Les phases du deuil… du salariat
Pour Sofia Lambrou, se lancer en freelance s’apparente à un processus de deuil du salariat, jalonné de phases bien identifiées. Elle décrit un cheminement qui commence souvent par le déni, l’incapacité à envisager cette voie. Viennent ensuite la colère, parfois dirigée contre ceux qui ont déjà sauté le pas, et la négociation, cette tendance à se persuader que la situation actuelle n’est pas si mauvaise. C’est la phase de tristesse qui s’avère la plus fertile : un moment de vulnérabilité où l’on se sent perdu, mais où l’on commence à se poser les vraies questions sur son offre, son statut et sa légitimité. « Il faut te perdre pour pouvoir prétendre te trouver », cite-t-elle, en s’appuyant sur les travaux de Brené Brown sur la force de la vulnérabilité.
Ce n’est qu’après ce travail introspectif que vient l’acceptation, le moment où l’on se lance concrètement et où commence la courbe d’apprentissage du métier de freelance.
Multi-spécialiste ou hyper-spécialiste ?
Le débat sur la spécialisation est au cœur des réflexions. Faut-il être un expert pointu ou un profil plus polyvalent ? Pour les deux invités, la multi-spécialité a une valeur immense. Ils défendent l’idée qu’un freelance peut posséder plusieurs cordes à son arc, à condition qu’elles s’entrelacent de manière cohérente pour créer une offre unique et précieuse. Un analyste financier qui développe des compétences en graphisme pour rendre ses rapports plus visuels en est un bon exemple. Cette approche, à mi-chemin entre le généraliste et l’ultra-spécialiste, permet de créer sa propre « vague » de compétences, un profil unique sur le marché.
Même un expert très pointu, comme un développeur, a tout intérêt à comprendre les métiers avec lesquels il interagit, comme le design, pour être plus efficace et éviter les dissonances dans les projets.
L’art de s’ennuyer pour être créatif
Pierre Vandekerckhove confie avoir parfois l’impression d’être perdu, même aujourd’hui. Il explique que ces moments de doute font partie intégrante de la vie d’entrepreneur et qu’il est crucial d’apprendre à les gérer sans se mettre une pression excessive. Une des clés est d’accepter de ne pas toujours être productif. Sofia Lambrou cite l’exemple de Pascal Mussard, directrice artistique chez Hermès, qui s’accordait des après-midis entiers pour flâner dans Paris, une source essentielle de son inspiration. Cette idée est confirmée par les neurosciences : les moments de détente ou de concentration intense permettent au cerveau de créer de nouvelles connexions. « Ne fais rien pour faire beaucoup », résume-t-elle.
C’est souvent dans ces moments de lâcher-prise, sous la douche ou en se baladant, que les meilleures idées émergent, bien plus que dans un brainstorming formel au bureau.
Se comparer, un piège à éviter
La pression de la performance est souvent exacerbée par la comparaison avec les autres, un phénomène amplifié par les réseaux sociaux où chacun expose sa meilleure facette. Alexis Minchella partage sa propre expérience, cette impression de « prendre du retard » lorsqu’il ne travaille pas. Pour Pierre, la solution a été d’accepter qu’il ne serait jamais Elon Musk, car son mode de vie ne l’intéresse pas. Il insiste sur l’importance de définir sa propre vision du succès, qui n’est pas forcément liée à l’argent une fois un certain seuil de confort atteint. « Tu commences à être possédé par ce que tu possèdes », prévient Sofia.
Se détacher du regard des autres et se concentrer sur sa propre trajectoire est une étape fondamentale pour trouver un équilibre et une tranquillité d’esprit.
BOLK, la force du collectif
Après avoir travaillé en solo, Sofia et Pierre ont ressenti le besoin de s’associer pour créer leur collectif, BOLK. Cette évolution répond à plusieurs logiques : pouvoir recommander des pairs sur des missions que l’on ne peut pas prendre, s’attaquer à des projets de plus grande envergure nécessitant des compétences multiples, et mutualiser les coûts d’outils. Le collectif permet de se sentir moins seul, de se stimuler mutuellement et de scaler son activité en créant des méthodes et des outils réutilisables. Ils ont ainsi formalisé une approche pour accompagner les projets de A à Z, découpée en quatre phases : Baromètre (recherche marché), Objet (définition du produit), Lab (production) et Kick (lancement et acquisition).
Le studio s’appuie sur un réseau d’une vingtaine de freelances aux profils variés, dont les expériences combinées représentent une richesse considérable pour leurs clients.
Troop, les RH des freelances
En parallèle de BOLK, ils développent un nouveau projet ambitieux : Troop. L’idée est née d’un constat simple : même avec l’émergence de nombreux services, il manque un accompagnement global pour les indépendants. « La vocation de Troop, c’est d’être les RH des freelances », explique Pierre. Le projet vise à couvrir quatre grands domaines : la gestion administrative (statut, paperasse), le suivi de carrière (formation, coaching), les avantages d’un comité d’entreprise et, surtout, une communauté soudée et bienveillante. Pour lancer le projet, ils partent un mois en Thaïlande avec une dizaine de freelances pour un « bunker » de travail intensif.
L’objectif est de se concentrer exclusivement sur le développement de Troop, en profitant de la dynamique de groupe pour avancer plus vite et plus efficacement.
