Les débuts de la Coopération
Jérôme Froissart raconte les débuts de la Coopération Internationale de Monaco, une aventure née d’une ambition politique forte au moment de l’avènement du Souverain. Aux côtés de Bernard Fautrier et Frédéric Platini, il a participé à la création de cette direction, avec pour mission de développer une aide publique au développement efficace et pragmatique. L’objectif était clair : tisser des relations bilatérales basées sur un principe de « gagnant-gagnant » pour lutter contre la pauvreté. Il souligne le rôle essentiel du réseau des consuls honoraires de Monaco, des acteurs influents qui ont ouvert des portes et permis de construire des partenariats solides sur le terrain.
Cette période a été marquée par une approche de proximité, faite de rencontres avec les institutions mais aussi avec les populations locales. « Ce qu’il ne faut pas c’est être un Père Noël », se souvient-il. L’enjeu était de construire des solutions de développement pérennes, loin d’une simple logique de charité.
De la charité à l’impact
Après une décennie passée à la Coopération, Jérôme Froissart a rejoint l’AMADE, où il a initié une profonde transformation. Il décrit le passage d’une association caritative traditionnelle, organisant des levées de fonds, à un véritable acteur du développement et de la « philanthropie d’impact ». Cette nouvelle vision, qu’il nomme « l’AMADE 2.0 », s’est structurée autour de cinq grands programmes pour répondre aux problématiques complexes de l’enfance : maltraitance, pauvreté, accès à l’éducation, etc. En se concentrant sur ce sujet, il a découvert « l’étendue du désastre » et la multiplicité des vulnérabilités qui touchent les enfants.
L’approche de l’AMADE a changé : au lieu de se substituer aux acteurs locaux, l’association a pris le parti de les identifier et de les accompagner pour en faire des « champions de la protection de l’enfance » dans leur propre pays. Cette stratégie vise à renforcer durablement les capacités locales, pour que les solutions survivent aux financements.
Les enfants fantômes
Parmi les combats menés par l’AMADE, Jérôme Froissart s’attarde sur celui des « enfants fantômes ». Il explique ce terme découvert en Afrique : il s’agit d’enfants qui n’ont pas d’état civil, aucune existence légale. « Ils sont étrangers dans leur propre pays », précise-t-il, sans aucun droit. Le premier obstacle majeur se présente à la fin du primaire, où l’absence de papiers leur interdit de passer les examens et met un terme à leur scolarité. Ce sont 280 millions d’enfants qui sont concernés dans le monde.
Face à ce fléau, l’AMADE a lancé le programme « Un état civil pour tous ». Au Burkina Faso, en partenariat avec une ONG locale, l’association a mis en place un projet pilote pour régulariser la situation de 20 000 enfants. Le modèle, une fois son efficacité prouvée, est ensuite proposé aux autorités nationales pour un déploiement à grande échelle. C’est une illustration de la méthode de l’AMADE : tester, prouver, et partager pour maximiser l’impact.
Le sens de l’engagement
Jérôme Froissart évoque le « grand écart » permanent entre la dure réalité du terrain et le monde des grands donateurs qu’il faut mobiliser. Il insiste sur la nécessité d’une approche professionnelle pour gérer l’impact émotionnel de situations parfois très difficiles, comme la rencontre avec des enfants des rues ou des jeunes filles victimes de violences. Pourtant, il retient surtout les « grandes leçons de vie » et les rencontres avec des « gens lumineux » qui, même dans la souffrance, portent l’espoir. C’est ce flux de richesse humaine qu’il s’efforce de faire remonter à ses donateurs, pour donner un sens concret à leur générosité.
Il raconte l’histoire émouvante d’un donateur qui, sentant sa fin proche, a financé un projet pour des jeunes filles victimes d’abus aux Philippines, et qui est décédé quinze jours après avoir reçu les premiers résultats. Pour lui, ces coïncidences sont des signes, la preuve qu’il existe un « cercle vertueux » quand on cultive les bonnes énergies.
Un parcours personnel
Interrogé sur ses motivations, Jérôme Froissart revient sur son parcours. Ingénieur de formation, rien ne le destinait à l’humanitaire, si ce n’est un premier projet étudiant au Sénégal qui a changé sa vision de l’Afrique. C’est plus tard qu’il a compris le lien profond entre son engagement et son histoire personnelle : la perte de sa mère à l’âge de 7 ans. « Le monde qui s’écroule », confie-t-il. Cette épreuve l’a forcé à développer des capacités d’écoute et d’observation, et une résilience qu’il retrouve aujourd’hui chez les enfants qu’il accompagne.
Il explique n’avoir réalisé que récemment ce parallèle, comprenant que son travail pour l’enfance faisait écho à sa propre vie. Il conclut sur l’importance des mentors, ces personnes qui vous guident au bon moment, et sur l’ambition de l’AMADE de donner la parole aux enfants pour qu’ils deviennent les meilleurs ambassadeurs de leur propre cause.
Les références de l’épisode
- Personnes : Geneviève Berti, Frédéric Platini, Bernard Fautrier, Wilfried Derry, la Princesse Caroline de Hanovre, Charles Cézin, Nicolas Saussier, Henri Fissor.
- Organisations et entreprises : AMADE (Association Mondiale des Amis de l’Enfance), Coopération Internationale de Monaco, ENA (École Nationale d’Administration), ENSAM (École Nationale Supérieure d’Arts et Métiers), SBM (Société des Bains de Mer), UNICEF France, Schlumberger, Eurocopter.
