L’étincelle Free Mobile
L’histoire récente de Vivendi bascule en janvier 2012. Ce jour-là, Xavier Niel, fondateur de Free, monte sur scène pour annoncer le lancement de Free Mobile. Avec une offre agressive qui casse les prix, il ne fait pas que bousculer le marché de la téléphonie : il dynamite le modèle économique des trois opérateurs historiques, Orange, Bouygues et surtout SFR. À l’époque, SFR est une filiale stratégique de Vivendi, payée à prix d’or quelques mois plus tôt. La chute de sa valeur, provoquée par l’arrivée de Niel, plonge Vivendi dans une nouvelle crise.
Cette déstabilisation va créer une opportunité inespérée pour un autre personnage clé de cette saga : Vincent Bolloré. C’est grâce à la brèche ouverte par Xavier Niel que l’industriel breton pourra, quelques années plus tard, mettre la main sur l’un des plus grands groupes français.
Aux origines, la Générale des Eaux
Pour comprendre Vivendi, il faut remonter au Second Empire. L’entreprise naît sous le nom de Compagnie Générale des Eaux (CGE), avec pour mission d’organiser la distribution de l’eau dans les municipalités. Pendant plus d’un siècle, elle reste une vieille et respectable maison, spécialisée dans son unique métier. Tout change en 1976 avec l’arrivée à sa tête de Guy Dejoigny. Ce patron à l’ancienne, mais doté d’une vision, sent que l’entreprise, qui génère beaucoup de liquidités, a le potentiel de devenir bien plus qu’un simple distributeur d’eau.
Il se lance alors dans une stratégie de diversification, d’abord dans des métiers connexes comme l’assainissement ou les transports publics, en répliquant le modèle de partenariat public-privé que la CGE a inventé et qui fera école.
Le spectre de la nationalisation
Le projet de Dejoigny manque de s’effondrer en 1981 avec l’élection de François Mitterrand. Le programme commun de la gauche prévoit la nationalisation de neuf grands groupes industriels, et la CGE est sur la liste. Pour Dejoigny, qui considère l’entreprise comme son propre bébé, c’est un cataclysme. Il se lance alors dans un lobbying intense pour sauver sa société. Son principal atout est un homme bien introduit au sommet du pouvoir : André Rousselet, le directeur de cabinet du nouveau président.
Grâce à des arguments politiques bien sentis — ne pas affaiblir les municipalités à l’aube des lois de décentralisation — et à la persuasion de Rousselet, Dejoigny réussit un coup de maître. Le secteur de l’eau est le seul à être retiré du programme de nationalisation. La CGE est sauvée, mais Dejoigny s’est fait de puissants ennemis.
Complots et premiers pas dans les médias
Les dirigeants des groupes nationalisés, comme Saint-Gobain, n’apprécient pas d’avoir été les seuls à passer sous le contrôle de l’État. Ils montent un complot pour prendre le contrôle de la CGE via un raid boursier et la faire nationaliser à retardement. Une nouvelle fois, c’est André Rousselet qui prévient Mitterrand et fait échouer l’opération. Dejoigny est désormais doublement redevable envers son allié. L’occasion de renvoyer l’ascenseur se présente lorsque Rousselet est chargé de créer une chaîne de télévision payante, un projet inédit en France : Canal+.
Rousselet manque de fonds et se tourne vers Dejoigny. En 1984, la CGE prend une participation significative dans Canal+. Ce qui commence comme un service rendu se révèle être une excellente affaire et le premier pas de la CGE dans le monde des médias.
La construction d’un empire médiatique
Après des débuts chaotiques, Canal+ devient un succès, en partie grâce au soutien indéfectible de Dejoigny. Grisé par cette réussite, il prend goût aux médias et multiplie les investissements : il entre au capital de Télé Monte Carlo (TMC) et du réseau de cinémas UGC. Il sent que l’avenir est à la convergence entre la distribution et les contenus. Tous ses paris ne sont pas gagnants : il perd des milliards dans le câble, qui ne prend jamais vraiment en France.
En revanche, il a le nez creux en 1987 lorsque France Télécom perd son monopole sur la téléphonie mobile. Alors que beaucoup hésitent face à des téléphones qui pèsent près d’un kilo, Dejoigny investit et crée la Société Française de Radiotéléphonie, plus connue sous le nom de SFR.
L’arrivée de Jean-Marie Messier
Au début des années 1990, Guy Dejoigny prépare sa succession. La CGE est devenue un conglomérat tentaculaire de plus de 3000 entreprises, présent dans des domaines aussi variés que le parc Astérix ou les parkings. Seul Dejoigny en maîtrise la complexité. Il sait qu’il lui faut un successeur venu de l’extérieur, capable de mettre de l’ordre dans cet ensemble et de maîtriser les montages financiers. Il le trouve en la personne de Jean-Marie Messier, un jeune et brillant banquier d’affaires, polytechnicien et énarque, à l’ambition dévorante.
