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Commandant (Sapeur-pompier) JM Dumaz : Coopération et enjeux stratégiques à Singapour #12

Officier sapeur-pompier passé par le SDIS des Bouches-du-Rhône, Jean-Michel Dumaz est détaché à Singapour depuis janvier 2021 comme expert technique international de la DCSD. Depuis ce poste, il conçoit et pilote des projets de coopération en protection civile pour plus d'une dizaine de pays d'Asie du Sud et du Sud-Est : sécurisation des grands ports après la catastrophe de Beyrouth, lutte contre les feux de tourbières en Indonésie, formations régionales et exercices de gestion de crise. Il raconte le quotidien d'un coopérant — cartographie des acteurs, agendas politiques mouvants, patience diplomatique — et cette fonction qu'il décrit comme un couteau suisse.

Jean-Michel Dumaz, coopération protection civile en Asie du Sud-Est depuis Singapour

Un pompier des Bouches-du-Rhône devenu coopérant à Singapour

Jean-Michel Dumaz est officier sapeur-pompier. Il a fait carrière au Service départemental d’incendie et de secours des Bouches-du-Rhône, entre Marseille et Aix-en-Provence, où il est monté jusqu’au grade de commandant et où il a notamment été en charge des relations internationales. Il a ensuite été détaché auprès d’un pôle de compétitivité, sur des projets de recherche et d’innovation en technologies de sécurité et de défense, montés avec des financements européens et des partenaires de plusieurs pays. « Effectivement, c’est peut-être un parcours atypique », concède-t-il, avant d’ajouter que le monde des sapeurs-pompiers en compte beaucoup d’autres, « probablement des fois plus atypiques que le mien ». Depuis janvier 2021, il est expert technique international à Singapour pour la Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD), la direction du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères qui met en œuvre la coopération structurelle de la France en matière de défense, de sécurité intérieure et de protection civile. Son cycle d’intégration, en pleine crise sanitaire, a duré « à peu près 24 heures ».

Il décrit un quotidien fait de cartographie et de dialogue. Singapour d’abord, « petit en taille mais très dense en acteurs », avec pour interlocuteur principal la Singapore Civil Defence Force, les pompiers de la cité-État. Puis plus d’une dizaine de pays d’Asie du Sud et du Sud-Est, où il faut identifier les agences — ministérielles, territoriales ou interministérielles — chargées de la protection civile. Rien d’essentiel ne se règle à distance, précise-t-il : « Les principales autorités, on les rencontre en présentiel, on ne les rencontre pas en visio, et surtout pas la première fois. »

Global Port Safety : une douzaine de grands ports d’Asie sous surveillance

Le premier grand projet qu’il pilote s’appelle Global Port Safety (GPS). Son point de départ est une observation géographique : quand on regarde une carte de la région, « on voit du bleu ». Archipels comme l’Indonésie et les Philippines, péninsules, longues façades maritimes — les échanges intra-asiatiques passent par la mer, là où l’Europe s’appuie encore beaucoup sur le rail et la route. Et si ces pays comptent des milliers de ports, leur commerce international se concentre dans quelques-uns : Jean-Michel Dumaz cite l’Indonésie, où environ 45 % du commerce dépend du seul port de Djakarta, devenu un hub pour tout l’archipel. La catastrophe du port de Beyrouth a fait le reste. « On parle de Beyrouth quand on est dans un port, tout le monde comprend que c’est ce qui s’est passé, et tout le monde a eu cette réflexion : est-ce que ça pourrait arriver chez moi ? » Il a donc dressé la liste et la caractérisation d’une douzaine de grands ports d’Asie du Sud et du Sud-Est, puis bâti autour d’eux un programme de coopération : formation des pompiers portuaires, des garde-côtes et des autorités maritimes.

Le projet dépasse largement le cadre bilatéral. Il associe la France et la Pologne côté européen, avec un financement de l’Union européenne, ainsi que Singapour et la République de Corée, et bénéficie à huit pays d’Asie du Sud-Est. La semaine de l’entretien, six experts venus de France animaient à Singapour des exercices sur table réunissant 45 participants d’une quinzaine de pays d’Asie, autour de scénarios de crise majeure en environnement portuaire mêlant pompiers, garde-côtes, autorités portuaires et entreprises privées.

