Un scientifique en quête de sens
Élevé dans un milieu intellectuel et artistique, avec un père philosophe, Jean-François Revel, et une mère artiste peintre, Yahne Le Toumelin, Matthieu Ricard se destinait à une carrière scientifique. Après une thèse en génétique moléculaire à l’Institut Pasteur sous la direction de François Jacob, son parcours semblait tracé. Pourtant, une quête spirituelle, nourrie dès l’adolescence par sa mère et son oncle navigateur, Jacques-Yves Le Toumelin, le travaillait déjà. Le déclic a lieu à 20 ans, en découvrant les documentaires d’Arnaud Desjardins, « Le Message des Tibétains ». Ces visages de maîtres spirituels l’interpellent profondément. « C’est comme si on voyait vivant aujourd’hui à notre époque, 20 Socrate, 20 Saint-François d’Assise », raconte-t-il.
Profitant de six mois de vacances avant d’entrer à Pasteur, il part pour Darjeeling en 1967 et rencontre celui qui deviendra son premier maître, Kangyour Rinpoché. Cette rencontre est une évidence, l’incarnation d’une perfection humaine qui donne un sens et une direction à sa vie.
La voie monastique
Après cette première expérience, Matthieu Ricard retourne chaque été en Inde pendant ses études. Une fois sa thèse terminée en 1972, il annonce que son « post-doc », ce sera l’Himalaya. Il s’installe alors à Darjeeling pour sept ans, dans un petit ermitage, vivant une vie simple et heureuse. Après le décès de son premier maître, il devient le disciple de Dilgo Khyentse Rinpoche, l’un des plus grands maîtres de son temps, qu’il suivra pendant dix ans, notamment au Bhoutan. C’est à 31 ans qu’il décide de devenir moine, une décision qu’il ne vit pas comme une contrainte mais comme une « très grande liberté », lui permettant de se consacrer entièrement à sa voie spirituelle.
Son engagement ne se limite pas à la pratique personnelle. Il participe activement à la sauvegarde de l’héritage culturel tibétain, supervisant la construction du monastère de Shechen au Népal et un immense travail de publication de textes anciens, imprimant près de 400 volumes de manuscrits rares sauvés du Tibet.
L’œil du photographe
La photographie a toujours accompagné Matthieu Ricard. Initié dès l’adolescence, notamment par le photographe animalier André Fatra, il n’a jamais cessé de pratiquer. Durant ses années en Himalaya, il documente avec parcimonie la vie de ses maîtres, les paysages et les cérémonies, accumulant des images uniques du Bhoutan et du Tibet des années 80. Pendant 25 ans, ses photos restent confidentielles, jusqu’à ce qu’une rencontre à New York mène à la publication de son premier livre chez Aperture, « L’esprit du Tibet ». Ce succès le fait connaître comme photographe et sera suivi d’une douzaine d’albums.
Pour lui, la photographie est à la fois un moyen de partager la beauté du monde et des visages, mais aussi un outil de préservation. Il a ainsi photographié plus de 40 000 documents et œuvres d’art himalayen, constituant une archive iconographique d’une valeur inestimable.
L’altruisme comme boussole
Interrogé sur les grands thèmes qui animent sa réflexion, Matthieu Ricard définit la vraie liberté non pas comme le fait de suivre toutes ses impulsions, mais comme la maîtrise de son esprit pour se libérer des « toxines mentales » que sont la haine, l’obsession ou l’orgueil. Il critique la quête du bonheur dans les biens matériels, une stratégie vouée à l’échec qui mène à l’épuisement. Il prône au contraire une « simplicité volontaire », qui consiste à se débarrasser du superflu pour se concentrer sur l’essentiel. Face aux défis contemporains, et notamment la crise environnementale, il voit une seule solution : la considération pour autrui.
« L’altruisme n’est pas un luxe, ce n’est pas une utopie, c’est une nécessité », affirme-t-il. C’est ce fil d’Ariane qui, selon lui, peut seul permettre de réconcilier les impératifs du court, moyen et long terme, et de construire un monde plus juste et durable pour les générations futures.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Personnes : Jean-François Revel, Yahne Le Toumelin, Jacques-Yves Le Toumelin, Kangyour Rinpoché, Arnaud Desjardins, Dr. Frédéric Le Boyer, François Jacob, Dalaï Lama, Dilgo Khyentse Rinpoche, Tim Kasser, William James, André Fatra, Henri Cartier-Bresson, Hervé de la Martinière, Olivier Follmi, Gandhi.
