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Le Mercredi de l’Anthropocène : Luttes en territoire Mapuche

Au sud du Chili, les forêts primaires de l'Araucanie ont cédé la place à des monocultures de pin et d'eucalyptus destinées à l'industrie de la pâte à papier. Depuis la Chapelle du Méjan des Rencontres d'Arles 2022, le collectif Ritual Inhabitual — Florencia Grisanti, Tito González García et le commissaire Sergio Valenzuela Escobedo — raconte cinq années d'enquête photographique auprès du peuple mapuche. Entre plantes médicinales, collodions humides et laboratoires de clonage, l'exposition « Forêts géométriques » confronte deux visions du monde et interroge notre propre consommation.

Luttes en territoire mapuche : monoculture forestière et résistance au sud du Chili

Un trio chilien et un peuple qu’on ne connaît pas

Enregistrée en public à la Chapelle du Méjan, pendant les Rencontres d’Arles 2022, cette table ronde de Radio Anthropocène réunit le collectif Ritual Inhabitual, installé sous sa propre exposition, « Forêts géométriques. Luttes en territoire Mapuche ». Florencia Grisanti, artiste et taxidermiste, et Tito González García, vidéaste et photographe, ont fondé le collectif en 2013 ; les accompagne Sergio Valenzuela Escobedo, commissaire de l’exposition, dont les recherches portent sur l’arrivée de l’appareil photographique en Amérique du Sud. Leur enquête a duré cinq ans et se poursuit ; elle est née, disent-ils, d’une question simple : comment des Chiliens peuvent-ils ignorer le peuple qui vivait là avant eux ?

« Mapuche » signifie « peuple de la terre ». Le collectif insiste : il ne s’agit pas d’une communauté en voie de disparition. Sur environ seize millions d’habitants au Chili, plus d’un million sont mapuche. Pour raconter cette histoire, les artistes ont conçu une frise chronologique qui, par choix politique assumé, exclut les Espagnols et démarre à la fondation de l’État chilien — une façon de responsabiliser l’État plutôt que de tout imputer à la conquête. Faute d’or, celui-ci favorisa au XIXe siècle l’arrivée de colons allemands, à qui l’on offrait plusieurs milliers d’hectares à condition de brûler la forêt primaire pour planter du blé.

Forêts géométriques et laboratoires de clonage

Le Chili est, rappellent les invités, le quatrième producteur mondial de pâte à papier. Ils racontent avoir photographié toute la chaîne, du clonage des semences à la production de cellulose. Une découverte les a bouleversés : une forêt de plusieurs milliers d’hectares peut être conçue dans un laboratoire de quelques mètres carrés, à partir d’un patrimoine génétique unique répété à l’infini. Cette industrie a été encouragée par un décret-loi de 1974, sous la dictature de Pinochet : l’État prenait alors en charge 75 % du prix des plantations. Résultat, selon eux : trois millions d’hectares de pin et d’eucalyptus dans le sud du pays, la sécheresse, des incendies plus nombreux et une biodiversité détruite, quand des organisations internationales primaient dans le même temps le Chili pour sa captation de CO2.

Face à ces « forêts géométriques » silencieuses, sans oiseaux, ils décrivent une pression « à la fois esthétique et spirituelle », une beauté qu’ils qualifient de terrifiante.

Le collodion humide, ou capter la trace d’un corps

Pour les portraits, le collectif a choisi le collodion humide, un procédé du milieu du XIXe siècle qui suppose un négatif sur plaque de verre et un laboratoire transporté dans le coffre de la voiture. Les temps de pose très longs, la difficulté de maîtriser le résultat et l’acceptation de l’erreur ont imposé de longues séances, parfois des semaines de mise en confiance avec les communautés. « Ça nous a permis de ne pas prendre des photographies, mais de capter la trace d’un corps », résume l’un des artistes. Dans l’exposition, les visages humains et les plantes médicinales sont photographiés au même format, à la même échelle : une manière de traduire la vision animiste mapuche, où l’humain ne vaut ni plus ni moins qu’une plante. L’herbier a été réalisé avec le Muséum national d’Histoire naturelle et le Musée de l’Homme, à Paris.

Le collectif a aussi donné la parole à des rappeurs mapuche, dont une génération réapprend la langue, le mapuzugun, et rapproche le freestyle du ülkantun, le chant traditionnel improvisé « qui vient du cœur ».

Se responsabiliser plutôt qu’accuser

Plutôt que de désigner des coupables, les artistes ont choisi de retourner l’objectif vers eux-mêmes et vers le spectateur. Ils rappellent que la photographie n’a rien d’écologique — le collodion est toxique, les appareils regorgent de matériaux polluants, et leur propre livre, publié chez Actes Sud, compte deux cents pages de ce papier dont ils dénoncent la fabrication. Refusant la logique du « tout noir ou tout blanc » qui bloque au Chili le dialogue entre Mapuche et État, ils défendent une « troisième voie » : réunir autour d’une même table industriels, Mapuche, artistes et scientifiques, et interroger d’abord notre consommation.

