Le cinéaste Martin Bourboulon décortique sa grammaire de mise en scène à l’occasion de la sortie de 13 jours 13 nuits, son film d’action sur l’évacuation de Kaboul. Plan-séquence, focales courtes, dramaturgie du son : il explique comment il passe de la comédie au film historique sans jamais perdre le fil de son regard de réalisateur.
Martin Bourboulon : comment un cinéaste de tous les genres construit son regard et sa mise en scène
En dix ans, Martin Bourboulon n’est jamais là où on l’attend. On le connaît pour avoir dirigé Laurent Lafitte et Marina Foïs dans Papa ou Maman, puis pour Eiffel, Les Trois Mousquetaires et aujourd’hui 13 jours 13 nuits, un film d’action avec Roschdy Zem et Lyna Khoudri. Ce dernier raconte l’évacuation inespérée de centaines de personnes de l’ambassade de France en août 2021, alors que les talibans reprennent la ville de Kaboul au lendemain du départ des troupes américaines. Dans cet entretien du podcast Vision(s), le réalisateur revient sur son premier rapport à l’image, sa méthode de mise en scène et sa façon d’envisager un métier qu’il décrit comme énergivore.
Une scène d’ouverture qui pose toute la grammaire du film
Bourboulon prend le temps de décrire en détail une scène inaugurale de 13 jours 13 nuits, celle où le personnage de Roschdy Zem traverse une rue pour récupérer un général recherché par les talibans. Le commerçant qui l’a aidé, surpris en train de cacher son stock d’alcool, finit tué sous les yeux du spectateur. Cette séquence, explique le cinéaste, n’est pas seulement narrative : elle annonce le langage visuel de tout le film. Là où le cinéma de guerre au Moyen-Orient a imposé depuis une vingtaine d’années une grammaire de caméra épaule nerveuse — il cite Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow et Green Zone de Paul Greengrass —, Bourboulon a choisi le contre-pied.
Plutôt que de fabriquer le chaos avec une caméra agitée, il a décidé de le faire naître à l’intérieur du cadre. Cette scène est ainsi tournée en plan-séquence d’environ 3 minutes 30, caméra quasi fixe. Roschdy Zem entre au loin en plan large, portant son camarade blessé, puis se rapproche jusqu’au gros plan, tandis qu’à l’arrière-plan surgit le 4×4 taliban qu’on a d’abord seulement entendu. Le réalisateur revendique un plan-séquence qui « ne se voit pas », à l’opposé des plans-séquences virtuoses de la série Adolescence, qu’il admire mais juge plus démonstratifs.
Focales courtes, dramaturgie du son et mise en scène de l’arrière-plan
Bourboulon insiste sur deux outils techniques. D’abord le son : on entend le 4×4 taliban avant de le voir, ce qui rend la menace lisible et accélère le pas du personnage sans qu’aucune image ne soit nécessaire. Il revendique cette puissance dramaturgique du hors-champ. Ensuite les focales courtes, choisies avec son chef opérateur Nicolas Bolduc, qui offrent une grande profondeur de champ : le premier plan en gros plan et l’action à l’arrière-plan restent tous deux nets, là où une longue focale aurait flouté le fond. Ce parti pris permet la « mise en scène de l’arrière-plan » qu’il chérit, citant le film Amours chiennes d’Alejandro González Iñárritu, où un drame surgit au fond du cadre et crée un réalisme absolu, comparable à ces vidéos amateur où un événement éclate derrière des gens qui se filment.
De fils de producteur à réalisateur : un apprentissage sur le plateau
Né dans un milieu privilégié à Paris, élève correct sans passion pour l’école, Bourboulon a découvert le cinéma par son père, producteur associé à Bertrand Tavernier. Dès 15-16 ans, il fréquente les plateaux et se passionne pour cet « alliage de l’industrie et de l’artisanat » : des moyens colossaux mobilisés pour fabriquer du faux, avec encore des travellings calés sur des bouts de bois. Stagiaire mise en scène sur Les Rivières pourpres de Mathieu Kassovitz dans les années 2000, il fait ses classes en bloquant des voitures dans la vallée de Bourg-d’Oisans, puis travaille sur Laissez-passer de Tavernier et Bon Voyage de Jean-Paul Rappeneau. À 23 ans, le goût de la mise en scène le « pique » : il signe un court-métrage de six minutes en 35 mm, tiré à 100 copies pour passer en salle. Il insiste aussi sur la fragilité du métier : nombre de projets ne se font jamais, leçon qu’il a apprise par procuration en voyant son père développer des films restés sans suite.
