De l’armée de terre au ministère équatorien de la Gestion des risques
Philippe Sallenave est commandant et sapeur-pompier professionnel. Il raconte un parcours en deux temps : dix-huit ans dans l’armée de terre, puis un détachement-intégration chez les sapeurs-pompiers, où il sert depuis treize ans au moment de l’entretien. Les sapeurs-pompiers français étant des fonctionnaires territoriaux, attachés à un territoire, en sortir suppose de répondre à un avis de vacance de poste : c’est par ce canal qu’il découvre l’existence de la Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD), dont il dit n’avoir eu « aucune connaissance » auparavant. Le poste proposé est en Équateur, sur un continent où il a vécu trois ans, adolescent.
Sur place, son positionnement est double : rattaché à l’ambassade de France, il travaille physiquement au sein du ministère équatorien de la Gestion des risques, dans sa division des relations internationales, directement auprès du ministre. Il précise avoir pris ses fonctions sur une création de poste — « on part d’une feuille un peu blanche ».
Quatre pays, un catalogue de savoir-faire, un vivier d’experts
Sa compétence couvre l’Équateur, où il réside, ainsi que la Bolivie, la Colombie et le Pérou, les quatre pays de la Communauté andine. Le cœur du métier, explique-t-il, ce sont les missions d’expertise : l’envoi ponctuel d’experts français pour des actions de formation et de renforcement de connaissances, sur des thèmes négociés en amont avec le partenaire. Il décrit un « catalogue de savoir-faire » dans lequel le pays choisit ce qui l’intéresse : lutte contre les feux de forêt, gestion opérationnelle et de commandement, lutte contre les inondations, gestion de l’épidémie de Covid, ou encore maîtrise des risques dans le métro souterrain de Quito. Pour amorcer la mécanique, la DCSD lui a confié un projet de coopération « Feux de forêt en Amazonie », doté d’un budget dont il dit avoir la maîtrise complète pour les quatre pays.
La chaîne de décision passe par un officier de liaison à la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises. Une fois le besoin exprimé — tant d’experts, pour tant de jours —, il est autorisé à démarcher directement les services départementaux d’incendie et de secours pour trouver la ressource, en privilégiant les hispanophones. Une mission se monte en trente à quarante-cinq jours. Il cite deux experts alors présents en Colombie sur les feux de forêt, à leur troisième mission dans le pays, et un formateur de l’École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers venu en Équateur pour un « stage de préfiguration ». La méthode qu’il défend : ne pas casser les habitudes du partenaire, mais poser le savoir-faire français « en surimpression ».
Les écarts entre pays l’ont surpris. À Quito, ville la plus riche du pays, les sapeurs-pompiers sont municipaux — « comme on avait en France il y a une quarantaine d’années » — et disposent de matériel neuf. En Bolivie, dit-il, on part de zéro : le soir même de l’entretien, il s’apprêtait à rejoindre La Paz pour remettre à des pompiers boliviens des casques donnés par un SDIS français et acheminés par la valise diplomatique. Il souligne aussi le coût des déplacements internes : rejoindre La Paz revient, en ordre de grandeur, aussi cher qu’un Paris-Bogota.
Acheter sa crédibilité : l’espagnol, les relations humaines et le label France
Interrogé sur la place du relationnel dans un poste réputé technique, il chiffre : « je la cible entre 50 et 75 % de la réussite de la mission en fonction des pays ». L’espagnol en est la condition d’entrée. Arriver en anglais dans un ministère équatorien, où cette langue « n’est pas forcément une langue reconnue et encore moins utilisée », revient selon lui à tenter un pari osé. Parler la langue, jusqu’à en adopter quelques expressions locales, est ce qui permet d’« acheter » cette crédibilité — la formule revient plusieurs fois dans sa bouche. Il résume sa ligne de conduite par le précepte qu’une diplomate, adjointe à la DCSD, lui a donné avant son départ : la seule question à se poser est « est-ce que ça sert la France ? ».
Ce capital de confiance a une traduction concrète. Il rappelle que l’Équateur a subi en 2016 un séisme sur sa côte — il évoque environ 800 morts — et qu’il a créé dès 2017 des unités de recherche et sauvetage en milieu urbain (USAR), sans jamais demander la reconnaissance officielle de l’ONU. D’une discussion à bâtons rompus avec le ministre de la Gestion des risques est né un accompagnement français : l’accréditation INSARAG, qui garantit qu’une équipe déployée à l’étranger après un tremblement de terre dispose d’un socle commun de procédures, de matériel et de compétences, a été obtenue au bout de dix-huit mois. Il indique que trois pays seulement étaient alors certifiés en Amérique du Sud, et que l’Équateur venait d’écrire à l’ambassadeur pour demander un accompagnement complet en vue de la classification internationale des équipes de Quito et de Guayaquil.
Il évoque enfin le soutien à l’export, qu’il inscrit dans ses attributions : les équipements de protection individuelle français, plus légers et plus ergonomiques, sont selon lui mieux adaptés aux morphologies locales que le matériel nord-américain traditionnellement acheté. Et il livre un bilan sans détour de ses trois années, « une aventure humaine exceptionnelle », dont il attribue une part décisive à son épouse, elle aussi issue du monde sapeur-pompier, avec qui il a pu confronter ses idées et bâtir la communication de son poste. Il quitte la DCSD à l’été 2024 sans solliciter la cinquième année, estimant qu’il revient à son successeur de faire passer la coopération d’un registre opérationnel à un registre plus stratégique.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- La Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD), au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, qui anime un réseau de plus de 300 experts et coopérants dans 52 pays.
