Du village lorrain à l’agroécologie
Madeline Carlin raconte comment son lien à la terre est né durant son enfance dans un petit village de Lorraine, au contact des dernières fermes traditionnelles. Un parcours qui la mène à des études de biologie puis d’agronomie, où elle vit une première désillusion : l’enseignement est alors centré sur les rendements, ignorant la vie du sol. Sa rencontre avec les travaux de Claude et Lydia Bourguignon et une conférence de Pierre Rabhi confirment ses intuitions et la poussent à chercher une autre voie. Après quelques années dans des bureaux d’études, elle décide de tout quitter pour suivre la formation d’animatrice en agroécologie à Terre et Humanisme, en Ardèche.
Pour elle, l’agroécologie est l’approche qui réintègre le « bon sens paysan » et la compréhension des écosystèmes au cœur de l’agriculture.
Un système agricole à bout de souffle
Le véritable déclic pour Madeline Carlin a lieu lors d’une discussion avec un agriculteur en fin de carrière, qui lui confie avec émotion ne pas souhaiter que ses enfants reprennent la ferme familiale tant le métier a perdu son sens. Elle décrit un système qui a emprisonné les agriculteurs dans une logique d’endettement, de mécanisation et de dépendance aux intrants. Au cœur de ce mécanisme, la Politique Agricole Commune (PAC), initialement conçue pour assurer l’autonomie alimentaire de l’Europe, a selon elle dérivé vers une course à la subvention à l’hectare, déconnectée de la pertinence agronomique. « On ferait mieux d’assumer, de dire qu’on est des ouvriers », lui a un jour lancé un agriculteur dont 80 % du revenu dépendait des aides.
Elle souligne aussi les effets dévastateurs de ce système à l’échelle mondiale, où les surplus européens subventionnés, comme le poulet ou les oignons, sont vendus à prix cassés en Afrique, détruisant les marchés locaux et l’agriculture vivrière.
Les chemins de la transition
Face à ce constat, Madeline Carlin observe l’émergence d’alternatives. Si elle salue le développement de l’agriculture biologique, elle met en garde contre ses dérives industrielles : une tomate bio peut aujourd’hui être cultivée en monoculture sous serre chauffée. Pour elle, le label n’est pas une finalité. Le véritable espoir réside dans les nouvelles installations, souvent portées par des personnes non issues du monde agricole, qui choisissent des modèles plus diversifiés, en circuits courts et mieux ancrés dans leur territoire. Le principal obstacle reste l’accès à la terre, une bataille face à l’agrandissement constant des exploitations existantes. Des initiatives comme la foncière Terre de Liens apportent des solutions.
C’est ce mouvement qu’elle accompagne aujourd’hui en tant que formatrice, que ce soit auprès de porteurs de projet ou d’équipes de jardiniers municipaux, contraints de revoir leurs pratiques depuis l’interdiction des pesticides.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Personnes : Pierre Rabhi, Claude et Lydia Bourguignon.
- Organisations : Terre et Humanisme, Terre de Liens, Oasis de Penouat, Accès Réagi.
- Lieux : Lorraine, Nouvelle-Calédonie, Ardèche, Nancy, Saint-Gilda-des-Bois.
- Institutions : Politique Agricole Commune (PAC).
Au fil de l’épisode
- L’enfance de Madeline Carlin dans un village lorrain au contact des fermes traditionnelles.
- Ses études de biologie et sa déception en école d’agronomie, où la vie du sol est ignorée.
- L’influence décisive de Pierre Rabhi et des époux Bourguignon sur sa vision de l’agriculture.
- Sa décision de se former à l’agroécologie au sein de l’association Terre et Humanisme.
- Le témoignage d’un agriculteur à la retraite, élément déclencheur de son engagement.
- Analyse des dérives du système agricole : endettement, mécanisation et perte de sens.
- Le fonctionnement de la Politique Agricole Commune (PAC) et sa logique de subvention à la surface.