Tourbières en feu, patience diplomatique et fonction couteau suisse

Le second grand chantier surprend davantage : la lutte contre les feux de forêt en zone équatoriale. « Quand on vient de France, on ne s’imagine pas forcément qu’il y ait des feux de forêt importants dans cette région », reconnaît-il. Le changement climatique et le phénomène El Niño y allongent la saison sèche, et les feux de végétation sont en forte croissance depuis un peu moins d’une dizaine d’années, générant des fumées qui traversent les frontières et deviennent un irritant diplomatique entre la Malaisie, Singapour et l’Indonésie, comme entre la Thaïlande, le Laos et le Cambodge. Le cas des tourbières indonésiennes — des accumulations de végétation formées sur des milliers d’années, qui atteignent parfois dix mètres d’épaisseur — concentre deux enjeux. Le premier est sanitaire : ces feux dégagent des fumées âcres qui stagnent des jours ou des semaines et tuent chaque année des dizaines à des centaines de personnes, les enfants et les personnes fragiles en premier ; en 2015, la pollution a rendu la pratique du sport impossible à Singapour. Le second est climatique : selon l’invité, les tourbières du monde stockent environ 3 % du carbone accumulé, un puits qui ne se régénère qu’à l’échelle de milliers d’années.

La réponse française prend la forme d’assistance technique, c’est-à-dire de transfert de connaissances : formateurs envoyés sur place, formations régionales réunissant plusieurs pays, et un master en langue anglaise consacré aux feux de forêt, monté avec l’École d’application de la sécurité civile, qui accueille chaque année une dizaine de stagiaires asiatiques à Montpellier, Aix-en-Provence et Bordeaux. Ce volet est mené avec la Corée du Sud et son service forestier, et bénéficie à une quinzaine de pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie centrale. Quant à ce que quatre ans de poste lui ont appris, Jean-Michel Dumaz répond sans hésiter : la patience — « on met six, douze, dix-huit, vingt-quatre mois pour envisager la première activité ensemble » — et l’écoute, pour ne jamais arriver « avec un package de solutions ». Un métier qu’il résume en une image : « une fonction de couteau suisse ».

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • La Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD), au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, qui met en œuvre la coopération structurelle de la France en défense, sécurité intérieure et protection civile.
  • Le Service départemental d’incendie et de secours des Bouches-du-Rhône, où l’invité a fait carrière jusqu’au grade de commandant.
  • La Singapore Civil Defence Force, les pompiers de Singapour, interlocuteurs quotidiens du poste.
  • La Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, désignée comme l’« expert métier » français vers lequel on se tourne pour monter les missions d’expertise.
  • Global Port Safety (GPS), projet de sécurisation d’une douzaine de grands ports d’Asie du Sud et du Sud-Est.
  • La stratégie indo-pacifique de la France, feuille de route du poste depuis 2021.
  • La Brigade de sapeurs-pompiers de Paris et les formations militaires de la sécurité civile, mobilisées pour les actions de coopération.
  • Les marins-pompiers de Marseille, venus animer une formation feu de navire à Singapour.
  • L’Office national des forêts et l’INRA, cités parmi les compétences françaises mobilisables sur les feux de végétation.
  • Le port de Djakarta, qui concentre environ 45 % du commerce indonésien.
  • La catastrophe du port de Beyrouth, déclencheur de la réflexion sur la prévention des accidents majeurs en zone portuaire.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:44 — Officier sapeur-pompier détaché auprès de la DCSD à Singapour depuis janvier 2021
  • 00:02:40 — Un parcours atypique : SDIS des Bouches-du-Rhône, relations internationales, pôle de compétitivité
  • 00:04:41 — Une intégration réduite à 24 heures, en pleine crise sanitaire
  • 00:06:10 — Le quotidien d’un coopérant : cartographier les acteurs d’une dizaine de pays
  • 00:08:38 — Pourquoi le présentiel reste incontournable face à la visioconférence
  • 00:11:17 — L’Asie du Sud-Est, zone à forts enjeux géopolitiques et économiques
  • 00:12:54 — Se synchroniser avec les attachés de défense, de sécurité intérieure et les services économiques
  • 00:14:38 — La Direction générale de la sécurité civile, expert métier des missions d’expertise
  • 00:16:23 — Le projet Global Port Safety et la douzaine de grands ports visés
  • 00:17:42 — « Quand on regarde une carte de cette région, on voit du bleu »
  • 00:19:26 — La catastrophe de Beyrouth comme déclencheur de la prévention portuaire
  • 00:21:16 — La lutte contre les feux de forêt en Asie du Sud-Est
  • 00:23:16 — Les tourbières d’Indonésie : fumées mortelles et puits de carbone
  • 00:25:32 — Formations régionales, master en anglais, stagiaires asiatiques en France
  • 00:26:46 — Exercices sur table de gestion de crise portuaire à Singapour
  • 00:27:44 — Maintenir la visibilité et le leadership de la France entre partenaires
  • 00:32:12 — Des priorités mouvantes au rythme des changements politiques
  • 00:34:42 — L’impact personnel : expatriation familiale et sortie de zone de confort
  • 00:36:51 — Ce que la diplomatie apprend : la patience et l’écoute
  • 00:39:05 — « Un peu une fonction de couteau suisse »
  • 00:40:23 — Un coopérant heureux ? « Plutôt bien balancé »