- Lieux : Burkina Faso, Sénégal, Mali, Philippines, République Démocratique du Congo (RDC), Sicile, Maroc.
- Concepts et initiatives : Objectifs du Millénaire pour le Développement, Tech4Chive, e-civil.
Au fil de l’épisode
- Le concept de solidarité comme fil conducteur de son parcours.
- La création de la Coopération Internationale de Monaco avec Frédéric Platini et Bernard Fautrier.
- La philosophie de la coopération monégasque : construire du développement durable, et non être un « Père Noël ».
- Le rôle clé du réseau des consuls de Monaco pour agir sur le terrain.
- La continuité de son engagement au Burkina Faso, de la Coopération à l’AMADE.
- La transformation de l’AMADE d’une association caritative traditionnelle vers un acteur de la « philanthropie d’impact ».
- La découverte de « l’étendue du désastre » des problématiques liées à l’enfance.
- Le phénomène des « enfants fantômes », des enfants sans existence légale.
- Les conséquences de l’absence d’état civil : déscolarisation, impossibilité de travailler légalement ou de voter.
- Le programme « Un état civil pour tous » et le projet pilote pour régulariser 20 000 enfants au Burkina Faso.
- La stratégie de l’AMADE : tester des modèles à petite échelle pour ensuite les proposer aux États.
- L’innovation au service de l’aide, avec l’exemple du système de code à bulles « e-civil ».
- La nécessité de se protéger émotionnellement face à des réalités très dures.
- Le « grand écart » entre les enfants victimes en RDC et les grands donateurs à Monaco.
- La rencontre avec des « gens lumineux » et des porteurs d’espoir sur le terrain.
- L’AMADE 3.0 : se positionner comme un tiers de confiance pour les philanthropes.
- L’anecdote du donateur finançant un projet aux Philippines juste avant de décéder.
- La conviction que les rencontres ne se font pas par hasard et l’existence d’un « cercle vertueux ».
- Le modèle économique de l’AMADE, dont les frais de structure sont en grande partie couverts par le gouvernement princier.
- La stratégie de levée de fonds, illustrée par le gala des 60 ans sans aucun invité.
- Les différences culturelles dans l’approche de la philanthropie.
- Son parcours personnel : une formation d’ingénieur et des voyages qui ont forgé sa vocation.
- Une première expérience professionnelle traumatisante sur une plateforme pétrolière au Nigeria.
- Le déclic lors d’un projet étudiant de riziculture au Sénégal.
- L’inspiration trouvée dans le discours d’avènement du Prince Souverain et son ambition pour la coopération.
- Le lien, compris tardivement, entre son engagement et la perte de sa mère à l’âge de 7 ans.
- L’importance d’avoir des mentors dans la vie.
- Les trois métiers de l’AMADE : les programmes, la philanthropie et le plaidoyer.
- L’ambition de faire des enfants les propres ambassadeurs de leur cause.
- Ses projets futurs : développer l’AMADE, et un rêve personnel lié à l’agriculture.
FAQ
Qui est Jérôme Froissart ?
Jérôme Froissart est le Secrétaire Général de l’AMADE (Association Mondiale des Amis de l’Enfance). Ingénieur de formation (ENSAM) et diplômé de l’ENA, il a d’abord contribué à la création de la Coopération Internationale de Monaco, où il a œuvré à la mise en place de l’aide publique au développement. Depuis une décennie, il se consacre à la protection de l’enfance en dirigeant l’AMADE, qu’il a transformée en un acteur de la philanthropie d’impact.
Qu’est-ce que l’AMADE ?
L’AMADE, ou Association Mondiale des Amis de l’Enfance, est une organisation non gouvernementale monégasque dont la mission est la protection des enfants les plus vulnérables dans le monde. Présidée par S.A.R. la Princesse de Hanovre, elle a évolué d’une approche caritative traditionnelle vers un modèle de « philanthropie d’impact ». Elle se concentre sur des programmes structurants concernant l’accès à l’éducation, la santé, la protection contre les violences et le droit à une identité légale.
Que sont les « enfants fantômes » ?
Les « enfants fantômes » est un terme utilisé pour désigner les enfants qui n’ont jamais été déclarés à la naissance et qui n’ont donc pas d’état civil. Sans existence légale, ils sont privés de leurs droits fondamentaux : ils ne peuvent pas passer d’examens scolaires, travailler légalement, voter ou même voyager. L’AMADE estime que 280 millions d’enfants dans le monde sont dans cette situation et a mis en place un programme pour leur donner une identité.
Comment l’AMADE finance-t-elle ses actions ?
L’AMADE bénéficie d’un modèle économique qui lui permet de maximiser l’impact de ses dons. Ses coûts de structure sont en grande partie financés par une subvention du gouvernement princier. Le reste des fonds est levé auprès de grands donateurs privés et d’entreprises mécènes, avec qui l’association construit une relation de confiance. Cette approche permet de garantir qu’une part très importante des dons est directement allouée aux projets sur le terrain.
Quel est le lien entre Jérôme Froissart et la Coopération Internationale de Monaco ?
Avant de diriger l’AMADE, Jérôme Froissart a été l’un des pionniers de la Coopération Internationale de Monaco. Il a participé à sa création et à son développement au sein du gouvernement princier. Son travail consistait à mettre en œuvre la politique d’aide publique au développement de la Principauté, en tissant des partenariats bilatéraux avec plusieurs pays pour financer des projets de lutte contre la pauvreté.
