Trente et un ans de police, un détour par le Mali
La commandant Nelly a commencé sa carrière il y a trente et un ans en sécurité publique. Elle compte vingt-six ans de police nationale, entrecoupés d’une transition professionnelle de cinq ans vers la fonction publique hospitalière. Son parcours, dit-elle, se décline en deux grandes périodes : une période opérationnelle — voie publique, procédure judiciaire, commandement —, puis une période en direction générale. Elle passe quelques années à l’Inspection générale des services de la préfecture de police, occupe un poste à la direction générale de la police nationale, puis en sécurité publique, à la formation, et enfin à la Direction de la coopération internationale, devenue Direction de la coopération internationale et de sécurité. Pendant près de sept ans, elle y fournit des experts pour des missions de courte durée à l’étranger. « Je faisais déjà de la coopération internationale, mais dans mon bureau », résume-t-elle : elle voulait voir l’envers du décor.
L’occasion vient de l’Union européenne, pas de la coopération bilatérale française. Retenue dans un vivier européen, elle part un an au Mali pour une mission civile de rétablissement de l’état de droit. C’est son entrée dans l’international opérationnel.
Deux volets : les écrits du matin, le hall des départs le soir
Elle arrive à Madagascar le 10 décembre 2022, sans avoir pu suivre le stage d’expatriation faute de temps — trois mois seulement, au retour du Mali, pour refaire son passeport de service et boucler les formalités. Un mois d’hôtel, un poste isolé à dix-huit kilomètres de l’ambassade de France, un milieu inhabituel pour elle : à côté des services régaliens qu’elle connaît (police, gendarmerie, douanes), l’aéroport est peuplé d’acteurs privés, compagnies aériennes et exploitant d’aérodrome. Il lui faut trois à quatre mois pour être pleinement intégrée. Sa mission tient en deux volets : un volet technique, fait de formations et de conseils sur l’immigration irrégulière et la fraude documentaire ; un volet opérationnel, le contrôle des flux migratoires illégaux, la participation à des audits de sûreté et le démantèlement des réseaux de trafic d’êtres humains. Elle est compétente sur huit aéroports du pays.
Sa journée se découpe en trois. La matinée est consacrée aux écrits administratifs et aux bilans trimestriels et semestriels dus à sa hiérarchie. À midi, elle rejoint le hall des départs pour les vols internationaux, contrôle des documents frauduleux et conseille les compagnies sur les refus d’embarquement — elle n’est pas décideur, précise-t-elle, la compagnie décide. Puis elle fait ce qu’elle appelle sa « ronde » : munie d’un badge jaune qui ouvre les zones de sûreté à accès réglementé, elle parcourt tout l’aéroport, parle aux douaniers, aux agents de la société privée Amarante chargée de la sûreté aéroportuaire, au personnel d’entretien. Coupure entre 17 h et 20 h, le seul créneau sans vol, puis retour vers 20 h 30 pour les vols Air France, souvent jusqu’à 23 h ou minuit.
Former, coordonner, et d’abord créer le lien
Madagascar est décrit dans l’épisode comme la cinquième plus grande île du monde, à treize heures de vol de Paris, grande comme la France et le Benelux réunis, avec cinq mille kilomètres de côtes. On y entre facilement, souligne la commandant Nelly : il suffit d’acheter un visa à la frontière. Des ressortissants de la région des Grands Lacs, d’Afrique de l’Ouest, de l’Est et du Nord y transitent, avec des lignes directes vers Paris, Mayotte et La Réunion — d’où l’enjeu pour la France. Son argument auprès des partenaires malgaches dépasse pourtant l’immigration vers l’Europe : il s’agit aussi pour eux de contrôler leurs propres frontières, criminalité organisée et terrorisme compris. Sa formation phare porte sur la fraude documentaire et la réglementation transfrontière, un sujet rendu urgent par le renouvellement de 60 % des effectifs de la police de l’air et des frontières, moins d’un mois avant l’entretien : deux ans de travail à recommencer.
Sa méthode : partir des besoins du partenaire, réduire le format — la mallette pédagogique d’une semaine importée de France est devenue deux journées, une sur la fraude documentaire, une sur la réglementation transfrontière — et toujours mélanger les publics, police, gendarmerie et douanes, pour les obliger à travailler ensemble. Un bagage abandonné qu’aucun service ne signale lui révèle l’absence de protocole écrit ; elle construit alors une mallette de sensibilisation à la sûreté pour la police de l’air et des frontières, hors de son mandat premier. Elle monte aussi l’immersion d’un commandant de compagnie de gendarmerie d’Ivato dans une gendarmerie des transports aériens à La Réunion, dernière action de coopération de 2024, pour appuyer son projet de créer une véritable GTA. Le matériel suit : loupes et lampes UV pour la détection des faux documents, et son véhicule de service de douze ans cédé à la gendarmerie de l’aéroport, qui n’en avait aucun pour patrouiller.
Reste ce qu’elle place au-dessus de tout : « On peut avoir énormément de compétences, beaucoup d’expertise technique, ça peut être totalement inutile si on n’arrive pas à créer un lien avec le partenaire. » Les deux qualités du coopérant selon elle : le sens du relationnel et l’adaptabilité. Avec le recul, elle reconnaît avoir voulu aller trop vite en arrivant. Elle dit son admiration pour la résilience des Malgaches, qui travaillent avec très peu de moyens, et se déclare « totalement heureuse » à Madagascar, en célibat géographique, avec un Skype quotidien avec son mari.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- DCSD — Direction de la coopération de sécurité et de défense, au sein du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, qui finance et pilote les actions de coopération décrites dans l’épisode.
