Au festival Portrait(s) de Vichy, le photographe Olivier Culmann, membre du collectif Tendance Floue, présente « selfies, égaux / égos » : une exposition composée non pas de photos sur le selfie, mais uniquement de selfies. À travers 22 catégories, il décrypte ce que cet autoportrait connecté révèle de notre rapport à l’image et aux autres.
Olivier Culmann décrypte « selfies, égaux / égos », une exposition entièrement composée de selfies au festival Portrait(s) de Vichy
L’exposition naît d’une proposition de Fany Dupêchez, directrice artistique du festival Portrait(s) de Vichy, faite à Olivier Culmann en novembre. Elle connaissait une série qu’il avait réalisée à Séoul en 2014, où il s’était mis en scène en selfie avec la fameuse perche, alors en pleine explosion en Corée du Sud, pour une sorte de visite de la ville « par le mode inversé », l’appareil retourné des autres vers soi-même. De cette familiarité avec les questionnements sur les pratiques photographiques est née l’idée d’un commissariat consacré au selfie.
Culmann pose d’emblée un parti pris décisif : ne pas faire une exposition sur le selfie, mais une exposition de selfies. Là où d’autres accrochages montraient des gens en train de se photographier, vus de loin, lui ne présente que les selfies eux-mêmes. Pour mener ce travail de recherche, principalement sur Internet et les réseaux sociaux, il s’est appuyé sur Jeanne Viguier, qui l’a assisté. Ensemble, ils ont identifié des pratiques allant des plus évidentes aux plus confidentielles, découvertes au fil des explorations en ligne.
Du selfie devant un monument au selfie politique
L’exposition s’ouvre en se débarrassant des selfies les plus classiques, ceux devant un monument. Culmann choisit deux séries : la tour Eiffel, monument le plus photographié en selfie au monde, et la Joconde, devant laquelle les visiteurs disposent en moyenne de 15 secondes — qu’ils consacrent en partie à se photographier. Pour resserrer ces catégories trop vastes, il se concentre sur des femmes seules en selfie devant la Joconde, clin d’œil au portrait d’une femme seule peint il y a quelques siècles, ici redoublé par des autoportraits actuels.
La dimension politique est représentée par le célèbre selfie d’Emmanuel Macron avec son équipe de campagne, image massivement détournée — un site permet même de télécharger sa silhouette détourée pour la coller sur n’importe quel fond. Au-delà du clin d’œil, Culmann lit dans ces détournements une appropriation joyeuse, presque anarchiste, de l’effigie politique.
Le selfie comme message avant d’être une photographie
Le point théorique central de l’entretien tient en une distinction : contrairement à l’autoportrait classique, le selfie est un autoportrait destiné à être transmis. C’est un moyen de communication, au même titre qu’un texto ou, autrefois, une lettre — on l’envoie pour obtenir une réaction en retour. Cette nature change tout : le selfie n’est pas vraiment une photographie construite, avec composition et recherche esthétique, mais une image-message adressée à quelqu’un, à un instant donné.
Cette logique du partage explique l’importance de l’humour. La série Olympics illustre ce registre de la déconnade : née d’un homme accroché par ses vêtements à la porte de sa salle de bain, photographié dans le miroir, elle a déclenché une réaction en chaîne où chacun se met en scène devant son miroir de façon délirante — en Adam et Ève entourés de plantes, en sautant en l’air, en jetant son téléphone.
Quand le selfie devient un outil engagé
D’autres séries quittent la blague pour le combat. Poubellas, réalisée en Tunisie, montre des habitants se photographiant devant des tas d’ordures pour interpeller les responsables politiques de leur ville : le selfie sert de preuve, à un instant T, de promesses non tenues. Une artiste hollandaise, elle, a réalisé un selfie au visage de pierre à chaque fois qu’un homme l’abordait lourdement dans la rue — 24 selfies en un mois — avant d’inviter d’autres femmes à reprendre le geste sous un hashtag commun.
