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Colonel Éric de Lapresle : un coopérant au service des forces armées libanaises #14

Coopérant militaire français au Liban, le colonel Éric de Lapresle occupe un siège à l'école de guerre libanaise, à Beyrouth, et finance des projets pour deux brigades, à Tripoli et à Baalbek. Dans cet épisode du podcast Coopération, il décrit un pays au carrefour du monde, frappé par des crises simultanées, où un officier supérieur gagne aujourd'hui environ 350 dollars par mois. Il y défend une coopération « donnant-donnant », loin de toute posture charitable, et raconte ce qu'un militaire français en fin de carrière apprend d'une armée qui a tout appris de la débrouille.

Éric de Lapresle, coopérant militaire français auprès des forces armées libanaises

Un pays « au carrefour du monde », en crise de haute intensité

Le colonel Éric de Lapresle est coopérant militaire français auprès des forces armées libanaises, un poste qu’il occupe depuis un an et demi au moment de l’entretien et qu’il quittera en 2025, à la fin d’une carrière qu’il résume lui-même en quatre piliers : l’opérationnel (des régiments de cavalerie à Provins, Valence, Tarbes et Verdun, des opérations extérieures en Bosnie, au Liban, au Tchad, au Congo et en Afghanistan), la formation (instructeur à Saint-Cyr, professeur à l’école de guerre à Toronto, au Canada), les relations internationales et, enfin, la communication : il a été conseiller communication du chef d’état-major de l’armée de terre et chef du service d’information et de relations publiques de l’armée de terre. Il a 56 ans et il était déjà venu en mission au Liban en 2001.

Du pays, il donne une description faite de paradoxes : la taille d’un département français, bordé par la Syrie au nord et à l’est, par Israël au sud, avec Chypre au large ; « un pays très riche en réalité, mais plein de gens pauvres » ; un pays où l’on peut skier le matin et se baigner l’après-midi ; un carrefour de religions, de mers et de philosophies, peuplé de dix-huit communautés qui, dit-il, ont appris « pas forcément le vivre ensemble, mais en tout cas le vivre à côté ». S’y superposent une crise démographique, économique, politique et bancaire : un officier supérieur libanais qui gagnait 3 000 à 4 000 dollars trois ans plus tôt en perçoit environ 350 au moment de l’enregistrement.

Cinq coopérants, une école de guerre et deux brigades

La coopération française au Liban repose sur une équipe de cinq coopérants insérés dans l’armée libanaise, coordonnée avec la mission de défense de l’ambassade, à côté des 700 militaires français engagés dans la FINUL au sud du pays. Le colonel de Lapresle en détaille la répartition : un colonel conseille l’état-major libanais sur la transformation de sa structure de commandement ; un sapeur du génie travaille sur les régiments de travaux, la construction de checkpoints, le contre-minage et l’arrivée d’équipes cynophiles ; un coopérant s’occupe de la francophonie et pilote les professeurs de français qui tournent dans les unités ; un coopérant marine, arrivé l’été précédent, aide la marine libanaise à remonter en puissance ; un sous-officier assure le soutien de l’ensemble. Sur la francophonie, il parle d’« un combat permanent » : le français se parle surtout dans les communautés chrétiennes, les plus anciens le manient dans une langue très riche, les plus jeunes glissent vers un franglais. Depuis cette année, tous les officiers admis à l’école de guerre passent un test de français en septembre, puis suivent un cours obligatoire deux fois par mois — un budget de 2 500 euros finance deux petits déjeuners mensuels où cinquante officiers supérieurs libanais travaillent la langue pendant deux heures, autour d’un croissant.