- L’impact des surplus agricoles européens sur les marchés locaux en Afrique de l’Ouest.
- La distinction entre le « paysan », gardien de son terroir, et l’« exploitant agricole », simple exécutant.
- L’isolement des agriculteurs, un frein à leur capacité de mobilisation.
- La différence entre une approche de « guerre » contre les ravageurs et une gestion par l’équilibre de l’écosystème.
- L’importance de la biodiversité (haies, mares) pour la résilience des cultures.
- Le concept des engrais verts pour nourrir et régénérer la vie du sol.
- Les limites du label bio, qui peut aussi relever d’une logique purement économique et industrielle.
- L’espoir porté par les nouveaux agriculteurs, non issus du milieu familial, qui s’installent sur de petites structures.
- Le défi majeur de l’accès au foncier pour ces nouveaux arrivants.
- La présentation d’initiatives comme Terre de Liens pour faciliter l’acquisition de terres.
- Son travail de formatrice et d’accompagnatrice de projets en agroécologie.
- L’accompagnement des jardiniers de communes pour s’adapter à l’interdiction des pesticides.
FAQ
Qui est Madeline Carlin ?
Madeline Carlin est une formatrice en agroécologie. Agronome de formation, elle a été marquée par les limites du modèle agricole productiviste lors de ses études et de ses premières expériences professionnelles. Inspirée par des figures comme Pierre Rabhi, elle s’est spécialisée dans une approche plus respectueuse des écosystèmes. Elle travaille notamment pour l’association Terre et Humanisme, où elle accompagne des projets de transition agricole et forme de futurs paysans ainsi que des professionnels, comme les jardiniers communaux.
Pourquoi le système agricole actuel est-il en crise selon Madeline Carlin ?
Selon elle, le système est en crise car il a dépossédé les agriculteurs de leur autonomie et du sens de leur métier. La Politique Agricole Commune (PAC) les a poussés dans une course aux subventions à l’hectare, favorisant l’agrandissement et la mécanisation au détriment de la logique agronomique. Ce modèle génère de l’endettement, de la souffrance et une dépendance aux intrants, transformant les paysans en « exploitants » qui ne vivent plus de la vente de leurs produits mais des aides européennes.
Quelle est la différence entre un « paysan » et un « exploitant agricole » ?
Madeline Carlin reprend une distinction issue du terrain. Le « paysan » est une personne du pays, qui connaît son terroir, prend soin de sa terre et la transmet. Son travail est ancré dans un écosystème. L’« exploitant agricole », terme qu’elle juge terrible, désigne celui qui est entré dans une logique d’exploitation des ressources, souvent déconnecté de son environnement et soumis à des décisions extérieures (coopératives, PAC), au point de se sentir comme un simple ouvrier ou fonctionnaire de l’agriculture.
Qu’est-ce que l’agroécologie ?
D’après sa vision, l’agroécologie est une approche de l’agriculture qui réintègre le « bon sens paysan » et une vision globale de l’écosystème. Plutôt que de traiter les problèmes de manière isolée avec des produits chimiques, elle cherche à créer un équilibre. Cela passe par le soin de la vie du sol, la favorisation de la biodiversité (haies, mares) pour accueillir les prédateurs naturels des ravageurs, et la diversification des cultures. C’est une agriculture qui travaille avec la nature plutôt que contre elle.
Le label bio est-il une solution suffisante ?
Pour Madeline Carlin, le label bio est un premier pas positif, mais il n’est pas une finalité. Elle met en garde contre l’industrialisation du bio, qui peut reproduire les schémas de l’agriculture conventionnelle : monoculture, serres chauffées, etc. Le passage au bio peut être motivé par une simple logique économique, sans réelle prise de conscience écologique. Le label ne garantit pas à lui seul le soin apporté à la vie du sol ou à la biodiversité. Une véritable transition demande d’aller plus loin.
