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TOTAL

Quatrième groupe pétrolier mondial, Total (devenu TotalEnergies) entretient une relation complexe avec les Français. Une sorte d'amour à sens unique entre une entreprise qui rêve de se faire aimer et un peuple qui s'y refuse. Née en 1924 de la prise de conscience par la France de sa dépendance énergétique lors de la Première Guerre mondiale, la Compagnie Française des Pétroles s'est construite dans l'adversité, face aux géants anglo-saxons surnommés les « sept sœurs ». Cet épisode retrace un siècle d'histoire, des chocs pétroliers à la fusion spectaculaire avec son rival Elf, des catastrophes de l'Erika et d'AZF à la figure emblématique de Christophe de Margerie, jusqu'à la mutation actuelle vers un groupe multi-énergies.

un siècle de pétrole, de crises et de quête de souveraineté

La naissance d’un géant

L’histoire de Total commence avec un quasi-désastre. Au cours de la Première Guerre mondiale, la France manque de pétrole au point de risquer la défaite. La bataille de Verdun, où l’approvisionnement des troupes par camion est vital, révèle cette dépendance critique vis-à-vis des États-Unis. Conscient du danger, Georges Clémenceau envoie un télégramme alarmant à son homologue américain, comparant l’essence au « sang dans les batailles de demain ». Cette prise de conscience aboutit, après des années de négociations, à la création en 1924 de la Compagnie Française des Pétroles (CFP). L’objectif est clair : assurer la souveraineté énergétique du pays en allant chercher le pétrole là où il se trouve.

La CFP obtient ainsi 25 % des parts d’un consortium en Irak, récupérées sur l’Allemagne au titre des dommages de guerre. C’est le début d’une longue aventure pour exister sur un marché mondial naissant.

Face aux Sept Sœurs

Dès ses débuts, la CFP doit se faire une place face aux « sept sœurs », un cartel de sept compagnies anglo-saxonnes (Exxon, Shell, BP…) qui contrôlent 80 % du marché mondial. En 1927, le pétrole jaillit enfin à Kirkouk, en Irak, offrant à la France sa première source d’approvisionnement directe. Malgré ce succès, la CFP reste un acteur modeste. Elle bénéficie cependant d’une innovation française majeure : la méthode de prospection par caratage électrique, développée par les frères Schlumberger, qu’elle soutient dès le début. Cette technologie lui donne un avantage pour découvrir de nouveaux gisements.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les patrons de la CFP résistent aux Allemands, et deux d’entre eux mourront en déportation. L’entreprise, bien que petite, montre déjà un caractère résilient et un attachement à l’indépendance nationale.

L’ère de la consommation

Après-guerre, la consommation de pétrole explose, doublant en dix ans. C’est l’âge d’or de l’automobile, de l’aviation, mais aussi de la pétrochimie et du plastique. Face à des concurrents comme Shell ou BP qui s’adressent déjà directement au grand public, la CFP, qui n’est alors qu’un producteur, doit changer de dimension. Pour maîtriser toute la chaîne de valeur, de l’extraction à la pompe, elle crée une marque grand public au nom simple et international : Total. Le premier logo, une flamme rouge dans un cercle bleu, est dessiné sur un coin de table par un architecte lors d’un dîner.

En quelques années, Total bâtit un réseau de 7 000 stations-service en France, devenant le deuxième acteur du marché derrière Shell et proposant une nouvelle expérience client avec des services inédits.

Chocs et concurrences

Les années 1970 marquent la fin de l’énergie bon marché. Les chocs pétroliers, provoqués par l’OPEP et la guerre de Kippour, font flamber le prix du baril qui passe de 3 à 39 dollars en moins de dix ans. C’est la fin des Trente Glorieuses. La France, qui « n’a pas de pétrole mais des idées », découvre la sobriété : limitations de vitesse, passage à l’heure d’été et accélération du programme nucléaire. Dans ce contexte, l’État français renforce son influence en créant un champion public, Elf, pour sécuriser ses intérêts, notamment en Afrique post-coloniale.

Une concurrence féroce s’engage alors entre Total, entreprise privée à la culture business, et Elf, bras armé de l’État. C’est une véritable guerre des « frères ennemis » sur tous les terrains.

