Les 5 C de l’addiction
Pour savoir si l’on est réellement addict, le professeur Laurent Karila propose un moyen mnémotechnique simple : la règle des « 5 C » sur une période d’au moins douze mois. Le premier C est la perte de Contrôle sur la consommation (d’un produit ou d’un comportement). Viennent ensuite l’usage Compulsif, le Craving (une envie irrépressible de consommer), le caractère Chronique et régulier, et enfin la poursuite de la consommation malgré les Conséquences néfastes sur sa santé. Contrairement à une idée reçue, l’addiction n’est pas une recherche de plaisir. « Il n’y a zéro plaisir dans l’addiction », insiste-t-il. La personne consomme pour ne pas souffrir, prise dans une spirale de honte, de désespoir et de culpabilité.
Les premiers signaux d’alerte sont souvent la consommation pour apaiser une souffrance, l’usage en solitaire et à visée « autothérapeutique » pour gérer ses angoisses ou son sommeil.
Un cerveau déréglé
L’addiction est avant tout une maladie du cerveau. Laurent Karila explique que nos comportements sont normalement régis par quatre circuits cérébraux qui fonctionnent ensemble : la récompense, la mémoire, la motivation et le contrôle. Dans le cas d’une addiction, ces circuits sont désynchronisés. Le cerveau reste bloqué dans une boucle « récompense-mémoire », se rappelant uniquement le plaisir des premières consommations et cherchant sans cesse à le retrouver, sans jamais y parvenir. La motivation pour changer de comportement et le contrôle sur la consommation disparaissent. Ce dérèglement n’est pas seulement chimique ; il est aussi lié à cinq grands facteurs de risque : le développement personnel, le profil psychologique, l’environnement, le fonctionnement cérébral et la génétique, qui peut expliquer de 40 à 70 % du problème.
Cette maladie peut toucher tout le monde, hommes et femmes n’étant pas égaux face aux substances, et peut se déclarer à n’importe quel âge.
Se faire aider pour guérir
Peut-on guérir d’une addiction ? Oui, mais Laurent Karila préfère parler de « rémission », car l’addiction est une maladie chronique qui laisse une cicatrice. « Un ancien addict est toujours addict », précise-t-il, soulignant la vulnérabilité persistante même après des années d’abstinence. Le chemin est long et difficile, et il est quasiment impossible de s’en sortir seul. La première étape est de consulter son médecin traitant, qui pourra orienter vers des structures spécialisées. La prise en charge est pluridisciplinaire, associant médecins, psychologues et infirmiers spécialisés. Il insiste sur un point crucial : ce n’est pas une question de volonté. « Vouloir, c’est pas pouvoir », martèle-t-il. La clé est la motivation au changement, qui doit être accompagnée par des professionnels.
Pour l’entourage, il conseille d’ouvrir le dialogue sans accuser ni juger, en s’intéressant à la souffrance de la personne plutôt qu’à sa consommation, afin de l’amener doucement vers le soin.
Laurent Karila nous recommande…
- « The Dirt » — Mötley Crüe, une biographie du groupe qui, selon lui, résume bien les questions de musique, de drogue, d’addiction et de rémission.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Les livres de Laurent Karila : « Addict ou pas » et « Une histoire de poudre. La cocaïne, tout le monde en prend maintenant. Pourquoi ? »
- Personnes et groupes de musique : Gene Simmons (Kiss), Iron Maiden, Mötley Crüe
- Films cités : Scarface, Pulp Fiction, Requiem for a Dream
- Série citée : La Petite Maison dans la Prairie
- Concepts médicaux et sociaux : TDAH (Trouble du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité), bigorexie (addiction au sport), chemsex, lean (mélange de soda et de médicaments à la codéine)
- Substances évoquées : cocaïne, protoxyde d’azote, cannabinoïdes de synthèse, MDMA, crack
Au fil de l’épisode
- [00:00] — Pourquoi l’addiction nous concerne tous
- [01:47] — Comment devient-on addictologue ? La passion pour le heavy metal comme point de départ.