Lui-même occupe trois périmètres. Le premier est un siège dans l’équipe de commandement de l’école de guerre libanaise, à Beyrouth, une vingtaine de cadres dont une majorité de généraux, qui forme chaque année deux promotions d’une soixantaine de stagiaires. Son rôle y est moins d’apporter les derniers standards de l’OTAN que de résoudre des problèmes concrets : trouver des livres, trouver des instructeurs bilingues, voire trilingues, maintenir des processus de formation dans un contexte dégradé. La DCSD y a financé une bibliothèque, garnie d’ouvrages donnés par l’école de guerre française et signalée à l’entrée par l’insigne de la coopération militaire française au Liban. Le deuxième périmètre est le soutien à deux brigades ciblées : celle de Tripoli, au nord, où des caméras financées par la France permettent de contrôler les 26 000 véhicules qui passent chaque jour et de retrouver des voitures volées ou des personnes recherchées ; celle de Baalbek, à l’est, région de production du Captagon, cette drogue chimique fabriquée à l’échelle industrielle, où la coopération finance la formation à la tenue d’une chambre d’opérations et des caméras reliées aux checkpoints. Le troisième est la communication : un compte X de la mission de défense, ouvert environ un an plus tôt, publie près de 360 messages destinés d’abord au public libanais.

« Donnant-donnant » : ce que la France apprend de l’armée libanaise

Le colonel de Lapresle revendique deux leitmotivs. Le premier : « rappelle-toi que tu n’es pas chez toi » — une discipline mentale, dit-il, pour ne pas juger dix-huit communautés à l’aune de critères occidentaux, et pour écouter la vérité de l’autre plutôt que d’imposer la sienne. Le second : la coopération n’est pas une démarche charitable mais un jeu « donnant-donnant » — ce qui est fait à Tripoli ou à Baalbek est bon pour le Liban et bon pour la France. Il aborde frontalement la position ambivalente d’un militaire français au Liban, alors que la France dit son amitié à Israël, pays que la grande majorité des Libanais perçoit comme l’ennemi du sud, et que d’autres militaires français servent dans la FINUL : il y voit non pas une contradiction mais « la force de la France et son honneur », la capacité à tenir des positionnements complexes dans un monde complexe.

Ce qu’il retient surtout, c’est ce que l’armée libanaise lui apprend. Le leadership, d’abord : « commander, c’est nourrir. » Il raconte qu’un général sunnite commandant le nord a mis en commun les lopins de terre de ses soldats et obtenu l’aide des communes voisines pour offrir chaque jour petit déjeuner et déjeuner à sa brigade — dans une armée où la solde ne suffit plus, l’attachement des soldats naît de là. La débrouillardise, ensuite, qu’il illustre par une comparaison prosaïque : une panne de voiture réparée en France après cinq semaines d’attente et environ 1 500 euros de facture, la même réparée au Liban le lendemain matin pour 50 dollars. Et les forces morales : face à des Libanais qui raisonnent en partant du principe qu’ils n’ont rien, il estime qu’un militaire français en fin de carrière apprend davantage au Liban qu’à l’école de guerre en son temps. À qui envisagerait de le remplacer, il conseille de venir — plus confortable sans enfants, dit-il, dans un pays où l’évacuation de ressortissants reste un scénario possible — et se dit, sans hésiter, « un coopérant heureux ».

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • La DCSD (Direction de la coopération de sécurité et de défense), qui met en œuvre la coopération structurelle française en matière de défense, de sécurité intérieure et de protection civile
  • L’école de guerre libanaise, à Beyrouth, où le colonel de Lapresle est détaché
  • La FINUL, Force intérimaire des Nations unies au Liban, qui compte 700 militaires français
  • Le général Aoun, commandant en chef de l’armée libanaise, suivi par 500 000 abonnés sur les réseaux sociaux
  • Les brigades de Tripoli, au nord, et de Baalbek, à l’est du Liban
  • Le Captagon, drogue chimique produite de façon industrielle dans la région de Baalbek
  • L’école spéciale militaire de Saint-Cyr, où il a été instructeur
  • Le service d’information et de relations publiques de l’armée de terre, qu’il a dirigé
  • Byblos, présentée par l’invité comme la ville peuplée la plus ancienne du monde, ainsi que Tyr, Tripoli et Baalbek