L’architecte du renouveau

Dans les années 1990, Total est à la peine face à un Elf plus performant. L’arrivée d’un nouveau patron, Serge Tchuruk, change la donne. Polytechnicien au caractère bien trempé, il est un redresseur d’entreprises. Il met un grand coup de pied dans la fourmilière, restructure, supprime les doublons et regroupe le siège à la Défense. Il simplifie aussi l’identité du groupe qui abandonne le nom CFP pour devenir simplement Total. Son objectif : rendre l’entreprise plus lisible et plus performante avant de chercher à la faire aimer.

C’est sous son impulsion qu’est lancée l’une des campagnes publicitaires les plus marquantes de l’époque : « Vous ne viendrez plus chez nous par hasard ». Plus qu’un slogan, c’est une promesse de service et de qualité qui va transformer l’image des stations-service.

L’ordinateur central aux commandes

En 1995, Thierry Desmarais, surnommé « l’ordinateur central » pour son esprit analytique et sa froideur, succède à Serge Tchuruk. Son mandat est marqué par une ambition : donner à Total la taille critique pour rivaliser avec les géants mondiaux. C’est l’ère des méga-fusions. Après avoir absorbé le belge Petrofina, Desmarais lance en 1999 l’« opération Concordia », une offre publique d’échange sur son grand rival, Elf. Le patron d’Elf, Philippe Jaffray, sous-estime la menace et se retrouve pris de court.

Après une bataille boursière et médiatique intense, Total l’emporte. La fusion donne naissance à TotalFinaElf, le quatrième groupe pétrolier mondial. Un géant est né, mais il s’apprête à traverser ses heures les plus sombres.

Les années noires

Alors que le groupe célèbre sa fusion, la catastrophe frappe. Le 12 décembre 1999, le pétrolier Erika, affrété par Total, se brise en deux au large de la Bretagne, provoquant une marée noire dévastatrice sur 400 km de côtes. La gestion de crise de Thierry Desmarais, qui minimise la responsabilité du groupe, est désastreuse et heurte profondément l’opinion publique. C’est le début du désamour des Français pour Total. Moins de deux ans plus tard, le 21 septembre 2001, l’usine chimique AZF, une filiale du groupe, explose à Toulouse, faisant 31 morts et des milliers de blessés.

Ces deux drames successifs marquent durablement l’image de l’entreprise, désormais associée dans l’esprit du public à la pollution et au danger industriel, malgré les condamnations et les efforts financiers consentis.

Le diplomate à la moustache

En 2007, un personnage hors norme prend les rênes de Total : Christophe de Margerie. Connu pour sa moustache, sa bonhomie et son franc-parler, il détonne dans le monde feutré des grands patrons. Son obsession : réconcilier les Français avec Total. « Big Moustache », comme on le surnomme, est un homme de terrain, un diplomate hors pair qui a tissé des liens uniques au Moyen-Orient et en Russie. Il devient un interlocuteur privilégié du Quai d’Orsay, mais n’hésite pas à s’opposer à la politique américaine, notamment en Iran.

Malgré des dossiers complexes et controversés comme la Birmanie ou le scandale « pétrole contre nourriture » en Irak, il incarne l’entreprise, mouille le maillot et devient une figure populaire, y compris en interne où il rend leur fierté aux salariés.

La fin tragique et l’héritage

Le 20 octobre 2014, au retour d’un rendez-vous avec le Premier ministre russe, l’avion de Christophe de Margerie percute une déneigeuse au décollage sur un aéroport de Moscou. Il n’y a aucun survivant. Sa mort brutale est un choc immense en France et dans le monde des affaires. Les circonstances de l’accident, entourées de zones d’ombre, alimentent les questions, même si la thèse officielle retient une succession de négligences. Total perd sa figure la plus charismatique, au moment où l’entreprise doit faire face à une chute des cours du pétrole.

C’est Patrick Pouyanné, un de ses proches collaborateurs, qui est nommé pour lui succéder. Le nouveau patron, au style plus direct et au caractère réputé colérique, doit immédiatement engager une restructuration drastique pour maintenir le rang du groupe.

