L’engagement d’un jeune homme
En 1942, Jean Legay a 18 ans. Il travaille comme mécanicien-outilleur pour les montres LIPP, dont l’usine a été déplacée à Valence. Après quelques actes de provocation contre l’occupant italien, un officier lui conseille de s’engager. Issu d’une famille de militaires — son père était militaire de carrière —, cet engagement lui semble naturel. Il quitte sa famille sans qu’elle soit au courant et se retrouve à Montpellier, puis en Tunisie et en Algérie. C’est là qu’on lui propose de devenir parachutiste. Il accepte sans hésiter et part en formation à Fès, au Maroc, où il obtient le brevet numéro 1284, l’un des tout premiers délivrés à des Français.
Son premier saut est une épreuve : l’apprenti parachutiste devant lui refuse de sauter et se fait brutaliser par le moniteur. « Alors et toi tu veux sauter ? Moi j’ai dit, je vais mourir, mais je vais sauter. »
Baptême du feu dans les Vosges
Une fois breveté, son régiment est intégré à la 82e division aéroportée américaine. Il est parachuté en Sicile, puis traverse l’Italie avant de revenir sous commandement français pour la campagne des Vosges, à l’automne 1944. Il décrit des combats extrêmement durs, dans un froid sibérien et sous une pluie constante. Les trous de combat se remplissent d’eau, les arbres éclatent sous les obus. Face à eux, les Waffen-SS et leurs chars Panther. Il se souvient d’avoir été encerclé, sans ravitaillement pendant trois jours, jusqu’à ce qu’une batterie allemande soit capturée et que ses chevaux servent à nourrir le régiment.
À seulement vingt ans, il est chef de groupe et commande entre 8 et 12 hommes. Une responsabilité qu’il assume avec un calme déconcertant : « On avait tellement l’habitude des manœuvres […] que tout semblait naturel. Sauf que c’était à balle réelle. »
La blessure et la survie
C’est au col du Ménil, lors d’un assaut, qu’il est grièvement blessé. Une « dégelée de mortier » le frappe alors qu’il passe le col. Touché à la mâchoire et dans les reins par des éclats, il s’effondre et ne peut plus se relever. Les infirmiers lui prodiguent les premiers soins mais doivent continuer à avancer avec les troupes. Il reste seul sur la pente, sous la pluie, du matin jusqu’au soir. Il raconte avoir entendu un autre blessé hurler, attirant à chaque fois une rafale de mitrailleuse allemande. L’évacuation est un calvaire : transporté par des brancardiers marocains sous les tirs de mortier, il passe plusieurs jours dans une cabane, allongé sur un tas de pommes de terre, sans soins.
Lors du triage, un soldat noir le prend pour un « boche » à cause de sa tenue de parachutiste américain. Jean Legay parvient à articuler quelques mots en français pour prouver son identité et être enfin pris en charge correctement.
D’une guerre à l’autre
Évacué vers Besançon, Marseille puis Alger pour sa convalescence, il ne pense qu’à une chose : rejoindre son régiment. La guerre n’est pas finie. Il réussit à reprendre un bateau pour la France et retrouve son unité à Lons-le-Saunier, alors en repos après la campagne d’Alsace. Il se souvient du jour de l’armistice : il était dans un avion, s’apprêtant à larguer des parachutistes, quand le pilote américain a tout arrêté. « C’est l’armistice, il risque de se tuer. On se pose. » À peine la Seconde Guerre mondiale terminée, et après s’être marié à Alger, il repart aussitôt avec son régiment pour l’Indochine.
Pourquoi repartir si vite ? « Il ne faut pas abandonner les copains. On fait partie d’une société à part. » Son épouse, fille d’Alger travaillant pour l’Amirauté, savait qu’elle épousait un militaire et a accepté ce nouveau départ.
L’enfer indochinois
En Indochine, Jean Legay découvre une autre forme de guerre. Face aux Allemands, le combat était franc. Contre le Việt Minh, c’est une guerre de l’ombre, faite d’embuscades, de routes piégées et d’un ennemi insaisissable. « C’était plutôt la guerre sournoise chez eux », explique-t-il. Il participe à l’opération sur Bac Kan, où son régiment est parachuté pour reprendre le contrôle du nord-ouest du pays. C’est lors du rapatriement par camion vers Hanoï qu’il est blessé pour la seconde fois. Son convoi tombe dans une embuscade, son camion se renverse dans le fossé.
