Une enquête née d’une intuition sur les rédactions
Au départ, une question simple : quand une écrasante majorité des photographes de presse sont des hommes, cela pèse-t-il sur les images qu’ils produisent ? Iconographe depuis presque vingt ans et directrice photo de la revue La Déferlante, Ingrid Milhaud commence par bâtir une grille pour recenser qui photographie quoi. Très vite, l’exercice déborde le simple comptage : avec Chloé Devis, journaliste et photographe, et Marie Docher, photographe et réalisatrice — toutes trois membres du collectif La Part des Femmes — elles se mettent à regrouper et à analyser près d’un millier de portraits parus sur trois ans dans deux journaux qui se disent progressistes, la dernière page « Portraits » de Libération et la page « L’invité » de Télérama.
Le travail s’étale sur deux ans et demi à trois ans, en partie pendant le confinement, à raison de longues réunions hebdomadaires. Marie Docher mène des entretiens avec des photographes et des personnes photographiées, Chloé Devis se penche sur les textes qui accompagnent les images, et Ingrid Milhaud signe le texte central de l’ouvrage.
Ce que révèlent les images, une fois mises en série
En classant les portraits par postures, des tendances sautent aux yeux. Les femmes sont bien plus souvent représentées allongées, assises ou une main dans les cheveux, dans une pose d’attente teintée de sensualité ; les hommes, eux, sont photographiés debout, en pied, « en action ». Certains biais sont plus discrets : les autrices repèrent par exemple que les personnes assises dans un canapé sont presque toujours des femmes âgées, quand les hommes du même âge restent montrés en mouvement. « L’idée, ce n’est pas de dire qu’on ne peut plus photographier les femmes comme ça, expliquent-elles, mais qu’il y a des tendances, et que ces tendances ont des effets » : à force, on envisage les hommes comme des personnes agissantes, et moins les femmes.
Le corpus fait aussi apparaître une régularité troublante : lorsqu’un homme est photographié allongé, il est presque systématiquement noir, arabe ou gay. Marie Docher, qui a écrit sur les représentations des hommes gays, note qu’ils sont fréquemment placés, comme les femmes, dans des positions instables.
Les mots comptent autant que les cadrages
Chloé Devis a concentré son analyse sur les descriptions physiques des portraits écrits de Libération. Résultat : on consacre en moyenne plus de place au physique des femmes, et surtout on n’en parle pas de la même façon. Le champ lexical féminin tourne autour de la finesse, de la fragilité, de la délicatesse ; le masculin, autour de la carrure, de la solidité, de l’assurance — des termes qui glissent vite du physique au psychologique. Les archétypes convoqués prolongent ce partage : figures d’action et de pouvoir pour les hommes, « madone » ou « femme fatale » pour les femmes. Elle pointe aussi le « sexisme bienveillant » : on flatte le physique des femmes, ce qui les renvoie sans cesse à leur apparence, quand une gentille moquerie sur un homme « débraillé » n’entame jamais sa légitimité.
L’enquête souligne enfin que le photographe n’est jamais seul décisionnaire : la commande, le choix de l’image, le titre, la légende, toute la chaîne éditoriale produit ces biais. Un tournant a d’ailleurs eu lieu quand Marie Docher a été invitée, en septembre 2021, sur l’émission « Arrêt sur images » de Nassira El Moaddem, aux côtés de Sébastien Calvet, directeur photo de Mediapart. Mise en ligne gratuitement, l’émission a fait réagir Libération, qui a rapidement rééquilibré ses commandes entre femmes et hommes — preuve, pour les autrices, que le vivier existait. Reste que produire d’autres images suppose de changer de regard, dès les écoles de photo.
Ingrid Milhaud, Chloé Devis et Marie Docher nous recommandent…
« Femmes photographes. Dix ans de luttes pour sortir de l’ombre » — Sylviane Van de Moortele (éditions Loco), un récit de la décennie de mobilisations qui a fait bouger la place des femmes dans la photographie, présenté par les autrices comme un écho direct à leur travail.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Le portrait de presse au prisme des dominations » — l’étude de cas menée par les trois autrices, publiée par le collectif La Part des Femmes.