La mutation forcée

L’ère Pouyanné est celle de la confrontation avec l’enjeu climatique. Sous la pression de l’opinion publique, des investisseurs et des accords de Paris sur le climat, Total doit entamer sa transition. En 2021, le groupe change de nom pour devenir TotalEnergies, affichant sa volonté de se transformer en une entreprise multi-énergies. La stratégie consiste à utiliser les profits des hydrocarbures pour investir massivement dans les énergies renouvelables, comme le solaire et l’éolien, avec un objectif de neutralité carbone en 2050.

Cette transition est cependant jugée trop lente par les organisations écologistes, qui accusent le groupe de « greenwashing » et lui reprochent de continuer à développer de nouveaux projets fossiles. Pris entre les exigences de la transition et la demande mondiale d’énergie, TotalEnergies reste au cœur des contradictions de notre époque.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Total. Ou l’histoire des hommes qui ont bâti une référence mondiale (1946-2006), thèse de Jean-Baptiste Noé
  • L’énigme Margerie, un livre de Muriel Boselli
  • Le mensonge Total, un livre de Mickaël Correia
  • Total, un esprit pionnier, un livre de Gaston-Breton Tristan
  • Le Système Total. Anatomie d’une multinationale de l’énergie, un documentaire de Catherine Legall et Jean-Robert Viallet
  • Personnes : Christophe de Margerie, Patrick Pouyanné, Serge Tchuruk, Thierry Desmarais, Georges Clémenceau, John D. Rockefeller, les frères Schlumberger, Loïc Le Floc-Prigent, Philippe Jaffray, Albert Frère, Vladimir Poutine, Aung San Suu Kyi, Jane Birkin, Saddam Hussein.
  • Entreprises et organisations : Compagnie Française des Pétroles (CFP), Elf, Petrofina, Standard Oil, les Sept Sœurs (Exxon, Shell, BP, Mobile, Chevron, Texaco, Gulf Oil), OPEP, Sanofi, Alcatel, AZF, Novatec.
  • Lieux et événements : Kirkouk (Irak), Qatar, Birmanie, Russie, Première Guerre mondiale, Bataille de Verdun, Chocs pétroliers, Marée noire de l’Erika, Explosion de l’usine AZF.

Au fil de l’épisode

  • Le thème central de l’épisode : l’« amour contrarié » entre Total et les Français.
  • La prise de conscience de la dépendance au pétrole de la France pendant la Première Guerre mondiale.
  • La création de la Compagnie Française des Pétroles (CFP) en 1924 pour assurer la souveraineté énergétique.
  • La découverte du premier gisement à Kirkouk, en Irak, et les débuts face aux « Sept Sœurs ».
  • Le rôle des patrons de la CFP pendant la Seconde Guerre mondiale, dont deux mourront en déportation.
  • L’après-guerre : l’explosion de la consommation et la naissance de la marque « Total ».
  • La création d’un vaste réseau de stations-service et du slogan iconique « Vous ne viendrez plus chez nous par hasard ».
  • Les chocs pétroliers des années 1970 et la fin de l’énergie bon marché.
  • La naissance d’Elf, le concurrent public créé par l’État, et le début d’une rivalité féroce.
  • L’arrivée de Serge Tchuruk dans les années 90 et la profonde restructuration de Total.
  • Le mandat de Thierry Desmarais, « l’ordinateur central », et la stratégie des méga-fusions.
  • Le rachat du groupe belge Petrofina, première étape de la consolidation.
  • L’« opération Concordia » : le récit de la prise de contrôle spectaculaire d’Elf par Total en 1999.
  • La catastrophe de la marée noire de l’Erika, qui souille les côtes bretonnes et l’image de l’entreprise.
  • L’explosion de l’usine AZF à Toulouse en 2001, une autre tragédie qui marque les esprits.
  • L’ascension de Christophe de Margerie, un patron au style unique, jovial et diplomate.
  • La stratégie de De Margerie pour conquérir des marchés, comme au Qatar en misant sur le nouvel émir.
  • Les relations complexes et privilégiées de « Big Moustache » avec la Russie de Vladimir Poutine.
  • La controverse autour de la présence de Total en Birmanie sous la junte militaire.
  • Le scandale « pétrole contre nourriture » en Irak, qui aboutit à une condamnation de Total pour corruption.
  • L’obsession de Christophe de Margerie : tout faire pour que les Français aiment enfin Total.
  • La mort tragique du PDG dans un accident d’avion sur un aéroport de Moscou en 2014.
  • La succession de Patrick Pouyanné, au caractère plus direct et moins consensuel.
  • La restructuration menée par Pouyanné face à la chute des cours du pétrole.
  • Le virage stratégique vers le multi-énergies et le changement de nom en TotalEnergies en 2021.
  • Les investissements dans les renouvelables face aux accusations de « greenwashing ».
  • Le débat sur la souveraineté énergétique et la place d’un tel groupe dans la société française.

