tout est une question de contexte, de gestion locale et d’équilibre. Un village peut bénéficier du tourisme si la communauté s’organise de manière équitable, tandis que le village voisin peut sombrer dans le chaos. Les labels comme « tourisme durable » ou « responsable » sont souvent galvaudés, même s’ils partent d’une bonne intention.

Bali est un cas d’école : l’île fait preuve d’une extraordinaire résilience culturelle face au tourisme de masse, mais subit des dommages environnementaux irrémédiables, comme la pollution massive par les déchets plastiques. Face à cela, la seule solution viable est un tourisme entièrement géré par les populations locales. Mais même là, les défis sont immenses, car l’argent peut créer des jalousies et briser les solidarités. Il met en garde contre le « sanglot de l’homme blanc » et ces bonnes intentions qui, sans compréhension profonde du contexte, peuvent faire plus de mal que de bien.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Le Voyage des Hommes, un ouvrage de Franck Michel
  • Tony Wheeler, fondateur de Lonely Planet
  • Jacques Meunier, auteur sur le voyage
  • Club Med
  • BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud)
  • Bali, Indonésie
  • Vang Vieng, Laos

Au fil de l’épisode

  • La frontière floue entre le touriste et le voyageur.
  • Les routards comme « éclaireurs » du tourisme de masse.
  • L’anthropologue, un touriste comme les autres à son arrivée sur le terrain.
  • Les multiples facettes du voyageur qui peuvent coexister en une seule journée.
  • L’impact de l’hyper-connexion qui transforme l’expérience du voyage au long cours.
  • La prolifération des blogs de voyage et la difficulté de trouver du contenu de qualité.
  • Le voyage comme rite de passage important pour les jeunes après leurs études.
  • Rappel que le voyage est un privilège réservé à environ 5 % de la population mondiale.
  • Le mythe de la démocratisation du tourisme, un phénomène qui tend à s’inverser.
  • La polarisation du tourisme entre les très riches et les jeunes à petit budget.
  • La disparition progressive des classes moyennes européennes dans des destinations comme Bali.
  • L’essor des nouvelles classes moyennes touristiques, notamment chinoises.
  • Les trois niches touristiques en plein essor : le luxe, les seniors et le shopping.
  • L’image du touriste français à l’étranger : cultivé mais perçu comme radin et arrogant.
  • La préférence de certains guides pour d’autres touristes francophones (Belges, Suisses, Québécois).
  • L’impact ambivalent du tourisme, capable de nourrir une famille et de « brûler sa maison ».
  • L’importance d’analyser l’impact du tourisme au cas par cas, village par village.
  • Le cas de Bali : une forte résilience culturelle face à des dégâts environnementaux irrémédiables.
  • La pollution plastique, un problème majeur sur l’île.
  • La nécessité d’un tourisme entièrement géré et approprié par les populations locales.
  • Les difficultés de la gestion locale : l’argent peut créer jalousies et conflits.
  • La critique des « bonnes intentions » des touristes qui peuvent avoir des effets pervers.
  • Le projet de bibliothèque initié par Franck Michel pour canaliser l’aide de manière constructive.
  • La comparaison entre le voyageur solo et le groupe organisé : un groupe bien encadré peut avoir un impact plus positif qu’un individu mal préparé.
  • Le rôle essentiel du guide local comme médiateur culturel.
  • Les trois qualités indispensables pour une rencontre réussie : la patience, l’humilité et la sagesse.

FAQ

Qui est Franck Michel ?

Franck Michel est un anthropologue, auteur et enseignant spécialisé dans l’étude des cultures de l’Asie du Sud-Est et des mobilités contemporaines. Il a publié une vingtaine de livres et de nombreux articles sur ses sujets de recherche. Il partage sa vie entre l’écriture, l’enseignement en France et à l’étranger, et le voyage, notamment à Bali où il réside une partie de l’année.

Pourquoi le tourisme n’est-il pas vraiment démocratisé selon Franck Michel ?

Selon Franck Michel, l’idée d’une démocratisation du tourisme est un mythe. Il souligne que seulement 5 % de la population mondiale a les moyens de voyager. Il observe une fracture sociale croissante : le tourisme de luxe pour les plus riches est en plein essor, tout comme le voyage à bas coût pour les jeunes, mais les classes moyennes des pays occidentaux voyagent de moins en moins loin, notamment pour des raisons économiques.

Quel est l’impact du tourisme sur des destinations comme Bali ?

L’impact est ambivalent. D’un côté, la culture balinaise montre une forte capacité de résilience et d’adaptation. De l’autre, l’île subit des dommages environnementaux qu’il juge irrémédiables, comme la pollution massive par les déchets plastiques et la contamination de l’eau. Le tourisme apporte des revenus mais menace l’écosystème qui le fait vivre, illustrant le paradoxe de cette industrie.

Faut-il préférer voyager seul ou en groupe ?

Franck Michel nuance cette opposition. Un voyageur indépendant, même avec de bonnes intentions, peut commettre de nombreux impairs culturels par ignorance et avoir un impact négatif. À l’inverse, un petit groupe bien organisé, encadré par un guide local compétent qui fait le lien avec la population et répartit équitablement les revenus, peut s’avérer être une formule plus respectueuse et bénéfique pour la communauté d’accueil.

Quelle est l’image des touristes français à l’étranger ?

D’après les observations de Franck Michel, les touristes français ont une image contrastée. Ils sont souvent perçus comme des gens cultivés, qui s’intéressent sincèrement à la culture locale. Cependant, ils traînent aussi une réputation de personnes prétentieuses, donneuses de leçons, arrogantes et souvent près de leurs sous. Cette attitude peut créer des tensions avec les populations locales.

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