- « Et l’amour aussi » — le livre de Marie Docher (La Déferlante), issu de la grande commande photographique de la BnF, sur les représentations lesbiennes.
- Le collectif La Part des Femmes, engagé pour la pluralité des regards en photographie.
- La revue La Déferlante, dont Ingrid Milhaud est directrice photo.
- L’émission « Arrêt sur images » et sa présentatrice Nassira El Moaddem.
- Sébastien Calvet, directeur photo de Mediapart, passé par Libération et Télérama.
- Mathilde Provansal, sociologue (EHESS), autrice de travaux sur les inégalités de genre dans l’art et les écoles d’art.
- Le Global Media Monitoring Project (GMMP), étude mondiale des biais dans les médias.
- Libération (rubrique « Portraits ») et Télérama (« L’invité »), les deux journaux étudiés.
- L’Université Toulouse Jean-Jaurès, où Ingrid Milhaud enseigne l’iconographie.
Au fil de l’épisode
- La question de départ : le déséquilibre hommes-femmes chez les photographes influence-t-il les images ?
- La méthode : recenser et classer près d’un millier de portraits de Libération et Télérama.
- Les biais visuels : femmes allongées ou assises, hommes debout et en action.
- Le cas des hommes photographiés allongés : racisés ou gays.
- L’analyse des textes : descriptions physiques, champs lexicaux et archétypes genrés.
- Le « sexisme bienveillant » et la chaîne éditoriale au-delà du seul photographe.
- L’effet de l’émission « Arrêt sur images » et le rééquilibrage des commandes à Libération.
- Les études antérieures mobilisées : le GMMP et les travaux de Mathilde Provansal.
- La construction du livre à trois voix et la place de l’humour.
- Signer l’ouvrage : sortir de l’anonymat du collectif, un choix assumé.
- Le rendez-vous d’Arles autour de trois livres sur les représentations.
FAQ
Qu’est-ce que « Le portrait de presse au prisme des dominations » ?
C’est une étude de cas publiée par le collectif La Part des Femmes. Ingrid Milhaud, Chloé Devis et Marie Docher y analysent près d’un millier de portraits photographiques et écrits parus dans Libération et Télérama, afin de mettre au jour les biais de genre, de classe et de race qui structurent la représentation dans la presse.
Qui sont les autrices de cette étude ?
Trois membres du collectif La Part des Femmes : Ingrid Milhaud, iconographe et directrice photo de la revue La Déferlante ; Chloé Devis, journaliste et photographe ; et Marie Docher, photographe et réalisatrice. Chacune a pris en charge un volet : le texte central, l’analyse des textes de presse et les entretiens.
Quels biais de genre l’étude met-elle en évidence ?
Dans les images, les femmes sont plus souvent représentées allongées, assises ou dans des poses d’attente, tandis que les hommes sont montrés debout et en action. Dans les textes, les descriptions physiques des femmes sont plus nombreuses et renvoient à la fragilité, quand celles des hommes évoquent la solidité et le pouvoir.
Qu’est-ce que le « sexisme bienveillant » en photographie de presse ?
C’est le fait de décrire les femmes de façon flatteuse, en insistant sur leur apparence. Sous couvert de bienveillance, ce traitement les ramène sans cesse à leur physique et à un rôle décoratif, là où les hommes peuvent être montrés négligés sans que leur légitimité sociale soit remise en cause.
L’étude accuse-t-elle les photographes ?
Non. Les autrices insistent : le photographe n’est jamais seul décisionnaire. La commande, le choix de l’image, le titre et la légende relèvent de toute une chaîne éditoriale. Le livre se veut un outil de travail pour les médias, les photographes et les écoles, pas un procès.
Où trouver le livre et rencontrer les autrices ?
L’ouvrage est publié par le collectif La Part des Femmes. Les autrices l’ont présenté lors des Rencontres d’Arles, le mardi 2 juillet à 17 h à la librairie du Palais, aux côtés de deux autres livres consacrés aux représentations. Les portraits étudiés se retrouvent aisément dans les archives de Libération et Télérama.