FAQ

Pourquoi l’entreprise Total a-t-elle été créée ?

Total, initialement la Compagnie Française des Pétroles (CFP), a été créée en 1924. Sa naissance répond à un besoin stratégique de souveraineté énergétique pour la France. Pendant la Première Guerre mondiale, le pays a failli perdre la guerre par manque de pétrole, dépendant entièrement des approvisionnements américains. Cette prise de conscience a poussé l’État français, sous l’impulsion de figures comme Georges Clémenceau, à se doter de sa propre compagnie pour explorer, extraire et sécuriser son accès au pétrole.

Qui étaient les « sept sœurs » ?

Les « sept sœurs » était le surnom donné à un cartel de sept grandes compagnies pétrolières, principalement anglo-saxonnes, qui ont dominé le marché mondial du pétrole pendant une grande partie du XXe siècle. Parmi elles figuraient des entreprises comme Exxon, Shell, BP ou Chevron. Elles s’entendaient pour contrôler la production et les prix, rendant très difficile pour de nouveaux acteurs comme la Compagnie Française des Pétroles de se faire une place sur l’échiquier mondial.

Quelle est l’origine de la rivalité entre Total et Elf ?

La rivalité entre Total et Elf est née de leurs origines distinctes. Total (alors CFP) était une société privée, bien que soutenue par l’État, avec une culture d’entreprise tournée vers le business. Elf, en revanche, a été créée plus tard par l’État français comme un champion public, un outil d’influence géopolitique, notamment dans les anciennes colonies africaines. Cette concurrence entre un acteur privé et un acteur public a engendré une guerre féroce pour les marchés et les gisements, jusqu’à leur fusion en 1999.

Quels événements ont le plus nui à l’image de Total en France ?

Deux catastrophes majeures ont durablement terni l’image de Total. D’abord, le naufrage du pétrolier Erika en 1999, qui a provoqué une marée noire dévastatrice sur les côtes bretonnes. Ensuite, l’explosion de l’usine chimique AZF à Toulouse en 2001, qui a causé 31 morts. Ces deux drames, très médiatisés, ont profondément marqué l’opinion publique et associé durablement l’entreprise à des risques environnementaux et industriels, créant un fort sentiment de défiance.

Qui était Christophe de Margerie ?

Christophe de Margerie fut un PDG emblématique de Total, de 2007 jusqu’à sa mort tragique en 2014. Reconnaissable à sa grande moustache, il était connu pour sa personnalité chaleureuse, son franc-parler et son talent de diplomate. Il a noué des relations personnelles fortes avec des dirigeants au Moyen-Orient et en Russie. Son obsession était de réconcilier les Français avec son entreprise. Sa disparition dans un accident d’avion à Moscou a été un choc considérable pour le groupe et pour la France.

Pourquoi Total est-elle devenue TotalEnergies ?

Le changement de nom de Total en TotalEnergies en 2021 symbolise la nouvelle stratégie de l’entreprise face au défi climatique. L’objectif est de passer d’un groupe pétrolier à un groupe multi-énergies. Cette transformation implique des investissements massifs dans les énergies renouvelables (solaire, éolien) et le gaz, tout en continuant à produire des hydrocarbures. Le groupe vise ainsi la neutralité carbone à l’horizon 2050, même si cette transition est jugée trop lente par ses détracteurs.

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