Un Noël d’enfants, puis l’alerte rouge
Le mercredi 11 décembre 2024, le régiment du service militaire adapté (RSMA) de Mayotte fête le Noël des enfants. Le colonel Benjamin Soubra, chef de corps, décrit une après-midi « totalement festive » : 141 enfants de cadres, une moyenne d’âge de quatre ans, des jeux gonflables, un Père Noël, des crêpes au chocolat. C’est le même après-midi que tombe l’alerte annonçant qu’une dépression est en train de se former pour de bon. Pour lui, le lieu n’a rien d’anonyme : ancien professeur devenu officier issu du service national, il en est à sa huitième année au SMA et à son deuxième séjour à Mayotte, après un premier passage à La Réunion en 2006 comme officier adjoint en compagnie de formation professionnelle, un poste de chef opérations à Mayotte de 2013 à 2015, puis l’état-major du commandement à Paris. « Je suis un amoureux de l’île de Mayotte », dit-il.
Le jeudi, il rassemble le régiment pour des couleurs exceptionnelles et explique que cette dépression-là ne sera pas freinée par Madagascar, comme le sont habituellement celles qui entrent ensuite affaiblies dans le canal du Mozambique : elle passera au nord de la grande île et touchera Mayotte de plein fouet. Le vendredi soir, l’alerte rouge est déclenchée.
Cinq heures sans prise sur les éléments
Le samedi 14 décembre, Chido frappe Mayotte entre 8 heures et 13 heures. Le colonel Soubra a gardé 216 cadres et volontaires confinés au quartier, dans les pièces jugées les plus sûres — celles qu’on peut fermer et qui disposent d’un toit bétonné — pendant que les autres cadres rentrent protéger leur famille. C’est son troisième cyclone, et il parle d’« une intensité que je n’avais jamais vue ». Les télécommunications tombent, puis l’électricité. Les tôles posées au-dessus des dalles de béton s’envolent, l’eau s’engouffre par les percements de climatisation : « on a été dans des aquariums ». Les fenêtres de son bureau éclatent et il doit y retourner avec une équipe pour récupérer le drapeau du régiment et le mettre à l’abri au centre d’opérations. L’enceinte cède par endroits : en pleine tempête, il envoie son commandant en second avec un groupe de combat repousser les premières intrusions et renvoyer les gens s’abriter.
Interrogé sur la peur, il répond qu’il n’en a pas eu — « ce n’est pas le rôle du chef d’avoir peur » — mais reconnaît qu’une grande partie de la population, des familles et de ses propres volontaires en ont eu, beaucoup pour les leurs restés dans des habitations en tôle. Il n’y aura aucun blessé au régiment.
Dix sections de communes pour remettre l’île debout
À 13 heures, l’accalmie. Le régiment sort, sécurise son quartier, reloge une dizaine de familles dont les toits ont été arrachés, puis progresse selon ce qu’il appelle « la technique de l’escargot » : d’abord les abords de Combani, où le régiment est implanté au centre de Grande-Terre, puis de plus en plus loin. Un détachement des FORMISC, les formations militaires de la sécurité civile, arrivé la veille du cyclone et resté sur place, permet d’ouvrir les axes plus vite que le plan cyclone ne le prévoyait. Le dimanche, il donne l’ordre de relever le mât des couleurs, couché et tordu par la tempête ; les métalliers-soudeurs du régiment le redressent, et le lundi matin des couleurs régimentaires sont rendues « pour montrer que Mayotte était debout, que leur régiment était debout ». Dans la foulée, il casse l’ordre de bataille habituel : au lieu de compagnies de formation professionnelle, dix sections de communes, pour que les jeunes Mahorais interviennent chez eux, en tenue de travail. « C’est la meilleure prise de contact qu’on ait pu avoir », résume-t-il — ce sont eux qui mettent le régiment en relation avec les villages et font remonter les besoins.
Sans réseau, les liaisons reposent sur des radios civiles portant à deux ou trois kilomètres, sur le retour de l’estafette — « à l’époque, on faisait ça à cheval » — et sur une liaison satellitaire qu’il ne désigne que par périphrase, « la liaison des étoiles ». Au bilan, le régiment a livré plus de 400 tonnes d’eau, de vivres et de produits de première nécessité, soit plus de la moitié des livraisons effectuées par les forces armées sur l’île.
