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Conversation A° – Architecture et changement global, quelles pistes ? – Jean-Marc Bernard, Alain Vargas & Daniel Bell

Comment bâtir sans épuiser un territoire qui n'a presque pas de ressources ? Aux Rencontres d'Arles 2023, Radio Anthropocène réunit trois praticiens de l'architecture : Jean-Marc Bernard, gardien du bâti ancien arlésien, Alain Vargas, cofondateur de l'agence Tectoniques, et Daniel Bell, de l'Atelier LUMA. Ensemble, ils confrontent la ville de pierre serrée à la canicule, racontent le Magasin Électrique bâti à partir des déchets agricoles de la région et interrogent les savoir-faire perdus. Une conversation dense sur l'architecture biorégionale et la question qui la hante : comment passer de l'expérimentation au changement d'échelle ?

Architecture biorégionale à Arles : matériaux locaux, savoir-faire et adaptation au climat

Arles, ville de pierre à l’épreuve de la canicule

La conversation s’ouvre sur une question simple : comment une ville ancienne, minérale, bâtie en pierre massive, encaisse-t-elle les canicules répétées ? Jean-Marc Bernard, responsable des travaux et du secteur sauvegardé d’Arles, décrit un tissu urbain « extrêmement serré », aux ruelles étroites où le soleil pénètre peu, doublé d’une « série de parades constructives » héritées du passé. Selon lui, il suffit souvent de « s’intéresser à ce qui s’est fait avant » pour retrouver des solutions de bon sens et faciles à exécuter, à condition d’avoir su les observer.

Mais il pointe la rupture de l’après-guerre, quand il a fallu « construire beaucoup et construire vite ». Dans le quartier des Aliscamps, bâti sur des marécages, les maisons d’avant-guerre disposaient d’un vide sanitaire de deux mètres ; après-guerre, tout est de plain-pied. « On a quand même oublié que l’eau pouvait revenir », résume-t-il, rappelant qu’Arles, posée dans la plaine alluviale, n’est qu’à quelques dizaines de centimètres au-dessus du lit du Rhône.

Le Magasin Électrique, un bâtiment né de son territoire

Daniel Bell, architecte au sein de l’Atelier LUMA, raconte le Magasin Électrique, laboratoire de recherche sur les matériaux ouvert fin mai 2023 dans une ancienne halle du Parc des Ateliers, à Arles. Le principe : bâtir « à partir de ce région ». L’équipe a cartographié les ressources disponibles dans un rayon de soixante-dix kilomètres et repéré une trentaine de matières premières, le plus souvent des déchets et coproduits — poussière de pierre, tournesol, paille de riz, argile issue de l’extraction de sable. Deux ans de recherche ont permis d’en tirer une vingtaine de matériaux : structure, isolation thermique, panneaux acoustiques, peinture, jusqu’aux poignées de porte.

Faute d’entreprise locale pour réaliser les 1500 m² d’enduit à la terre, l’atelier a fait venir une entreprise belge et l’a associée à une entreprise arlésienne pour transmettre le savoir-faire. Pendant le chantier, six séances d’ateliers ouverts ont montré au public comment fabriquer ces matériaux chez soi. Bell insiste : cette approche « était déjà là au 19e siècle, au 15e siècle » ; il ne s’agit que de regrouper des savoir-faire existants.

Rebâtir les savoir-faire et changer d’échelle

Alain Vargas, cofondateur de l’agence lyonnaise Tectoniques en 1991, explique que son engagement précoce pour le bois n’était pas « doctrinal » mais territorial : utiliser des matériaux d’origine végétale permet de « consacrer plus de ressources au travail qu’à la matière elle-même ». Il élargit le propos à l’économie de matière, qu’il tient pour « générique de l’acte de construire » : les cathédrales préfabriquaient déjà pierres et rosaces pour transporter moins de charge, et la croisée d’ogive gothique serait née d’une pénurie de bois d’œuvre autour des villes. Bernard prolonge en dénonçant le gaspillage contemporain — des tuiles encore saines jetées en masse, du sable importé, de l’eau potable consommée sur les chantiers.

Reste la question du passage à l’échelle. Vargas rappelle qu’en France la construction est régie par plus de onze mille règles souvent inapplicables aux techniques traditionnelles, et qu’un mur en pisé à six cents euros le mètre carré n’est pas généralisable tant que les chaînes de compétences ne sont pas reconstruites. Daniel Bell compare notre rapport aux matériaux à celui que nous avons perdu avec l’alimentation. Bernard, lui, choisit de conclure par l’ombre : débords de toiture, pergolas et arbres, « on est peut-être au début de quelque chose ».