- Direction de la coopération internationale et de sécurité — service de la police nationale française où la commandant Nelly a travaillé avant son expatriation.
- Aéroport international d’Ivato — l’aéroport de la capitale malgache, où elle est basée et dispose d’un bureau.
- Amarante — société privée en charge de la sûreté aéroportuaire à Madagascar, décrite dans l’épisode comme « le bras armé » de l’aviation civile malgache.
- Aviation civile de Madagascar — autorité de tutelle du volet sûreté, rattachée au ministère des Transports.
- Ministère de la Sécurité publique de Madagascar — tutelle du volet immigration et lutte contre la fraude documentaire, équivalent du ministère de l’Intérieur français.
- Police de l’air et des frontières malgache — partenaire principal sur le contrôle des flux migratoires.
- Gendarmerie des transports aériens (GTA) — unité française spécialisée dans la sûreté aéroportuaire, modèle de l’immersion organisée à La Réunion.
- Inspection générale des services, préfecture de police — étape de son parcours en France.
- Espace Schengen — cadre réglementaire enseigné en formation, distinct de celui des départements et régions d’outre-mer.
Au fil de l’épisode
- 00:01:32 — Madagascar, carrefour des routes migratoires entre l’Afrique et l’Asie
- 00:04:10 — la visite du général commandant la DCSD, et pourquoi elle compte
- 00:05:51 — trente et un ans de carrière dans la police nationale
- 00:07:23 — l’envie de partir, le vivier de l’Union européenne, la mission au Mali
- 00:09:45 — l’arrivée à Madagascar et les premiers défis
- 00:12:09 — polyvalence et adaptabilité, les compétences réellement utiles
- 00:13:18 — les deux volets de la mission : technique et opérationnel
- 00:14:53 — pourquoi Madagascar est un point de passage vers la France et l’Europe
- 00:16:40 — une journée type de conseillère sûreté et immigration
- 00:20:22 — les tutelles malgaches et des contacts bien plus directs qu’en France
- 00:22:28 — coordonner les services : réunions à l’aéroport et comité de pilotage annuel
- 00:25:13 — adapter les formations au contexte local et aux moyens disponibles
- 00:28:28 — mesurer l’impact : montée en compétences et culture de sûreté
- 00:29:43 — le bagage abandonné qui a fait naître une mallette pédagogique
- 00:31:32 — l’immersion d’un gendarme malgache dans une GTA à La Réunion
- 00:34:06 — les dons de la France : loupes, lampes UV, véhicule de service
- 00:37:23 — la vie de coopérante, l’isolement et le réveillon chez les gendarmes
- 00:39:41 — représenter la France, et les qualités d’un bon coopérant
- 00:41:16 — ce qu’elle ramènera de Madagascar
- 00:44:45 — le conseil à son successeur : prendre le temps
FAQ
Qui est la commandant de police Nelly ?
Nelly est commandant de police française, forte de trente et un ans de carrière dans la police nationale. Après un an de mission civile au Mali pour l’Union européenne, elle est arrivée à Madagascar le 10 décembre 2022 comme conseillère sûreté et immigration pour la Direction de la coopération de sécurité et de défense, détachée du ministère de l’Intérieur auprès du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
Qu’est-ce qu’un conseiller sûreté et immigration ?
C’est un policier français détaché à l’étranger pour conseiller et former les autorités locales sur la sûreté aéroportuaire, le contrôle des flux migratoires et la fraude documentaire. Il n’exerce aucun pouvoir de police dans le pays hôte : il conseille, forme et accompagne. À Madagascar, la commandant Nelly couvre huit aéroports depuis sa base d’Ivato.
Pourquoi Madagascar est-il un enjeu pour le contrôle des flux migratoires ?
Selon l’épisode, Madagascar est la cinquième plus grande île du monde, dotée de cinq mille kilomètres de côtes, et il y est facile d’entrer puisqu’un visa s’achète à la frontière. Des ressortissants de la région des Grands Lacs, d’Afrique de l’Ouest, de l’Est et du Nord y transitent, avec des lignes aériennes directes vers Paris, Mayotte et La Réunion.
Qu’est-ce que la fraude documentaire dans le contrôle aux frontières ?
La fraude documentaire désigne l’usage de documents de voyage falsifiés, contrefaits ou usurpés pour franchir une frontière. C’est le cœur des formations dispensées par la commandant Nelly aux policiers, gendarmes et douaniers malgaches, avec du matériel simple financé par la coopération française : loupes et lampes UV pour identifier les faux documents.
Quelles qualités faut-il pour être coopérant ?
La commandant Nelly en cite deux. D’abord le sens du relationnel et de la communication : savoir aller vers l’autre, écouter, décrypter les messages. Ensuite l’adaptabilité et la polyvalence, indispensables dans un pays où les moyens matériels et humains sont rares. Sans lien créé avec le partenaire, dit-elle, toute l’expertise technique reste inutile.
Qu’est-ce que la DCSD ?
La Direction de la coopération de sécurité et de défense met en œuvre, au sein du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, la coopération structurelle de la France en matière de défense, de sécurité intérieure et de protection civile. Elle coordonne plus de trois cents experts et coopérants issus de quatre ministères, déployés dans cinquante-deux pays.
