De Paris à Genève, un critique à rebours de la photographie
Joerg Bader raconte qu’il a longtemps évité le Centre de la photographie de Genève avant d’en accepter la direction : son propre travail reposait alors sur « un refus de la photographie ». Formé dans le milieu parisien, qu’il décrit comme peu accueillant et miné par les rivalités — « que des couteaux dans le dos » —, il se lie d’amitié avec le peintre Pierre Dunoyer et se nourrit des écrits de Thierry de Duve et de Benjamin Buchloh. Devenu critique, il renoue avec ses positions politiques de jeunesse et choisit d’aborder la photographie comme « un instrument pour un discours polémique ».
Sa boussole devient un livre : Le style documentaire d’Olivier Lugon, réédité chez Macula, qu’il présente comme un « livre de chevet ».
Le Centre de la photographie, laboratoire du style documentaire
À la tête du CPG, fondé en 1984 et dont il fête les 35 ans en 2019, Joerg Bader infléchit la programmation vers ce qu’il retient du style documentaire : « une position éthique, moins stylistique ». Il expose Gilles Saussier, Mathieu Pernot, Philippe Durand, signe la première rétrospective de Bruno Serralongue, mais montre aussi Armin Linke, Jules Spinatsch ou Marco Poloni. Il ouvre la photographie à d’autres disciplines — la vidéo, la peinture avec les « Overpainted Photographs » de Gerhard Richter — et fait de l’archive un axe majeur, jusqu’à l’exposition « La revanche de l’archive photographique » en 2010. Il revendique surtout des territoires que les institutions d’art délaissent : la photographie vernaculaire, l’imagerie de vidéosurveillance, ou encore le corpus photographique de Pierre Bourdieu, montré après sa mort.
Ses triennales prolongent cette exigence, de « Phototrafic » à « False Fakes » (2013), qui rappelle qu’« on n’attendait pas Photoshop » pour manipuler l’image, en partant de Cindy Sherman et de Jeff Wall.
Tenir une ligne face au marché de l’art
Sur le marché, Joerg Bader assume une position d’indépendance : « le marché fait son travail et nous on fait le nôtre ». À Art Genève, dit-il, le CPG est justement apprécié pour cette autonomie, loin des valeurs sûres du marché comme David LaChapelle. Il rappelle une fragilité structurelle : une subvention qu’il juge « ridicule », qui l’oblige à trouver jusqu’à 70 % de son budget auprès du privé. Sa curiosité l’a aussi conduit très tôt vers le panorama — il fut le premier à en montrer en institution, séduit par Jules Spinatsch, qui avait retransmis en direct un panorama de Davos en 2003.
Pour les 35 ans du Centre, il annonce une triennale élargie au récit, à la musique, au cinéma et même au culinaire, sous le titre « Osmos Cosmos ».
Joerg Bader nous recommande…
- « Le style documentaire » — Olivier Lugon, un livre qu’il qualifie de « fabuleux » et devenu son livre de chevet.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Olivier Lugon, historien de la photographie, auteur de Le style documentaire (réédité chez Macula)
- Bernd et Hilla Becher, photographes allemands de l’archive industrielle
- Walker Evans, August Sander, Karl Blossfeldt et Berenice Abbott, figures historiques du style documentaire
- Gilles Saussier, Mathieu Pernot, Philippe Durand et Bruno Serralongue, photographes français exposés au CPG
- Armin Linke, Jules Spinatsch et Marco Poloni, artistes exposés au CPG
- Gerhard Richter, dont les « Overpainted Photographs » ont été présentées
- Hans-Peter Feldmann, artiste lié à la question de l’archive
- Cindy Sherman et Jeff Wall, points de départ de la triennale « False Fakes » (2013)
- Pierre Bourdieu, dont le corpus photographique a été montré au CPG
- Gregor Sailer, dont l’exposition « The Potemkin Village » s’ouvre au CPG
- Le MAMCO et la Biennale de l’image en mouvement, autres acteurs de la scène artistique genevoise
- Pierre Dunoyer, peintre proche à Paris ; Thierry de Duve et Benjamin Buchloh, théoriciens qu’il tient en haute estime ; André Magnin, commissaire qui l’a épaulé à ses débuts
Au fil de l’épisode
- Pourquoi Joerg Bader évitait le Centre de la photographie avant d’en prendre la direction
- Ses années parisiennes, l’influence de Pierre Dunoyer et le retour à des positions politiques
- « Le style documentaire » d’Olivier Lugon comme livre de chevet
- Le style documentaire compris comme position éthique plus que stylistique
- L’archive comme fil conducteur, jusqu’à « La revanche de l’archive photographique »
- La photographie vernaculaire, longtemps ignorée par l’histoire de l’art
- Les images de vidéosurveillance et la question du regard qui nous observe
- Les triennales du CPG, de « Phototrafic » à « False Fakes »
- Le panorama et Jules Spinatsch, retransmis en direct depuis Davos en 2003
- Tenir une ligne face au marché de l’art et à Art Genève
- Une subvention réduite et la dépendance au financement privé
- Les 35 ans du Centre et la triennale « Osmos Cosmos »
FAQ
Qui est Joerg Bader ?
Joerg Bader est un critique d’art, enseignant et commissaire d’exposition. Il a dirigé le Centre de la photographie de Genève à partir de 2001. Venu de la scène parisienne, il a fait du style documentaire et des enjeux politiques de l’image le fil conducteur de sa programmation, en explorant l’archive, la photographie vernaculaire ou les images de surveillance.
Qu’est-ce que le style documentaire en photographie ?
Selon Joerg Bader, le style documentaire — concept analysé par Olivier Lugon dans son livre éponyme — désigne moins un style qu’une position éthique. Il s’agit d’engager la photographie dans un discours politique et social tout en développant des esthétiques propres, éloignées de celles des mass media et des agences de presse.
Quelle est la ligne du Centre de la photographie de Genève ?
Le Centre de la photographie de Genève, que dirige Joerg Bader, envisage la photographie comme un médium critique. Il aborde des questions politiques et sociales que les autres institutions d’art délaissent : archive, photographie vernaculaire, vidéosurveillance, manipulation de l’image. Fondé en 1984, il fête ses 35 ans en 2019.
Qu’est-ce que la photographie vernaculaire ?
La photographie vernaculaire regroupe les images ordinaires et utilitaires, longtemps ignorées par l’histoire de l’art. Joerg Bader la présente comme l’un des champs les plus intéressants pour les historiens de la photographie aujourd’hui, et rappelle que des artistes s’en étaient emparés bien avant les institutions.
Comment le Centre de la photographie de Genève est-il financé ?
Joerg Bader décrit une subvention publique qu’il juge très faible : l’institution doit trouver jusqu’à 70 % de son budget auprès de financeurs privés. Il souligne le paradoxe d’une subvention modeste toujours accordée par des gouvernements de gauche, et une dépendance au privé qui, dit-il, se révèle parfois plus favorable.