Les références de l’épisode
- Le RSMA de Mayotte, régiment du service militaire adapté, dont la mission est l’insertion professionnelle des jeunes Mahorais de 18 à 25 ans
- Le cyclone Chido, qui frappe Mayotte le 14 décembre 2024
- Le cyclone Dikeledi, qui touche l’île un mois plus tard, le 12 janvier 2025
- Les FAZSOI, forces armées dans la zone sud de l’océan Indien, sous le contrôle opérationnel desquelles le régiment est placé en opération
- Les FORMISC, formations militaires de la sécurité civile, dont un détachement était présent à Mayotte au moment du cyclone
- Combani, au centre de Grande-Terre, où le régiment est implanté
- Mamoudzou, Koungou et Tsingoni, les trois communes où le régiment recrute le plus
- Chirongui, dans le sud de l’île, où le régiment cherche une emprise pour une compagnie supplémentaire
- Sada, étape du plan cyclone dans la progression vers le sud
- La Réunion, où le colonel Soubra a effectué son premier séjour au sein du SMA en 2006
- Madagascar et le canal du Mozambique, qui atténuent habituellement les dépressions avant Mayotte
- L’Afghanistan, cité comme théâtre d’opérations précédent du colonel
- Le ministère des Outre-mer, à Paris, où siège le commandement du service militaire adapté
Au fil de l’épisode
- 00:03:36 — Le cadre de l’entretien : Paris, siège du commandement du SMA, quelques semaines après le cyclone
- 00:04:51 — Le parcours du colonel Soubra : d’ancien professeur à chef de corps, quatre passages au SMA
- 00:09:10 — Mercredi 11 décembre : le Noël des enfants du régiment, puis l’alerte
- 00:11:14 — La mise en sécurité du régiment et des familles, jusqu’à l’alerte rouge du vendredi soir
- 00:13:10 — Samedi : le cyclone frappe entre 8 heures et 13 heures, 216 personnels confinés
- 00:15:20 — Les fenêtres du bureau éclatent : le drapeau du régiment mis à l’abri
- 00:16:12 — Un groupe de combat déployé en pleine tempête pour repousser les intrusions
- 00:17:41 — 13 heures, l’accalmie : les premiers ordres de déploiement
- 00:19:42 — La technique de l’escargot et les missions de reconnaissance des axes
- 00:20:25 — Le renfort des FORMISC, arrivé la veille du cyclone
- 00:22:05 — Le plan cyclone, mis à jour chaque saison sous le contrôle des FAZSOI
- 00:24:52 — Le mât des couleurs redressé par les métalliers-soudeurs
- 00:25:31 — La réorganisation en dix sections de communes
- 00:26:33 — Les transmissions : radios civiles, estafettes, « la liaison des étoiles »
- 00:28:20 — Les groupes électrogènes : centre opérationnel, infirmerie et frigos
- 00:29:21 — Deux militaires envoyés dans la tempête rallumer le groupe électrogène
- 00:30:11 — La peur, et la place du chef
- 00:31:49 — La capacité de résilience des Mahoraises et des Mahorais
- 00:33:59 — Plus de 400 tonnes de produits livrés
- 00:34:47 — L’uniforme qui apaise les tensions entre villages
- 00:36:12 — Le bilan 2024 du régiment, malgré les crises
- 00:39:02 — Les deux voies d’avenir : montée en puissance et reconstruction de Mayotte
- 00:42:06 — Les enseignements du cyclone : l’humilité et la préparation
- 00:43:11 — Le 13 janvier, en pleine alerte rouge, les jeunes se présentent au portail
FAQ
Qu’est-ce que le Service Militaire Adapté ?
Le service militaire adapté (SMA) est un dispositif militaire de formation et d’insertion professionnelle destiné aux jeunes ultramarins. À Mayotte, le régiment accueille des jeunes de 18 à 25 ans. Comme le résume le colonel Benjamin Soubra, ils y viennent apprendre un savoir-faire, mais surtout un savoir-être : « on leur apprend un métier, mais on apprend surtout un comportement ».
Quand le cyclone Chido a-t-il frappé Mayotte ?
Le cyclone Chido a frappé Mayotte le samedi 14 décembre 2024. Selon le colonel Soubra, l’île a été touchée le plus durement entre 8 heures et 13 heures du matin, avec des rafales dépassant 220 km/h. L’alerte rouge avait été déclenchée la veille au soir. Un mois plus tard, le 12 janvier 2025, le cyclone Dikeledi touchait de nouveau l’île.
Comment le RSMA de Mayotte s’est-il réorganisé après le cyclone ?
Dès le lundi suivant le cyclone, le colonel Soubra a abandonné l’organisation habituelle en compagnies de formation professionnelle pour créer dix sections de communes, réparties au nord, au sud, au centre, à l’est et à l’ouest. Les volontaires mahorais intervenaient ainsi dans leurs propres villages, ce qui a permis au régiment d’identifier rapidement les besoins de chaque commune.
Quel a été le rôle du RSMA dans l’aide à la population mahoraise ?
Après la phase de déblaiement et de nettoyage, le régiment a été engagé dans la livraison d’eau, de vivres et de produits de première nécessité. Au moment de l’entretien, le colonel Soubra fait état de plus de 400 tonnes de produits distribués, en camion et portés à la main, soit plus de 50 % de l’ensemble des livraisons effectuées par les forces armées sur l’île.
Quels ont été les résultats du RSMA de Mayotte en 2024 ?
Malgré la crise des barrages du début d’année et le cyclone Chido, le régiment annonce son meilleur recrutement historique, en hausse de 32 % par rapport à 2023, avec 675 volontaires stagiaires et 190 volontaires techniciens. Les femmes représentent 27 % des effectifs. Les volontaires stagiaires sont insérés à 75 %, dont 70 % en insertion durable, et les volontaires techniciens à 84 %.
Qui est le colonel Benjamin Soubra ?
Benjamin Soubra est le chef de corps du régiment du service militaire adapté de Mayotte au moment du cyclone Chido. Ancien professeur devenu officier issu du service national, il en est à sa huitième année au SMA, après un premier séjour à La Réunion en 2006, un poste de chef opérations à Mayotte de 2013 à 2015 et un passage à l’état-major du commandement à Paris.