Au fil de l’épisode

  • 00:01:04 — L’entretien est enregistré au siège de la DCSD à Paris, autour de la mission au Liban
  • 00:01:49 — Le colonel de Lapresle présente une carrière construite autour de quatre piliers
  • 00:03:19 — Le contexte libanais : géographie, paradoxes, dix-huit communautés et crises de haute intensité
  • 00:06:07 — Le périmètre de la coopération : cinq coopérants insérés dans l’armée libanaise
  • 00:08:48 — La francophonie au Liban, « un combat permanent », et les cours de français financés par la DCSD
  • 00:10:53 — Son siège à l’école de guerre libanaise et la bibliothèque financée par la France
  • 00:13:28 — Les brigades de Tripoli et de Baalbek : caméras, contrôle des flux et lutte contre le Captagon
  • 00:16:00 — Le principe « donnant-donnant » de la coopération
  • 00:16:51 — La communication et l’influence : le compte X de la mission de défense
  • 00:18:21 — « Rappelle-toi que tu n’es pas chez toi » : la posture du coopérant
  • 00:20:14 — Les projets en cours, dont un groupe de travail trilingue à l’école de guerre
  • 00:23:24 — La position d’un coopérant français entre forces armées libanaises et FINUL
  • 00:25:03 — Ce qui a changé depuis sa mission de 2001 : débrouillardise et forces morales
  • 00:27:56 — La place particulière du coopérant français au Liban
  • 00:29:08 — Son regard de communicant sur la DCSD
  • 00:31:27 — Ce qu’il apprend de l’armée libanaise : « commander, c’est nourrir »
  • 00:33:06 — Les conseils à celui qui le remplacera et la vie quotidienne à Beyrouth
  • 00:36:02 — « Êtes-vous un coopérant heureux ? »

FAQ

Qui est le colonel Éric de Lapresle ?

Éric de Lapresle est un colonel de l’armée de terre française, coopérant militaire de la DCSD auprès des forces armées libanaises et détaché à l’école de guerre libanaise, à Beyrouth. Âgé de 56 ans au moment de l’entretien, il a servi en régiment de cavalerie, en opérations extérieures, comme instructeur à Saint-Cyr et comme chef du service d’information et de relations publiques de l’armée de terre.

Qu’est-ce qu’un coopérant militaire de la DCSD ?

Un coopérant militaire est un militaire français mis à disposition d’une administration partenaire étrangère pour l’accompagner dans la durée. Au Liban, cela signifie occuper un siège dans une structure libanaise, conseiller ses responsables, monter des projets de formation et d’équipement et en obtenir le financement. Le colonel de Lapresle décrit une démarche « donnant-donnant », et non une aide charitable.

En quoi consiste la coopération française au Liban ?

Cinq coopérants français sont insérés dans l’armée libanaise : conseil à l’état-major, génie, francophonie, marine et soutien. Ils travaillent avec la mission de défense de l’ambassade, à côté des 700 militaires français engagés dans la FINUL. Leurs actions vont du financement d’une bibliothèque à l’école de guerre à l’équipement en caméras des brigades de Tripoli et de Baalbek.

Pourquoi la France finance-t-elle des caméras à Tripoli et à Baalbek ?

À Tripoli, au nord, les caméras financées par la coopération française permettent à l’armée libanaise de contrôler les 26 000 véhicules qui empruntent chaque jour l’axe et de retrouver véhicules volés ou personnes recherchées. À Baalbek, à l’est, elles sont reliées à une chambre d’opérations pour surveiller une région où le Captagon, drogue chimique, est produit de façon industrielle.

Parle-t-on encore français au Liban ?

Oui, mais c’est « un combat permanent », selon le colonel de Lapresle. Le français reste surtout présent dans les communautés chrétiennes ; les générations anciennes le maîtrisent finement, les plus jeunes glissent vers un franglais. Pour l’entretenir, la DCSD finance des cours dans les unités et, à l’école de guerre, un test de français en septembre puis des sessions obligatoires deux fois par mois.

Que retient le colonel de Lapresle de l’armée libanaise ?

Il dit apprendre autant qu’il transmet. Il retient d’abord une conception du commandement où « commander, c’est nourrir » : un général du nord a mis en commun les lopins de terre de ses soldats pour les nourrir deux fois par jour. Il retient aussi une débrouillardise et des forces morales forgées par des années de crise, dans un pays qui raisonne en partant du principe qu’il n’a rien.

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