Un art de la présentation
Thierry Leviez se présente d’emblée non comme un enseignant, mais comme un commissaire d’exposition, un homme de la pratique de l’art. Fort d’une expérience au festival le Printemps de Septembre à Toulouse et aux Beaux-Arts de Paris, il a pris la direction du Pavillon Bosio en 2021. Il y poursuit une orientation singulière qui fait la spécificité de l’école monégasque : une formation en « art et scénographie ». Il ne s’agit pas d’une école d’arts appliqués formant des techniciens, mais bien d’une école d’art où les étudiants, artistes à part entière, apprennent que la création ne peut se penser sans sa mise en espace, sans son contexte de présentation.
« L’art, particulièrement aujourd’hui, ça peut difficilement être pensé sans sa présentation, sans sa mise en espace, sans tout son contexte. »
Au cœur de la scène monégasque
L’ancrage de l’école dans le tissu culturel de la Principauté est fondamental. La spécialisation en scénographie est intimement liée à l’histoire de Monaco, notamment celle des ballets. Thierry Leviez raconte la collaboration annuelle avec les Ballets de Monte-Carlo, « Les Imprévus », où les étudiants créent la scénographie pour de jeunes chorégraphes de la compagnie ou, comme cette année, de l’Académie Princesse Grace. Cette transversalité est une conviction partagée par d’autres figures culturelles monégasques comme Jean-Christophe Maillot ou Bruno Mantovani, pour qui les arts, de la danse à la gastronomie, sont interconnectés.
Cette culture du partenariat est aussi une nécessité : le bâtiment historique du Pavillon Bosio étant trop petit, l’école investit d’autres lieux de la Principauté, comme l’Espace Léo Ferré, pour y développer ses projets les plus ambitieux.
L’œuvre et son écrin
La discussion explore ensuite le pouvoir de la scénographie, ou de la muséographie pour les installations permanentes, dans notre rapport aux œuvres. Thierry Leviez explique comment un éclairage, un socle ou un positionnement peut radicalement changer la perception d’une sculpture de Giacometti ou « tuer » la spiritualité d’une toile de Roscoe ou de Soulages. Il prend l’exemple du Louvre, où la plupart des œuvres n’ont jamais été conçues pour être des tableaux sur un mur, mais des éléments d’architecture ou de mobilier. La présentation spectaculaire de la Victoire de Samothrace ou, à l’inverse, l’isolement de La Joconde, sont des actes de scénographie puissants qui désignent l’importance d’une œuvre avant même qu’on la connaisse.
Il évoque le concept du « white cube », ce cube blanc neutre devenu la norme des musées, et comment le Pavillon Bosio encourage à penser au-delà. L’exposition controversée de Diane Arbus à la Fondation Luma est un cas d’école, montrant comment une présentation non conventionnelle peut à la fois dérouter et proposer une nouvelle lecture de l’œuvre.
Former les artistes-scénographes de demain
Le cursus du Pavillon Bosio se déroule en cinq ans, avec une licence et un master. Les étudiants y développent une pratique artistique personnelle tout en participant à des projets collectifs de scénographie, du théâtre à l’exposition, en passant par la danse et, plus récemment, la mode. L’école, bien que petite avec ses 75 étudiants, cultive une forte ambition internationale, nouant des partenariats avec des institutions prestigieuses comme La Cambre à Bruxelles ou Central Saint Martins à Londres. C’est avec cette dernière qu’un défilé-performance a été organisé lors de la Fashion Week de Monte-Carlo, réinventant les codes de la présentation de mode.
Pour Thierry Leviez, l’objectif est clair : faire du Pavillon Bosio une école de référence mondiale dans son domaine, en capitalisant sur son identité unique et sur le contexte exceptionnel de Monaco.
Les références de l’épisode
- Personnes : Geneviève Berti, Jean-Christophe Maillot, Lucas Massala, Elias Lazaridis, Björn d’Alström, Bruno Mantovani, Chloé Delhomme, Damien MacDonald, Giacometti, Roscoe, Soulages, Diane Arbus, Brian O’Doherty, Pierre Le Guillon, Tristan Garcia, Carlo Scarpa, Franco Albini, Franca Elg, Lina Bobardi, Jean Deloisy, Isabelle de Maison Rouge, Johan Gourmel, Emmanuel Lenné, Martha Gilly, Véronique Souben, Nicolas Bourriot, Alice Blangéraud, Edouard Hopper, Laura Owens, Wilm Delvoix.
