Une librairie-galerie à vingt ans, des études de droit pour rassurer ses parents
Stéphane Tallon se présente comme un « Niçois d’adoption » : des racines toulousaines par son père, égyptiennes par sa mère, une enfance partagée entre Toulouse et Nice. C’est à Nice qu’il s’installe vers 19 ou 20 ans et qu’il ouvre une librairie-galerie dans le quartier des Musiciens, où il vend des livres d’art et de philosophie et montre en permanence la jeune création photographique contemporaine, ainsi que d’autres médiums comme la peinture. Il y crée dans la foulée une association, Les Chemins de la connaissance, qui fait venir des auteurs des quatre coins de la France pour des conférences données dans les salles d’hôtels de la ville, jusqu’au Plaza. L’aventure culturelle fonctionne ; l’exploitation commerciale, beaucoup moins. « Pour vivre de la vente de livres, il faut vendre beaucoup de livres », résume-t-il, les marges étant réduites : au bout de trois ans, il ferme.
En parallèle, il mène des études de droit — « peut-être pour rassurer mes parents », dit-il — tout en se formant seul à l’histoire de l’art et à la philosophie. Il y voit un parcours fréquent chez ceux qui finissent par bifurquer, et cite Sebastião Salgado, docteur en sciences économiques avant de devenir photographe, puis cette phrase de René Char dont il se sert comme boussole : « L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant. »
De l’Artistique à une ancienne sous-station électrique : les deux actes du musée
Après la fermeture de sa librairie, Stéphane Tallon cherche la stabilité et entre dans l’administration « par la petite porte », sans connaître personne, en passant les concours les uns après les autres. À la fin des années 1990, il est à la direction du protocole de la ville de Nice quand on lui confie, en 1999, l’inauguration d’un établissement tout neuf : le Théâtre de la photographie et de l’image, boulevard du Bouchage. Le lieu, l’Artistique, a été pendant plus d’un siècle un cercle privé où se retrouvait, raconte-t-il, « toute l’intelligentsia de la Côte d’Azur » ; en perte de vitesse dans les années 1990, il allait être vendu quand la municipalité a choisi de le consacrer à la photographie et à l’image plutôt que de le voir devenir un commerce. Son fondateur y constitue notamment le fonds Charles Nègre. Tallon dirige ensuite le protocole du département des Alpes-Maritimes jusqu’en 2008, puis prend en 2009 le virage qu’il attendait : il rejoint l’établissement comme directeur administratif et financier, en tandem avec la directrice artistique nommée au même moment, à laquelle il dit devoir beaucoup.
L’acte deux se joue en 2016. Jugeant le bâtiment du boulevard du Bouchage trop peu lisible depuis la rue et « assez confidentiel », la municipalité installe le musée place Pierre Gautier, dans une ancienne sous-station EDF au passé industriel, qui avait successivement abrité le Forum d’architecture et d’urbanisme puis une partie des collections de Jean Ferrero. L’établissement prend alors le nom de musée de la Photographie Charles Nègre et gagne une galerie mitoyenne, entièrement consacrée à la création régionale.
Une programmation pour tous, jusque sur la place Pierre Gautier
Directeur depuis janvier 2021, après un intérim et un jury tenu en 2020, Stéphane Tallon défend un projet qui tient en une formule : la culture pour tous. « Cet établissement est financé par le contribuable », rappelle-t-il ; sa programmation — trois expositions annuelles au musée, construite deux ans à l’avance — vise donc le spectre le plus large possible, sans rien céder sur l’exigence et sans devenir élitiste. D’où le choix d’ouvrir avec Sebastião Salgado, et d’aller chercher les publics qui n’entrent jamais dans un musée en sortant des murs : sur la place Pierre Gautier requalifiée, les madriers qui entourent les quatorze palmiers deviennent des supports d’exposition. Suivront une rétrospective consacrée au photographe niçois Charles Bébert, doublée d’une exposition sur ses photographies des tournages de Jean-Paul Belmondo de 1965 à 1984, puis un triptyque Yann Arthus-Bertrand : 150 photographies de « La Terre vue du ciel » dans le prolongement du miroir d’eau, « Bestiaux » place Pierre Gautier, une rétrospective de quarante-cinq ans au musée et la diffusion en continu du film « Legacy ». Il évalue à plus de 150 000 personnes la fréquentation de la partie extérieure, comptée par relevés d’une heure répartis sur la journée pendant plus de trois mois.