Changer de genre sans plan de carrière, en pensant au spectateur
Le fil rouge de sa démarche est l’éclectisme assumé. Bourboulon revendique l’exemple de Steven Spielberg, Stanley Kubrick ou Patrice Leconte, qui ont tous traversé les genres, et regrette qu’en France on s’autorise moins cette liberté. Pour lui, il n’y a pas de plan de carrière stratégique, mais l’envie permanente de se confronter à la « bonne mise en scène » pour chaque projet : faire rire avec Papa ou Maman suppose le vraisemblable plutôt que le réaliste, quand Eiffel ou 13 jours 13 nuits appellent un tout autre langage. Il assume sans complexe la notion de film populaire : viser la plus grande exigence de cinéma tout en voulant que le film touche le public.
Eiffel (23 millions d’euros de budget, plus d’un million et demi d’entrées malgré le Covid) a joué le rôle de tremplin : c’est en le voyant tourner ce film d’époque ample que Dimitri Rassam lui a confié Les Trois Mousquetaires. Sur ce diptyque, le tournage a duré 150 jours, qu’il a abordé comme un marathon, avec une préparation physique et mentale et la discipline de prendre chaque journée « jour par jour ».
Le cinéaste comme un skipper : maîtriser en surface, douter en cabine
Bourboulon développe une analogie qu’il affectionne entre le réalisateur en tournage et un skipper. Chef d’une armée — jusqu’à 10 000 figurants sur l’ensemble du tournage de 13 jours 13 nuits au Maroc, avec des journées à 800 figurants et 300 techniciens, soit plus de 1000 personnes à la cantine —, le cinéaste doit projeter la confiance qui rassure les équipes et les acteurs. Mais comme le skipper qui doute en redescendant dans sa cabine, le réalisateur ne sait pas toujours tout : il tranche sur l’emplacement d’une caméra ou la nécessité d’une prise supplémentaire « parce qu’il faut bien avancer ». Cette tension, conclut-il, est elle-même un moteur de créativité — la contrainte fait naître les bonnes idées. L’écoute de l’épisode complet vaut le détour pour entendre, dans sa voix, la sincérité avec laquelle il livre ce doute du chef de projet.
Foire aux questions
De quoi parle le film 13 jours 13 nuits de Martin Bourboulon ?
13 jours 13 nuits, réalisé par Martin Bourboulon, raconte l’évacuation inespérée de centaines de personnes de l’ambassade de France au moment où les talibans reprennent la ville de Kaboul en août 2021, au lendemain du départ des troupes américaines. Le film, inspiré de faits réels, réunit Roschdy Zem, Lyna Khoudri, Christophe Montenez et Babette Sitz-Kudsen.
Qu’est-ce qu’un plan-séquence qui ne se voit pas selon Bourboulon ?
Pour Martin Bourboulon, un plan-séquence qui ne se voit pas est un plan continu, sans coupe ni montage, tourné caméra quasi fixe, à l’opposé des plans-séquences virtuoses où la caméra s’accroche aux voitures et décolle. Dans 13 jours 13 nuits, la scène d’ouverture dure ainsi environ 3 minutes 30 en plan fixe, l’intensité naissant de l’action dans le cadre plutôt que des mouvements de caméra.
Pourquoi Martin Bourboulon a-t-il choisi des focales courtes pour ce film ?
Bourboulon a choisi des focales courtes pour obtenir une grande profondeur de champ, qui maintient nets à la fois un personnage en gros plan au premier plan et une action à l’arrière-plan. Cela permet la « mise en scène de l’arrière-plan » qu’il affectionne : le spectateur lit deux niveaux d’action simultanément, là où une longue focale aurait flouté le fond.