Une rencontre les a marqués : celle d’un Mapuche qui, en laissant simplement un bout de forêt pousser, longtemps pris pour un fainéant, est devenu une référence. « La terre est de celui qui l’habite, pas de celui qui la travaille. »

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Ritual Inhabitual — collectif fondé en 2013 par Florencia Grisanti et Tito González García.
  • « Forêts géométriques. Luttes en territoire Mapuche » — livre du collectif, publié chez Actes Sud.
  • Chapelle Saint-Martin du Méjan — lieu de l’exposition, Rencontres d’Arles 2022.
  • Radio Anthropocène — émission de l’École urbaine de Lyon et de Radio Bellevue Web, animée par Valérie Disdier et Jérémy Cheval.
  • Muséum national d’Histoire naturelle et Musée de l’Homme — partenaires de l’herbier.
  • Décret-loi de 1974 — mesure de la dictature de Pinochet subventionnant les plantations forestières.
  • « Monsanto : A Photographic Investigation » de Mathieu Asselin — exposition présentée à Arles en 2017, citée par Sergio Valenzuela Escobedo.
  • Arthur Rimbaud — sa formule « Je est un autre » traverse le travail du collectif.
  • Nicanor Parra — poète chilien, évoqué à travers l’expression « el pago de Chile ».
  • Oscar Antilef — rappeur mapuche dont un titre est diffusé dans l’émission.

Au fil de l’épisode

  • Présentation du collectif Ritual Inhabitual et de l’exposition « Forêts géométriques »
  • Qui sont les Mapuche : un peuple vivant, plus d’un million de personnes au Chili
  • Le choix politique d’une frise chronologique qui exclut les Espagnols
  • Colons allemands, blé et destruction de la forêt primaire au XIXe siècle
  • La méthode du collectif : cinq ans d’enquête, de longs séjours, un travail collaboratif
  • Le collodion humide et le laboratoire mobile
  • Portraits de personnes et portraits de plantes : la vision animiste
  • Les rappeurs mapuche, la langue mapuzugun et le chant ülkantun
  • Chilenité, identité sud-américaine et mise à distance de l’Europe
  • Les laboratoires de clonage et l’industrie de la pâte à papier
  • Le décret-loi de 1974 et la subvention des plantations sous Pinochet
  • Une exposition écologique est-elle possible ? La responsabilité du photographe
  • La « troisième voie » : consommation, plantes médicinales et dialogue

FAQ

Qui est le collectif Ritual Inhabitual ?

Ritual Inhabitual est un collectif artistique franco-chilien fondé en 2013 par Florencia Grisanti et Tito González García. Il associe création artistique et recherche scientifique. Pour le projet « Forêts géométriques », il a travaillé avec le commissaire Sergio Valenzuela Escobedo sur la situation du peuple mapuche, au sud du Chili.

Que raconte l’exposition « Forêts géométriques. Luttes en territoire Mapuche » ?

Présentée aux Rencontres d’Arles 2022, l’exposition confronte deux visions du monde dans le sud du Chili : celle du peuple mapuche, au rapport spirituel à la nature, et celle de l’industrie forestière. Elle mêle portraits au collodion, herbier de plantes médicinales et documentation des laboratoires de clonage et de la pâte à papier.

Pourquoi parle-t-on de « forêts géométriques » dans le sud du Chili ?

Parce que les forêts primaires y ont été remplacées par des monocultures alignées de pin et d’eucalyptus, plantées pour l’industrie de la pâte à papier. Selon le collectif, trois millions d’hectares seraient concernés, au prix de la sécheresse, d’incendies plus nombreux et d’une perte de biodiversité.

Qu’est-ce que le collodion humide ?

C’est un procédé photographique du milieu du XIXe siècle, sur plaque de verre, aux temps de pose très longs. Le collectif l’a choisi pour ses portraits mapuche : sa lenteur imposait de longues séances et une relation de confiance, permettant, selon les artistes, de « capter la trace d’un corps » plutôt que de simplement prendre une photo.

Quel rôle a joué la dictature de Pinochet dans l’industrie forestière chilienne ?

Selon les invités, un décret-loi de 1974, sous la dictature de Pinochet, a lancé l’essor de l’industrie du papier en faisant prendre en charge par l’État 75 % du prix des plantations. De grandes entreprises se sont alors massivement engagées dans la monoculture de pin et d’eucalyptus.

Qu’est-ce que le ülkantun ?

Le ülkantun est le chant traditionnel mapuche, improvisé et « venu du cœur », entonné notamment lorsqu’on franchit le seuil de la maison d’un hôte. Les rappeurs mapuche rencontrés par le collectif rapprochent ce chant du freestyle du rap, qu’ils se sont approprié pour porter leurs revendications.

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