- Institutions et lieux : Pavillon Bosio, Printemps de Septembre, Beaux-Arts de Paris, Ballets de Monte-Carlo, Académie de danse Princesse Grace, ANDEA (Association nationale des écoles supérieures d’art), Espace Léo Ferré, Fondation Maeght, Grimaldi Forum, Musée du Louvre, Centre Pompidou, Fondation Luma, Musée de l’Acropole, Castelvecchio (Vérone), Quai Antoine Ier, Théâtre Princesse Grace (TPG), Fondation Van Gogh (Arles), Musée d’art et d’histoire de Genève, Palais de Tokyo, La Cambre (Bruxelles), La Manufacture (Lausanne), Central Saint Martins (Londres), Villa Arson, FRAC Normandie, Musée des Abattoirs (Toulouse), Biennale de Venise.
- Œuvres et événements : « Pauvre Folle » (roman de Chloé Delhomme), « L’Homme qui marche » (sculpture de Giacometti), « La Joconde », « La Victoire de Samothrace », « Nighthawks » (tableau d’Edward Hopper), Les Imprévus, Festival International du Cirque de Monte-Carlo, Printemps de Cahors, Monte-Carlo Fashion Week.
Au fil de l’épisode
- Le parcours de Thierry Leviez : commissaire d’exposition avant d’être directeur d’école.
- La spécificité du Pavillon Bosio : une école d’« art et scénographie ».
- L’importance de lier la pratique artistique à sa mise en espace.
- Les racines de l’école dans l’histoire culturelle de Monaco, notamment les ballets.
- La collaboration annuelle « Les Imprévus » avec les Ballets de Monte-Carlo et l’Académie Princesse Grace.
- La transversalité des arts comme principe fondamental.
- La définition de la scénographie, au-delà du simple décor.
- Le cursus en cinq ans (Licence et Master) du Pavillon Bosio.
- L’importance des projets collectifs et des présentations publiques pour les étudiants.
- L’impact de la scénographie sur la perception d’une œuvre : les exemples de Giacometti, Roscoe et Soulages.
- Comment la muséographie du Louvre a transformé des objets en « tableaux ».
- La Victoire de Samothrace et La Joconde, deux cas d’école de mise en scène muséale.
- Le concept du « White Cube » et la volonté de l’école de le dépasser.
- Analyse de l’exposition polémique de Diane Arbus à la Fondation Luma.
- La scénographie comme un prolongement de l’œuvre elle-même.
- Le modèle du « livre en 3D » que sont devenues de nombreuses expositions.
- La révolution de la muséographie italienne d’après-guerre (Carlo Scarpa).
- Son arrivée « par hasard » à Monaco après une conférence au Pavillon Bosio.
- Les atouts de l’école : une identité forte, le contexte monégasque et des moyens stables.
- La double vie de l’école : un pôle d’enseignement supérieur international et des ateliers publics pour les locaux.
- Le processus d’évaluation par le Haut Comité de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES).
- L’éveil de sa passion pour l’art au festival du Printemps de Cahors.
- La dimension internationale de la formation : voyages et plus de 50 intervenants extérieurs par an.
- Le diplôme de fin d’études : une exposition personnelle dans un des lieux partenaires à Monaco.
- Le nouveau champ d’exploration : la scénographie de la mode.
- Le projet de défilé-performance avec l’école Central Saint Martins de Londres.
FAQ
Qui est Thierry Leviez ?
Thierry Leviez est le directeur du Pavillon Bosio, l’école supérieure d’arts plastiques de Monaco, depuis 2021. Commissaire d’exposition de formation, il a notamment travaillé pour le festival le Printemps de Septembre à Toulouse et a été responsable des expositions aux Beaux-Arts de Paris. Il est passionné par la scénographie et la manière dont la présentation des œuvres d’art façonne notre regard.
Qu’est-ce que le Pavillon Bosio ?
Le Pavillon Bosio est l’école supérieure d’art de la Principauté de Monaco. Elle se distingue par sa spécialisation unique en « art et scénographie ». L’école propose un cursus de cinq ans délivrant des diplômes de Licence et Master reconnus internationalement. En parallèle, elle maintient sa tradition d’ateliers publics (dessin, céramique, peinture) pour les amateurs, assurant un fort ancrage local.
Qu’est-ce que la scénographie selon l’invité ?
Pour Thierry Leviez, la scénographie est l’art de la présentation. C’est une discipline qui part du principe qu’une œuvre ne peut être pensée indépendamment de son contexte, de sa mise en espace. Elle ne se limite pas au décor mais englobe l’éclairage, le parcours du visiteur, le rapport entre les œuvres. C’est un langage qui conditionne fortement l’expérience et la perception du spectateur.
Pourquoi la scénographie est-elle si importante dans un musée ?
Elle est cruciale car elle guide le regard et construit le statut d’une œuvre. Thierry Leviez explique que des choix de présentation, comme l’isolement de La Joconde ou la mise en majesté de la Victoire de Samothrace au Louvre, créent une aura et une hiérarchie. Une mauvaise scénographie peut affaiblir, voire trahir, une œuvre, tandis qu’une présentation intelligente peut en révéler des aspects insoupçonnés.