Deux sections marquantes complètent ce panorama. Le One Finger Challenge répond à la pudibonderie des réseaux sociaux américains, où téton et pubis sont interdits : face à un miroir, l’index tendu cache un sein, son reflet cachant le pubis. Un seul doigt masque les deux zones proscrites — et certaines utilisent le majeur, manière de répondre à la censure. L’autre section, dramatique, rassemble une vingtaine de cas de personnes mortes en faisant des selfies, répertoriés sur Wikipédia : chutes de falaises, accidents devant des trains, manipulations d’armes, attaques d’animaux, surtout en Inde et en Russie. Des morts absurdes, pour une image.
Culmann referme l’entretien sur les roofers, ces jeunes — souvent russes — qui se photographient en haut de buildings en construction, à 400 mètres de hauteur. Spectaculaires et esthétiques, ces selfies sont parfois professionnels et sponsorisés : un jeune homme est mort en tombant pour un cachet de 13 000 euros proposé par une marque restée anonyme. L’exposition, plus que tout autre travail montré à Vichy, interroge ainsi notre rapport à l’image — à découvrir en écoutant l’analyse complète du commissaire.
Foire aux questions
Qu’est-ce que l’exposition « selfies, égaux / égos » d’Olivier Culmann à Vichy ?
« Selfies, égaux / égos » est une exposition conçue par Olivier Culmann pour la 7e édition du festival Portrait(s) de Vichy. Son parti pris : ne montrer que des selfies, et non des photographies sur le selfie. L’accrochage organise ces images en 22 catégories, des plus classiques aux pratiques les plus confidentielles repérées sur les réseaux sociaux.
Quelle est la différence entre un selfie et un autoportrait classique selon Olivier Culmann ?
Selon Olivier Culmann, le selfie est un autoportrait destiné à être transmis à d’autres personnes. C’est avant tout un moyen de communication, comme un texto envoyé pour recevoir une réponse. Contrairement à l’autoportrait photographique construit, le selfie ne recherche pas l’esthétisme : c’est une image-message adressée à quelqu’un à un instant donné.
Qu’est-ce que le One Finger Challenge montré dans l’exposition ?
Le One Finger Challenge est une pratique où des femmes se photographient nues face à un miroir en cachant un sein avec leur index tendu, le reflet de ce doigt masquant le pubis. Un seul doigt couvre ainsi les deux parties interdites par les réseaux sociaux américains, une manière de contourner leur censure tout en s’exposant.
Pourquoi l’exposition consacre-t-elle une série aux morts par selfie ?
L’exposition présente une vingtaine de cas de personnes mortes en faisant des selfies, recensés par Wikipédia. Olivier Culmann souligne le caractère absurde de ces décès — chutes de falaises, accidents devant des trains, attaques d’animaux — particulièrement fréquents en Inde et en Russie. La série interroge le risque pris pour une simple image.
Qui sont les roofers évoqués dans l’exposition de Vichy ?
Les roofers sont des personnes qui réalisent des selfies au sommet de buildings, souvent en construction, à plusieurs centaines de mètres de hauteur. Beaucoup sont de jeunes Russes, parfois professionnels et sponsorisés. Olivier Culmann rappelle qu’un jeune homme est mort en tombant pour un cachet de 13 000 euros proposé par une marque restée anonyme.
Qui a confié le commissariat de cette exposition à Olivier Culmann ?
C’est Fany Dupêchez, directrice artistique du festival Portrait(s) de Vichy, qui a proposé ce commissariat à Olivier Culmann en novembre. Elle connaissait son intérêt pour les questionnements autour des pratiques photographiques, ainsi qu’une série de selfies qu’il avait réalisée à Séoul en 2014.
Les chiffres de l’épisode
- 7e édition du festival Portrait(s) de Vichy
- 22 catégories de selfies organisant l’exposition
- 15 secondes en moyenne pour voir la Joconde au Louvre
- 24 selfies réalisés en un mois par l’artiste hollandaise abordée dans la rue
- Roofers photographiés jusqu’à 400 mètres de hauteur
- 13 000 euros proposés à un roofer mort en réalisant un selfie
- Série de selfies à Séoul réalisée en 2014
Références
- Olivier Culmann
- Collectif Tendance Floue
- Fany Dupêchez
- Jeanne Viguier
- Festival Portrait(s) de Vichy
- Tour Eiffel
- La Joconde
- Emmanuel Macron