Autre réussite qu’il raconte : l’exposition « Les trois pôles » de Vincent Munier, du 15 octobre 2022 au 15 janvier 2023, qui a fait du musée l’établissement le plus visité de Nice sur de nombreuses journées. Sur sa propre pratique, en revanche, il se dérobe : photographe marqué par la photographie humaniste et environnementale, il assume une « pudeur » et préfère mettre en avant les autres. Nice tient pour lui en un mot — la lumière, celle dont parlait Matisse — et en trois lieux : la colline du Château pour sa vue, le Vieux Nice, et la Promenade.
Pour aller plus loin
- Site du musée de la Photographie Charles Nègre
- Le musée de la Photographie Charles Nègre sur Instagram
Les références de l’épisode
- Musée de la Photographie Charles Nègre, 1 place Pierre Gautier, 06300 Nice
- Charles Nègre, photographe né le 9 mai 1820 à Grasse, premier à photographier les Alpes-Maritimes, redécouvert en 1936
- Théâtre de la photographie et de l’image, boulevard du Bouchage, inauguré en 1999 dans l’ancien cercle de l’Artistique
- Les Chemins de la connaissance, l’association de conférences créée par l’invité
- Sebastião Salgado, premier artiste programmé par l’invité au musée
- Vincent Munier et son exposition « Les trois pôles »
- Yann Arthus-Bertrand : « La Terre vue du ciel », « Bestiaux », le film « Legacy »
- Charles Bébert, photographe niçois, et ses images des tournages de Jean-Paul Belmondo
- Jeffrey Conley, photographe américain de paysage en noir et blanc
- Robert Doisneau et « Le Baiser de l’hôtel de ville »
- Lionel Kazan et Alexandre Dufaye, exposés dans la galerie du musée
- Jacques Renoir, Frédéric Altmann et Nick Knight, également exposés
- Jean Ferrero, dont une partie des collections a occupé le lieu avant le musée
- Muriel Mayette-Holtz, directrice du Théâtre National de Nice
- Robert Roux, adjoint au maire de Nice délégué à la culture, artiste plasticien
- René Char, cité pour « L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant »
- Henri Matisse, cité pour la lumière de Nice
- « La Sagesse de la pieuvre », documentaire oscarisé évoqué par Yann Arthus-Bertrand
- La Fondation GoodPlanet, portée par Yann Arthus-Bertrand
Au fil de l’épisode
- 00:03:59 — Ses origines : des racines toulousaines et égyptiennes, une enfance entre Toulouse et Nice
- 00:04:29 — L’ouverture d’une librairie-galerie dans le quartier des Musiciens, vers 19 ou 20 ans
- 00:05:01 — L’association Les Chemins de la connaissance et les conférences d’auteurs dans les hôtels niçois
- 00:07:06 — Des études de droit menées « pour rassurer mes parents », en parallèle de l’histoire de l’art
- 00:09:23 — René Char, la quête de l’essentiel et les bifurcations de parcours
- 00:10:58 — La direction du protocole de la ville de Nice et l’inauguration, en 1999, du Théâtre de la photographie et de l’image
- 00:11:38 — L’Artistique, cercle privé pendant plus d’un siècle, sauvé par la municipalité
- 00:14:25 — Le virage de 2009 : directeur administratif et financier de l’établissement
- 00:15:56 — L’acte deux, en 2016 : donner enfin de la visibilité au musée
- 00:16:26 — L’installation place Pierre Gautier, dans une ancienne sous-station EDF
- 00:18:02 — La galerie mitoyenne consacrée à la création régionale
- 00:19:41 — Le jury de 2020, le projet scientifique et culturel, la direction depuis 2021
- 00:20:42 — « La culture pour tous » : une programmation large sans être élitiste
- 00:23:04 — Les expositions hors les murs et les quatorze palmiers de la place Pierre Gautier