Il se retrouve coincé sous le véhicule, les côtes pressées par les ridelles, la gorge enfoncée par des souches acérées. Persuadé que sa fin est arrivée, il est finalement dégagé par le treuil d’un autre camion. Avec des côtes et la gorge fracturées, il est hospitalisé à Hanoï, puis rapidement employé comme magasinier, car « si on pouvait marcher, on était employés à faire quelque chose d’autre ».
Observateur à Diên Biên Phu
Après son premier séjour de deux ans, il rentre à Sétif en Algérie. Promu chef de section, on lui confie un poste de chef comptable qui ne lui plaît guère. Préférant la technique, il se porte volontaire comme mécanicien pour les avions d’observation d’artillerie. Sa candidature est d’abord rejetée, mais il profite de l’absence de son chef de corps pour postuler à nouveau. Accepté, il part en formation à Rochefort puis est renvoyé presque immédiatement en Indochine pour un second séjour, cette fois au sein d’un groupe aérien d’observation.
C’est depuis les airs, comme observateur et mécanicien, qu’il assiste, impuissant, à la chute de Diên Biên Phu. Il voit la piste d’aviation devenir inutilisable et les points d’appui s’éteindre les uns après les autres, « la mort dans l’âme ».
Une vie après les armes
Après l’Indochine, il est affecté en Allemagne, puis part pour la guerre d’Algérie. Il y sert comme mécanicien, effectuant des missions de vol opérationnelles. Il continue sa carrière, passe officier à l’école de Dax et prend sa retraite en 1972 avec le grade de commandant, après trente ans de service. Mais il ne s’arrête pas là : pour que son épouse, qui avait cessé de travailler pour le suivre, puisse avoir sa propre retraite, il travaille encore quinze ans dans le civil. Une expérience qui le confronte à un monde dont les valeurs morales ne sont pas les siennes.
Il raconte avoir démissionné d’un poste chez Berliet quand il a compris qu’on l’avait embauché pour pousser un ancien vers la sortie. « Je ne vais pas prendre la place à quelqu’un alors que je suis un retraité. »
Ma maison, les Gueules Cassées
Jean Legay a découvert l’association des Gueules Cassées par hasard, en rencontrant un camarade porte-drapeau lors d’une cérémonie. Ne connaissant pas l’organisation, il se laisse convaincre de la rejoindre. Il y trouve une ambiance particulière, une camaraderie plus poussée et une fraternité durable. L’association, qui regroupe les blessés de la face et de la tête, lui apporte un soutien et un sentiment d’appartenance uniques. Il s’y sent tellement bien qu’il la considère comme sa véritable famille.
« Pour moi, c’est ma maison », confie-t-il. Il croit fermement à l’importance de la transmission entre générations et à la nécessité d’accompagner les jeunes blessés pour les aider à trouver leur place dans la société.
Les références de l’épisode
- Union des Blessés de la Face et de la Tête (UBFT), ou « Gueules Cassées »
- Armée de l’Air
- 82e division aéroportée américaine (82nd Airborne)
- 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes (1er RCP)
- 23e Groupe Aérien d’Observation d’Artillerie (23e GAOA)
- Opération Léa (Indochine)
- Combats des Vosges (1944)
- Bataille de Diên Biên Phu (1954)
- Lieux cités : Montpellier, Valence, Fès (Maroc), Sicile, Vosges, col du Ménil, Lons-le-Saunier, Alger, Sétif (Algérie), Indochine, Bac Kan, Hanoï, Kaobang, Lang Son, Dax
- Entreprises : Montres LIPP, Berliet
- Matériels : Chars Panther, fusil M1, avions DC-3, DC-4, L-19
Au fil de l’épisode
- L’engagement de Jean Legay dans l’armée de l’Air à 18 ans, en 1942.
- Son parcours de formation : Montpellier, la Tunisie, l’Algérie, puis Fès au Maroc.
- L’obtention de son brevet de parachutiste, le numéro 1284.
- Le souvenir marquant de son tout premier saut en parachute.