- Lieux et institutions : Institut Pasteur, Darjeeling, Himalaya, Népal, Bhoutan, Tibet, Monastère de Shechen, Aperture, Rubin Museum of Art.
- Œuvres citées : la série documentaire « Le Message des Tibétains », le livre « Kurun autour du monde », ses livres de photographies « L’esprit du Tibet » (Journey to Enlightenment), « Cent Vies, Cent Sourires » et « Un demi-siècle dans l’Himalaya ».
- Organisations : Karuna-Shechen.
Au fil de l’épisode
- L’enfance de Matthieu Ricard dans une famille d’intellectuels et d’artistes.
- Son parcours de chercheur en génétique moléculaire à l’Institut Pasteur.
- La découverte des documentaires d’Arnaud Desjardins, un tournant dans sa quête spirituelle.
- Son premier voyage en Inde en 1967 et sa rencontre décisive avec son maître Kangyour Rinpoché.
- Sa décision de quitter la science en 1972 pour s’installer dans un ermitage à Darjeeling.
- Son ordination en tant que moine, vécue comme une libération pour se consacrer à la vie spirituelle.
- Sa relation avec son second maître, Dilgo Khyentse Rinpoche, et son travail de préservation de textes tibétains.
- Sa définition de la liberté intérieure, affranchie des toxines mentales.
- Sa critique de la recherche du bonheur à l’extérieur et son éloge de la simplicité volontaire.
- Son parcours de photographe, de sa passion de jeunesse à la reconnaissance internationale.
- Le lien fondamental entre le bouddhisme et l’environnement, fondé sur le principe d’interdépendance.
- Son plaidoyer pour l’altruisme et la compassion comme seule solution pragmatique aux crises actuelles.
FAQ
Qui est Matthieu Ricard ?
Matthieu Ricard est un moine bouddhiste de la tradition tibétaine, photographe et auteur. Ancien chercheur en génétique cellulaire à l’Institut Pasteur, il a quitté sa carrière scientifique en 1972 pour se consacrer à la spiritualité en Himalaya. Il réside au monastère de Shechen au Népal, est l’interprète français du Dalaï Lama depuis 1989 et consacre l’intégralité de ses droits d’auteur à des projets humanitaires via l’association Karuna-Shechen.
Pourquoi Matthieu Ricard a-t-il quitté la science pour le bouddhisme ?
Bien que passionné par la science, Matthieu Ricard ressentait une quête de sens plus profonde. La vision de documentaires sur les grands maîtres tibétains a été un déclic, lui montrant des exemples vivants de sagesse. Sa rencontre en 1967 avec son maître spirituel, Kangyour Rinpoché, a confirmé cette direction. Il a alors décidé que la transformation de soi était une voie plus fondamentale que la recherche scientifique pour remédier à la souffrance.
Quelle est la vision de la liberté selon Matthieu Ricard ?
Pour Matthieu Ricard, la vraie liberté n’est pas de pouvoir faire tout ce qui nous passe par la tête, ce qu’il considère comme une forme d’esclavage de nos propres pensées. La liberté véritable est intérieure : c’est la capacité à se libérer de l’emprise des émotions négatives et des confusions mentales comme la haine, la jalousie ou l’orgueil. C’est cette maîtrise de l’esprit qui mène à la plénitude et à l’ouverture aux autres.
Comment Matthieu Ricard est-il devenu photographe ?
La photographie est une passion de jeunesse pour Matthieu Ricard, qui a commencé à 13 ans. Pendant des décennies, il a photographié son environnement en Himalaya : ses maîtres spirituels, la vie monastique, les paysages et les populations. Il considérait cette pratique comme personnelle, jusqu’à ce que ses images soient montrées à un éditeur à New York, menant à la publication de son premier livre, « L’esprit du Tibet », qui l’a fait connaître internationalement.
Quel est le lien entre le bouddhisme et l’environnement pour Matthieu Ricard ?
Le lien est fondamental et repose sur le concept d’interdépendance, central dans la philosophie bouddhiste. Puisque tous les êtres et tous les phénomènes sont interconnectés, nuire à l’environnement revient à se nuire à soi-même et aux autres. Le bouddhisme prône la non-violence, qui s’étend non seulement aux êtres humains mais aussi aux autres espèces et à la nature, faisant de la protection de l’environnement une responsabilité éthique essentielle.