Jean-Marc Bernard nous recommande…

  • « Éloge de l’ombre » — Jun’ichirō Tanizaki, un texte qu’il présente comme « absolument magnifique » et qu’il conseille à tous, en écho à sa réflexion sur l’ombre oubliée de nos villes.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Le Magasin Électrique, laboratoire de l’Atelier LUMA, conçu avec BC architects & studies et Assemble, ouvert fin mai 2023 dans le Parc des Ateliers à Arles.
  • Atelier LUMA, laboratoire de recherche sur les matériaux fondé en 2016, à l’initiative de Maja Hoffmann.
  • Agence Tectoniques, agence d’architecture fondée à Lyon en 1991, engagée de longue date sur la filière construction bois.
  • « Le maire qui aimait les arbres » (Actes Sud, 2017), signé Jean Chalendas, pseudonyme de Jean-Marc Bernard.
  • Association Fibois, citée pour ses efforts de reconstitution d’une filière bois régionale.
  • Jean-Paul Demoule, archéologue, cité pour décrire un territoire arlésien où, dès l’Antiquité, tout était importé par le Rhône.
  • Vicat, cimentier implanté dans la région de Grenoble, évoqué à propos de l’essor du béton.

Au fil de l’épisode

  • Les qualités du bâti ancien d’Arles face à la chaleur : ruelles serrées et parades constructives héritées du passé.
  • La rupture de l’après-guerre : construire vite, oublier l’eau et mépriser les savoir-faire (quartier des Aliscamps).
  • Le Rhône et le risque d’inondation dans une plaine alluviale à quelques dizaines de centimètres d’altitude.
  • Le Magasin Électrique : un bâtiment conçu à partir des ressources d’un rayon de soixante-dix kilomètres.
  • Déchets et coproduits agricoles transformés en matériaux : tournesol, paille de riz, argile, poussière de pierre.
  • Les 1500 m² d’enduit à la terre et la transmission d’un savoir-faire venu de Belgique vers une entreprise arlésienne.
  • Des ateliers pédagogiques ouverts au public pendant le chantier.
  • L’histoire du Parc des Ateliers et de l’Atelier LUMA, fondé en 2016 par Maja Hoffmann.
  • Les débuts de l’agence Tectoniques en 1991 et le choix du bois : privilégier la valeur du travail sur la matière.
  • Un territoire sans ressources : tout importé par le Rhône, de la pierre de Beaucaire au bois des Alpes.
  • La croisée d’ogive gothique, née d’une pénurie de bois d’œuvre autour des villes.
  • L’économie de matière comme fil de l’histoire de la construction : préfabrication des pierres et rosaces des cathédrales.
  • Le gaspillage contemporain : tuiles jetées, sable importé, eau potable consommée par le béton.
  • Changer d’échelle : plus de onze mille règles de construction, coût du pisé, reconstruction des chaînes de savoir-faire.
  • Le parallèle avec l’alimentation et la reconnexion à l’origine des matériaux.
  • Éloge de l’ombre : redécouvrir débords de toiture, pergolas et arbres pour rafraîchir la ville.

FAQ

Qu’est-ce que l’architecture biorégionale ?

C’est une approche qui consiste à bâtir à partir des ressources et des savoir-faire disponibles dans un territoire proche, plutôt qu’avec des matériaux standardisés venus de loin. Dans l’épisode, l’Atelier LUMA l’illustre en cartographiant les matières premières présentes dans un rayon de soixante-dix kilomètres autour d’Arles pour concevoir le Magasin Électrique.

Qu’est-ce que le Magasin Électrique de l’Atelier LUMA ?

C’est une ancienne halle du Parc des Ateliers, à Arles, transformée en laboratoire de recherche sur les matériaux et ouverte fin mai 2023. Conçu avec BC architects & studies et Assemble, le bâtiment est fait de déchets et coproduits locaux — tournesol, paille de riz, argile, poussière de pierre — transformés en une vingtaine de matériaux de construction.

Comment la ville ancienne d’Arles résiste-t-elle à la canicule ?

Selon Jean-Marc Bernard, le centre ancien doit sa fraîcheur à un tissu très serré, aux ruelles étroites où le soleil pénètre peu, et à des « parades constructives » traditionnelles comme les débords de toiture qui portent l’ombre sur les façades. Il plaide pour redécouvrir ces solutions anciennes de bon sens, aujourd’hui largement oubliées.

Pourquoi les savoir-faire de construction traditionnels ont-ils disparu ?

Les intervenants avancent deux causes. La Première Guerre mondiale a décimé les charpentiers, envoyés en première ligne pour bâtir les tranchées. Puis l’après-guerre a imposé de construire vite et industriel, avec le béton, reléguant maçons et charpentiers au rang de métiers jugés obsolètes et interrompant la transmission des gestes.

Pourquoi est-il difficile de généraliser ces techniques écologiques ?

Alain Vargas cite plusieurs freins : plus de onze mille règles de construction souvent inapplicables aux techniques traditionnelles, la rareté des savoir-faire à reconstruire de l’extraction à la mise en œuvre, et le coût. Un mur en pisé peut atteindre six cents euros le mètre carré, ce qui empêche pour l’instant un déploiement à grande échelle.

Qui participe à cette conversation de Radio Anthropocène ?

Trois praticiens : Jean-Marc Bernard, responsable des travaux et du secteur sauvegardé d’Arles ; Alain Vargas, architecte cofondateur de l’agence lyonnaise Tectoniques ; et Daniel Bell, architecte au sein de l’Atelier LUMA. L’échange a été enregistré aux Rencontres d’Arles 2023, dans le cadre d’un programme produit par Cité anthropocène.

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