Sofia et Pierre nous recommandent…
- « Le Cosmos et le Lotus » ou « Le Livre Tibétain de la Vie et de la Mort » — Trinchu Antoine. Sofia explique que la lecture de ces ouvrages a changé sa vision de beaucoup de choses.
- « La 25ème heure » — Auteurs non précisés. Un livre sur la productivité qui propose des astuces pour gagner du temps sans tomber dans une approche rigoriste.
- « Rework » — Auteurs non précisés. Un livre qui a aidé Pierre à formaliser sa vision de l’entrepreneuriat et le type d’entreprise qu’il souhaiterait créer.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Personnes : Brené Brown, Henri-David Thoreau, Josh Kaufman, Pascal Mussard, Elon Musk, Sénèque, Ryan Holiday, Jason Fried, Seth Godin, Andrew Chen, Brian Balfour, Julian Shapiro, Rand Fishkin.
- Entreprises et marques : Hermès, Buffer, Basecamp, Microsoft, Decathlon, Essilor, WeMind, Alain, Webflow, S.I.O.Moz.
- Projets et collectifs : BOLK, Troop, Petit H, TEDx Dauphine.
- Concepts : Ikigai, T-shape, Agile, Scrum, Lean Management, Taoïsme, Stoïcisme.
- Livres cités : « Daily Stoic » (Ryan Holiday).
- Podcast cité : « No Such Thing as a Fish ».
Au fil de l’épisode
- Les cinq phases du « deuil du salariat » pour devenir freelance : déni, colère, négociation, tristesse et acceptation.
- La vulnérabilité comme source de créativité et de changement, en référence aux travaux de Brené Brown.
- Le débat entre le profil multi-spécialiste et l’hyper-spécialiste.
- La valeur d’avoir plusieurs compétences qui s’entrecroisent pour créer une offre unique.
- L’importance pour les experts de comprendre les métiers connexes au leur.
- Accepter d’être perdu : une étape normale et fertile dans un parcours d’indépendant.
- L’importance de la « flânerie » et de l’ennui pour stimuler la créativité.
- L’exemple de la directrice artistique d’Hermès qui puise son inspiration en se promenant dans Paris.
- Le paradoxe de la productivité : il faut savoir se reposer pour être plus efficace et créatif.
- Le piège de la comparaison avec les autres, notamment sur les réseaux sociaux.
- L’importance de définir sa propre vision du succès, au-delà de l’argent et du matériel.
- La naissance du collectif BOLK pour répondre à des projets plus grands et mutualiser les forces.
- La méthode de travail de BOLK, structurée en quatre étapes : Baromètre, Objet, Lab et Kick.
- La présentation de Troop, un projet pour devenir les « RH des freelances ».
- Les quatre piliers de Troop : administratif, suivi de carrière, comité d’entreprise et communauté.
- Le concept de « bunker » : partir un mois en Thaïlande avec une équipe pour se consacrer à 100 % au lancement de Troop.
- La gestion de la hiérarchie au sein d’un projet collaboratif.
- Les recommandations de livres des invités.
- La question finale : que écriraient-ils sur un panneau visible par le monde entier ?
FAQ
Qui sont Sofia Lambrou et Pierre Vandekerckhove ?
Sofia Lambrou est une freelance spécialisée en product design, qui accompagne ses clients de l’idée à la réalisation d’un produit. Pierre Vandekerckhove est un freelance expert en marketing et acquisition. Ensemble, ils ont co-fondé le studio créatif BOLK, un collectif de freelances, ainsi que le projet Troop, qui vise à offrir des services de ressources humaines aux indépendants.
Quelles sont les phases pour devenir freelance selon Sofia Lambrou ?
Elle compare le passage au freelancing aux phases du deuil. Cela commence par le déni, puis la colère et la négociation avec soi-même. Vient ensuite la tristesse, une phase de vulnérabilité qu’elle juge très fertile car c’est là que l’on commence à se poser les bonnes questions sur son projet. Le processus se conclut par l’acceptation, qui correspond au lancement effectif de l’activité.
Qu’est-ce que le collectif BOLK ?
BOLK est un studio co-fondé par Sofia Lambrou et Pierre Vandekerckhove. Il fonctionne comme un collectif de freelances aux compétences variées (design, marketing, etc.). L’objectif est de pouvoir prendre en charge des projets d’envergure pour des clients, en constituant des équipes sur mesure et en accompagnant le projet de sa conception à son lancement sur le marché.
Pourquoi est-il important de s’ennuyer quand on est freelance ?
Selon les invités, prendre du temps pour ne rien faire ou « flâner » est essentiel pour la créativité. Ces moments de pause permettent au cerveau de se réorganiser et de faire émerger de nouvelles idées, un phénomène confirmé par les neurosciences. Se reposer n’est pas une perte de temps mais une condition pour être plus efficace et innovant dans son travail.
Qu’est-ce que le projet Troop ?
Troop est un projet qui a pour ambition de devenir le service de « ressources humaines des freelances ». Il vise à accompagner les indépendants sur des aspects souvent négligés : la gestion administrative, le suivi de carrière et la formation, les avantages d’un comité d’entreprise, et le soutien d’une communauté. L’objectif est de leur offrir un cadre pour qu’ils ne se sentent plus jamais seuls.