- Son intégration à la 82e division aéroportée américaine et son parachutage en Sicile.
- La campagne des Vosges à l’automne 1944 : le froid, la pluie et les combats acharnés.
- Son rôle de chef de groupe, à la tête de 8 à 12 hommes à seulement 20 ans.
- Le récit de sa grave blessure par des éclats de mortier au col du Ménil.
- Sa longue attente sur le champ de bataille, seul et sans pouvoir bouger du matin au soir.
- L’évacuation chaotique sous le feu ennemi.
- L’épisode du triage, où il est pris pour un soldat allemand à cause de sa tenue.
- Sa convalescence à Alger et sa détermination à retourner au combat.
- Son souvenir du jour de l’armistice, vécu à bord d’un avion en pleine mission.
- Son mariage juste après la guerre et son départ immédiat pour l’Indochine.
- La différence entre la guerre conventionnelle en Europe et la guérilla en Indochine.
- Sa participation à l’opération sur Bac Kan.
- Sa deuxième blessure lors d’une embuscade, son camion s’étant renversé.
- Son retour en Algérie et son affectation à un poste de comptable qu’il n’apprécie pas.
- Sa décision de se porter volontaire comme mécanicien pour les avions d’observation.
- Son deuxième séjour en Indochine, où il assiste depuis les airs à la chute de Diên Biên Phu.
- Son service en Algérie, cette fois comme mécanicien navigant.
- Sa fin de carrière militaire : il passe officier et prend sa retraite en 1972 comme commandant.
- Sa seconde carrière de quinze ans dans le civil pour assurer la retraite de son épouse.
- Sa découverte tardive de l’association des Gueules Cassées.
- Ce que représente l’association pour lui : une fraternité, un soutien, « sa maison ».
FAQ
Qui est Jean Legay ?
Jean Legay est un ancien militaire français, né vers 1923. Engagé volontaire à 18 ans en 1942, il devient l’un des premiers parachutistes brevetés français (brevet n°1284). Il a combattu durant la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Indochine et la guerre d’Algérie. Grièvement blessé à deux reprises, il a terminé sa carrière en 1972 avec le grade de commandant. Il est membre de l’association des Gueules Cassées, qu’il considère comme sa maison.
Dans quels conflits Jean Legay a-t-il combattu ?
Jean Legay a participé à trois conflits majeurs du XXe siècle. Il a d’abord combattu durant la Seconde Guerre mondiale, notamment en Sicile, en Italie et lors de la très dure campagne des Vosges en 1944. Il a ensuite effectué deux séjours en Indochine, où il a vécu la guérilla et assisté à la chute de Diên Biên Phu. Enfin, il a servi durant la guerre d’Algérie, cette fois comme mécanicien dans l’aviation d’observation.
Comment Jean Legay a-t-il été blessé ?
Jean Legay a été blessé deux fois au combat. La première fois, très grièvement, en octobre 1944 dans les Vosges, au col du Ménil. Il a reçu des éclats de mortier dans la mâchoire et dans le dos. La seconde fois, en Indochine, lors d’une embuscade. Le camion dans lequel il se trouvait a été mitraillé et s’est renversé, lui causant des fractures aux côtes et une blessure à la gorge.
Qu’est-ce que l’association des Gueules Cassées ?
L’association des Gueules Cassées, de son nom officiel l’Union des Blessés de la Face et de la Tête (UBFT), a été fondée en 1921 par des soldats défigurés lors de la Première Guerre mondiale. Elle a pour mission d’accompagner les blessés de guerre, notamment ceux touchés au visage, mais aussi les victimes de blessures psychologiques comme le stress post-traumatique. Pour Jean Legay, elle représente une famille, un lieu de fraternité et de confiance entre les différentes générations de combattants.
Pourquoi Jean Legay est-il considéré comme l’un des premiers parachutistes français ?
Jean Legay fait partie de la toute première génération de parachutistes formés par l’armée française durant la Seconde Guerre mondiale. Après son engagement en 1942, il se porte volontaire et suit sa formation à Fès, au Maroc. Il y obtient le brevet parachutiste numéro 1284. Ce numéro très bas témoigne de son appartenance au cercle très restreint des pionniers de cette arme, formés en Afrique du Nord avant de combattre en Europe.