- Le ministère équatorien de la Gestion des risques, où l’invité est physiquement affecté, au sein de la division des relations internationales.
- La Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, qui lui affecte un officier de liaison et valide la recherche d’experts.
- Les services départementaux d’incendie et de secours (SDIS), viviers des experts français envoyés en mission.
- L’École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers (ENSOSP), d’où venait le formateur reçu en Équateur.
- L’INSARAG, dispositif des Nations unies de classification internationale des équipes de recherche et sauvetage en milieu urbain (USAR).
- La JICA, agence japonaise de coopération internationale, également active en Équateur.
- Le projet de coopération « Feux de forêt en Amazonie », porté par la DCSD pour les quatre pays de la Communauté andine.
- Le séisme de 2016 sur la côte équatorienne, à l’origine de la création des unités USAR du pays.
Au fil de l’épisode
- 00:02:37 — Philippe Sallenave se présente : dix-huit ans dans l’armée de terre, puis treize ans comme sapeur-pompier professionnel.
- 00:03:03 — Comment il a découvert la DCSD par un avis de vacance de poste, sans rien connaître de la direction.
- 00:03:58 — Le périmètre de la mission : l’Équateur en résidence, la Bolivie, la Colombie et le Pérou en régional.
- 00:04:28 — Les missions d’expertise et le catalogue de savoir-faire proposé aux partenaires.
- 00:05:26 — Le projet de coopération « Feux de forêt en Amazonie » et son budget.
- 00:06:36 — Les thématiques couvertes, du commandement opérationnel aux risques du métro de Quito.
- 00:07:35 — Travailler sur quatre pays : le rôle des ambassades et le mode « équipe de France ».
- 00:08:23 — Le coût des déplacements internes en Amérique du Sud.
- 00:10:54 — Vendre le « label France » face à une aide historiquement nord-américaine.
- 00:12:59 — L’accréditation INSARAG des équipes USAR équatoriennes.
- 00:13:56 — La chaîne de décision, de la sécurité civile française aux SDIS, pour faire venir un expert.
- 00:16:18 — Le stage de préfiguration et la méthode « en surimpression ».
- 00:18:19 — « Est-ce que ça sert la France ? », le précepte reçu avant le départ.
- 00:19:26 — Pourquoi l’espagnol est la condition de la crédibilité.
- 00:20:43 — Les relations humaines, entre 50 et 75 % de la réussite de la mission.
- 00:23:10 — Pourquoi son CV n’a jamais circulé auprès des partenaires.
- 00:26:09 — Le soutien à l’export des équipements français.
- 00:28:09 — Les écarts entre pays : Quito bien dotée, la Bolivie qui part de zéro.
- 00:29:50 — Le séisme de 2016 et la naissance des unités USAR équatoriennes.
- 00:34:05 — Ce qu’il retient de trois ans de poste : « une aventure humaine exceptionnelle ».
- 00:34:48 — Le rôle décisif de son épouse, elle aussi issue du monde sapeur-pompier.
- 00:36:16 — Les qualités du poste : adaptabilité et savoir dire non.
- 00:37:40 — L’image qu’il avait de la DCSD en arrivant, celle qu’il en a aujourd’hui.
- 00:39:19 — « Est-ce que vous êtes un coopérant heureux ? »
FAQ
Qu’est-ce que la DCSD ?
La Direction de la coopération de sécurité et de défense met en œuvre, au sein du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, la coopération structurelle de la France en matière de défense, de sécurité intérieure et de protection civile. Mise en place à la demande d’un pays partenaire, elle s’appuie sur un réseau de plus de 300 experts et coopérants déployés dans 52 pays.
Qui est Philippe Sallenave ?
Philippe Sallenave est commandant et sapeur-pompier professionnel. Après dix-huit ans dans l’armée de terre, il a rejoint les sapeurs-pompiers, où il servait depuis treize ans au moment de l’entretien. Il a passé trois ans comme expert technique international de la DCSD en protection civile pour l’Équateur, la Bolivie, la Colombie et le Pérou, basé à Quito.
Que fait un expert technique international en protection civile ?
Il conseille les autorités du pays hôte sur leur modèle de sécurité civile et organise des missions d’expertise : identifier un besoin, faire venir des experts français pour des formations, puis en tirer un retour d’expérience. Philippe Sallenave décrit un travail d’analyse des besoins, de montage budgétaire et de suivi, mené avec l’ambassade de France.
Qu’est-ce que la classification INSARAG des équipes USAR ?
C’est la reconnaissance, par les Nations unies, qu’une équipe de recherche et sauvetage en milieu urbain dispose des procédures, du matériel et des compétences requis pour être déployée à l’étranger après un tremblement de terre. Selon Philippe Sallenave, l’Équateur l’a obtenue au bout de dix-huit mois avec un accompagnement français, alors que trois pays sud-américains seulement étaient certifiés.
Pourquoi l’espagnol est-il indispensable sur ce poste ?
Parce que l’anglais n’est, selon l’invité, ni vraiment reconnu ni utilisé dans l’administration équatorienne. Sans espagnol, il juge très difficile d’établir sa crédibilité auprès d’un ministère où l’on travaille en immersion complète. Parler la langue, jusqu’aux expressions locales, est aussi une marque de respect qui pèse dans la relation de travail.
Comment la France envoie-t-elle des experts sapeurs-pompiers à l’étranger ?
Le coopérant exprime son besoin auprès de la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, via un officier de liaison. Celle-ci recherche les experts ou l’autorise à solliciter directement les services départementaux d’incendie et de secours. La mission se construit ensuite en trente à quarante-cinq jours.