- 00:24:42 — Le triptyque Yann Arthus-Bertrand et le film « Legacy » diffusé en continu
- 00:26:36 — Comment le musée a estimé les 150 000 visiteurs de l’exposition extérieure
- 00:31:11 — Vincent Munier, « Les trois pôles » et le record de fréquentation
- 00:36:11 — L’anecdote du déjeuner de plage et de « La Sagesse de la pieuvre »
- 00:37:32 — Construire une programmation deux ans à l’avance
- 00:40:06 — Sa propre pratique photographique et sa pudeur à la montrer
- 00:42:10 — Pourquoi Nice : la lumière, la mer et la montagne, le Mercantour
- 00:43:50 — Ses trois lieux niçois : la colline du Château, le Vieux Nice, la Promenade
- 00:46:40 — L’exposition à venir de Jeffrey Conley, paysages américains en noir et blanc
- 00:47:53 — Robert Doisneau annoncé en fin d’année, dont un pan méconnu en couleur
- 00:49:00 — Les deux personnalités niçoises qu’il recommande d’inviter
FAQ
Qui est Stéphane Tallon ?
Stéphane Tallon dirige le musée de la Photographie Charles Nègre, à Nice, depuis janvier 2021. Niçois d’adoption aux racines toulousaines et égyptiennes, il a d’abord tenu une librairie-galerie dans le quartier des Musiciens, mené des études de droit, puis fait carrière dans l’administration territoriale avant de rejoindre l’établissement en 2009 comme directeur administratif et financier.
Qu’est-ce que le musée de la Photographie Charles Nègre à Nice ?
C’est le musée municipal de la photographie de Nice, installé depuis fin 2016 place Pierre Gautier, dans une ancienne sous-station électrique. Héritier du Théâtre de la photographie et de l’image ouvert en 1999 boulevard du Bouchage, il présente trois expositions temporaires par an et dispose d’une galerie mitoyenne consacrée à la création régionale.
Comment se construit la programmation du musée de la Photographie Charles Nègre ?
Elle se construit environ deux ans à l’avance, pour le musée comme pour la galerie. Stéphane Tallon alterne photographie historique et contemporaine, scènes internationale et française, et réserve la galerie à la création régionale, des jeunes talents émergents aux figures installées. Son critère : une exigence de qualité doublée d’une capacité à toucher aussi bien les néophytes que les initiés.
Pourquoi le musée organise-t-il des expositions hors les murs ?
Pour aller chercher les publics qui ne fréquentent pas les musées. Stéphane Tallon a investi l’espace public niçois, en particulier la place Pierre Gautier, où les madriers entourant les quatorze palmiers servent de supports de scénographie. L’exposition Yann Arthus-Bertrand déployée dans le prolongement du miroir d’eau a été vue, selon son estimation, par plus de 150 000 personnes.
Qui était Charles Nègre, qui donne son nom au musée ?
Charles Nègre est un photographe né le 9 mai 1820 à Grasse, devenu photographe au début des années 1850. Il est le premier à photographier les Alpes-Maritimes après la création du département et réalise en 1852 une série de clichés du Midi. Mort dans l’oubli, il est redécouvert en 1936 ; Nice donne son nom au musée en 2016.
Quelles expositions Stéphane Tallon annonce-t-il dans cet épisode ?
Il annonce deux rendez-vous. D’abord une exposition consacrée à Jeffrey Conley, photographe américain de paysage en noir et blanc, présentée avec des tirages argentiques dont de nombreux tirages au platine en grands formats. Puis, en fin d’année, une exposition Robert Doisneau mêlant ses grands classiques, dont « Le Baiser de l’hôtel de ville », et un pan méconnu de son travail en couleur.