- [04:00] — Comment savoir si l’on est vraiment addict ? La règle des 5 C sur 12 mois.
- Les premiers signaux d’alerte : consommer pour ne pas souffrir et consommer seul.
- La triade de la honte, du désespoir et de la culpabilité.
- [07:51] — Que se passe-t-il dans le cerveau quand on est addict ? Les quatre circuits (récompense, mémoire, motivation, contrôle) qui se désynchronisent.
- Le cerveau se souvient du plaisir des premières fois et le recherche en vain.
- [12:37] — Génétique, souffrance, quotidien : pourquoi devient-on addict ? Les cinq grands facteurs de risque.
- [17:42] — Drogues, sport, travail, sucre : peut-on être addict à tout ? L’exemple de l’addiction au sport et de la bigorexie.
- Les inégalités hommes-femmes face à l’addiction, notamment avec l’alcool.
- [25:08] — Peut-on guérir et comment aider un proche ? L’addiction comme maladie chronique et la notion de rémission.
- L’importance de ne pas juger et d’ouvrir le dialogue pour aider un proche.
- La volonté ne suffit pas, il faut de la motivation et une aide professionnelle.
- Le parcours de soin : médecin traitant, centres spécialisés, psychologues.
- [34:09] — Sucre, réseaux sociaux, drogues : les nouvelles addictions ? L’addiction à l’alimentation sucrée et l’usage problématique des réseaux sociaux.
- [46:47] — Comment protéger ses enfants face aux consommations ? L’importance de parler tôt (dès 8-9 ans) des risques liés à l’alcool, au tabac ou à la pornographie.
- [49:30] — Honte, volonté, heavy metal : les dernières leçons de Laurent Karila.
FAQ
Qui est Laurent Karila ?
Le professeur Laurent Karila est un médecin psychiatre français, spécialisé en addictologie. Considéré comme l’une des références majeures de sa discipline en France et en Europe, il est également professeur à l’université. Connu pour son approche pédagogique et son franc-parler, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet et très actif sur les réseaux sociaux pour informer le grand public. Il est aussi un grand amateur de heavy metal.
Qu’est-ce que l’addiction selon le Pr Karila ?
Selon Laurent Karila, l’addiction n’est pas un vice ou un manque de volonté, mais une véritable maladie chronique du cerveau. Il la définit par cinq critères sur une durée de douze mois : perte de contrôle, usage compulsif, envie irrépressible (craving), caractère chronique et poursuite de la consommation malgré les conséquences. C’est une pathologie où la personne ne cherche plus le plaisir, mais consomme pour tenter d’apaiser une souffrance.
Peut-on guérir d’une addiction ?
Oui, mais Laurent Karila précise que l’addiction étant une maladie chronique, le terme de « rémission » est plus juste que celui de « guérison ». Une personne qui a été addicte reste vulnérable toute sa vie. Le processus pour s’en sortir est long, nécessitant au moins un an pour établir un premier pronostic stable. Il est très difficile d’y arriver seul et un accompagnement par des professionnels de santé est indispensable.
Comment aider un proche qui souffre d’addiction ?
Il est crucial d’éviter le jugement, la culpabilisation et les accusations. Laurent Karila conseille d’établir un dialogue bienveillant, en s’intéressant à l’état général de la personne (« Comment vas-tu ? ») plutôt qu’en se focalisant sur sa consommation (« Tu bois trop »). L’objectif est de maintenir le lien et de l’encourager en douceur à consulter un professionnel de santé, sans jamais lui dire que c’est une question de volonté.
L’addiction est-elle une question de volonté ?
Absolument pas, et c’est une idée reçue que Laurent Karila combat fermement. Il explique que l’addiction est une maladie cérébrale qui altère les circuits de la motivation et du contrôle. La volonté seule est impuissante face à ces dérèglements neurobiologiques. La clé du rétablissement n’est pas la volonté, mais la motivation à changer, un processus qui doit être soutenu par une prise en charge thérapeutique adaptée.