FAQ

Qui est Jean-Michel Dumaz ?

Jean-Michel Dumaz est un officier sapeur-pompier français. Il a fait carrière au Service départemental d’incendie et de secours des Bouches-du-Rhône, jusqu’au grade de commandant, avant un détachement dans un pôle de compétitivité consacré à la recherche en technologies de sécurité et de défense. Depuis janvier 2021, il est expert technique international à Singapour pour la DCSD.

Qu’est-ce que la DCSD ?

La Direction de la coopération de sécurité et de défense est la direction du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères qui met en œuvre la coopération structurelle de la France en matière de défense, de sécurité intérieure et de protection civile. Elle coordonne un réseau de plus de 300 experts et coopérants issus de quatre ministères, dans 52 pays.

En quoi consiste le travail d’un coopérant à l’étranger ?

Selon Jean-Michel Dumaz, il consiste d’abord à cartographier les acteurs locaux et à entretenir le dialogue avec les agences partenaires, puis à concevoir des activités de coopération répondant aux besoins des pays cibles et aux priorités françaises. S’y ajoutent les commandes de l’ambassade et de l’administration centrale. Il résume la fonction par une image : « un couteau suisse ».

Qu’est-ce que le projet Global Port Safety ?

Global Port Safety (GPS) est un projet de coopération régionale visant à renforcer la sécurité d’une douzaine de grands ports d’Asie du Sud et du Sud-Est, par la formation des pompiers portuaires, des garde-côtes et des autorités maritimes. Il associe la France et la Pologne avec un financement européen, ainsi que Singapour et la République de Corée, et bénéficie à huit pays.

Pourquoi les feux de tourbières sont-ils un enjeu climatique majeur ?

Les tourbières sont des accumulations de végétation formées sur des milliers d’années, qui atteignent jusqu’à dix mètres d’épaisseur en Indonésie. Ce sont des puits de carbone : d’après l’invité, les tourbières du monde stockent environ 3 % du carbone accumulé. Quand elles brûlent, ce carbone est relâché et ne se régénère pas à l’échelle humaine.

Comment la France reste-t-elle visible dans des projets multi-partenaires ?

Jean-Michel Dumaz distingue deux leviers. Le premier est politique : la France reste à l’initiative et dans la gouvernance des projets, décisionnaire des grandes priorités, même quand la mise en œuvre est confiée à un opérateur. Le second est opérationnel : à chaque action, des formateurs français interviennent en uniforme, ce qui rend la présence française immédiatement identifiable.

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