Comment Bourboulon utilise-t-il le son dans sa mise en scène ?
Martin Bourboulon utilise le son comme un outil de dramaturgie : faire entendre ce qu’on ne voit pas rend une situation lisible et dangereuse. Dans la scène d’ouverture, le spectateur entend un 4×4 taliban avant de le voir, et comprend la menace au seul fait que le personnage accélère le pas, sans qu’aucune image ne soit nécessaire.
Comment Martin Bourboulon est-il devenu réalisateur ?
Martin Bourboulon a découvert le cinéma par son père, producteur associé à Bertrand Tavernier, en fréquentant les plateaux dès 15-16 ans. Il a fait ses classes comme stagiaire puis assistant sur des films comme Les Rivières pourpres, Laissez-passer et Bon Voyage, avant de réaliser à 23 ans un court-métrage de six minutes en 35 mm, tiré à 100 copies pour passer en salle.
Pourquoi Bourboulon change-t-il sans cesse de genre cinématographique ?
Martin Bourboulon revendique l’éclectisme sans plan de carrière stratégique : il aime se confronter à la « bonne mise en scène » propre à chaque genre, du rire de Papa ou Maman au film historique d’Eiffel. Il cite l’exemple de cinéastes comme Spielberg, Kubrick ou Patrice Leconte, qui ont tous traversé les genres, et regrette qu’en France on s’autorise moins cette liberté.
En quoi le métier de cinéaste ressemble-t-il à celui d’un skipper ?
Selon Bourboulon, le cinéaste en tournage est comme un skipper : chef d’équipe, il doit projeter une confiance qui rassure ses équipes et ses acteurs, même quand il ne sait pas tout. Comme le skipper qui doute en redescendant dans sa cabine, le réalisateur tranche sur l’emplacement d’une caméra ou une prise « parce qu’il faut bien avancer », et cette tension devient un moteur de créativité.
Quel rôle le film Eiffel a-t-il joué dans la carrière de Bourboulon ?
Eiffel a servi de tremplin à Martin Bourboulon : ce film d’époque ample, doté d’un budget de 23 millions d’euros et qui a réuni plus d’un million et demi d’entrées malgré le Covid, a convaincu le producteur Dimitri Rassam de lui confier Les Trois Mousquetaires en le voyant capable de mener une grande production historique.
Les chiffres de l’épisode
- Plan-séquence d’ouverture de 13 jours 13 nuits : environ 3 minutes 30, caméra fixe
- Évacuation de l’ambassade de France à Kaboul : août 2021
- Court-métrage de début : 6 minutes, en 35 mm, tiré à 100 copies
- Eiffel : budget de 23 millions d’euros, plus d’1,5 million d’entrées
- Les Trois Mousquetaires : 150 jours de tournage (16 août 2022 au 3 mai 2023)
- Tournage de 13 jours 13 nuits au Maroc : jusqu’à 10 000 figurants au total, des journées à 800 figurants et 300 techniciens
- Filmographie : 6 films réalisés, dont 5 produits par Dimitri Rassam, tous distribués par Pathé
Références
- Martin Bourboulon
- Roschdy Zem
- Lyna Khoudri
- Christophe Montenez
- 13 jours 13 nuits
- Nicolas Bolduc
- Kathryn Bigelow
- Zero Dark Thirty
- Paul Greengrass
- Green Zone
- Adolescence
- Alejandro González Iñárritu
- Amours chiennes
- Bertrand Tavernier
- Mathieu Kassovitz
- Les Rivières pourpres
- Laissez-passer
- Jean-Paul Rappeneau
- Bon Voyage
- Emir Kusturica
- Le Temps des Gitans
- Goran Bregović
- Steven Spielberg
- Stanley Kubrick
- Patrice Leconte
- Papa ou Maman
- Eiffel
- Les Trois Mousquetaires
- Dimitri Rassam
- Caroline Bongrand
- Mathias Boucard
- Cédric Jimenez
- Guillaume Canet
- Pathé