Leur première collaboration est un coup de force : Messier organise pour Dejoigny un raid hostile qui lui permet de prendre le contrôle total de Canal+ contre la volonté d’André Rousselet. Impressionné, Dejoigny fait venir Messier à ses côtés pour lui succéder.
Le nouveau visage de Vivendi
Jean-Marie Messier prend officiellement les rênes en 1996. Sa première mission est de nettoyer et de réorganiser. Il met fin aux pratiques de financement politique opaque qui entachaient la réputation du groupe, centralise le contrôle des dépenses pour asseoir son pouvoir face aux « barons » internes, et commence à vendre les activités jugées non stratégiques. Il se concentre sur deux piliers : l’environnement, la machine à cash historique, et surtout les médias et les télécoms, qui sont sa véritable passion.
Pour symboliser cette transformation radicale, il abandonne le nom de Compagnie Générale des Eaux, jugé trop daté. Après un an de travail et une présentation spectaculaire, le groupe est rebaptisé Vivendi.
La folie des grandeurs
Une fois le groupe modernisé, Messier lance une frénésie d’acquisitions pour réaliser son grand rêve : la « convergence » entre les contenus et les tuyaux. Il rachète Havas pour consolider son contrôle sur Canal+, puis se lance à l’assaut de l’Amérique. En 2000, il réalise l’opération de sa vie en fusionnant avec le groupe canadien Seagram, propriétaire des studios de cinéma Universal et du géant de la musique Universal Music Group. Vivendi Universal est né.
Au sommet de sa gloire, lors de la conférence de presse annonçant la fusion, il lâche un « Putain, je suis heureux ! » qui marque les esprits. C’est le début de la légende de « J6M » (Jean-Marie Messier, moi-même maître du monde), surnom que lui donnent Les Guignols de l’info.
La chute de l’empire Messier
Le triomphe est de courte durée. L’explosion de la bulle Internet en 2001 révèle la fragilité de l’édifice. Des projets comme le portail Vizzavi, valorisés des milliards sans générer de revenus, s’effondrent. Messier, qui passe de plus en plus de temps dans son luxueux appartement de New York, apparaît déconnecté des réalités françaises. Il s’aliène des alliés précieux, comme le patron historique de Canal+, Pierre Lescure, qu’il évince sans ménagement.
La dette du groupe devient abyssale, atteignant 13 milliards d’euros, et le cours de l’action s’effondre. Lâché par les actionnaires et critiqué de toutes parts, Jean-Marie Messier est contraint à la démission le 2 juillet 2002, après seulement huit ans de règne.
L’ère du redressement
Pour lui succéder, le conseil de surveillance choisit un homme au profil rassurant : Jean-René Fourtout. Sa mission est simple : éviter le dépôt de bilan. Fourtout, un manager pragmatique, passe l’été à négocier avec les banques pour sauver l’entreprise. Contre toute attente, il décide de ne pas abandonner la stratégie de Messier, convaincu que les médias et les télécoms restent les secteurs les plus porteurs. Mais pour financer ce projet, il doit faire des sacrifices.
Le plus symbolique est la vente de la branche historique, Vivendi Environnement. L’ancienne Compagnie Générale des Eaux est cédée et deviendra, sous la direction d’Henri Proglio, le groupe Veolia. Fourtout vend également de nombreux autres actifs pour désendetter le groupe et le recentrer.
L’irruption de Vincent Bolloré
Pendant près de dix ans, Vivendi se reconstruit sous la houlette de Fourtout et de son successeur opérationnel, Jean-Bernard Lévy. Mais en 2012, l’arrivée de Free Mobile fait à nouveau trembler le groupe en dévalorisant SFR. Le rêve de convergence est définitivement enterré. Une crise de gouvernance éclate, Lévy est poussé au départ et Fourtout reprend les commandes. C’est à ce moment précis qu’un nouvel acteur, qui patientait en coulisses, entre en scène : Vincent Bolloré.
L’industriel, qui a fait fortune en redressant l’entreprise familiale de papier à cigarettes, a toujours été attiré par les médias. Il voit dans la crise de Vivendi l’occasion de réaliser son ambition.
La prise de pouvoir
Bolloré est connu pour sa stratégie de raids boursiers et sa patience. Il met un premier pied chez Vivendi en 2012, en vendant ses chaînes de la TNT, Direct 8 et D17, à Canal+ en échange d’une participation au capital. Une fois membre du conseil de surveillance, il augmente méthodiquement sa part, investissant près de 4 milliards d’euros pour devenir le premier actionnaire. Il entre alors en conflit ouvert avec Jean-René Fourtout sur la stratégie à suivre.
Leur affrontement culmine lors d’une réunion houleuse du conseil, à l’issue de laquelle Fourtout annonce sa démission. Vincent Bolloré a désormais les mains libres pour façonner Vivendi à son image.
L’empire Bolloré
La priorité de Bolloré est Canal+, qui perd de l’argent. Il y passe plusieurs jours par semaine, évince l’équipe dirigeante et intervient directement dans les contenus. Il met fin aux Guignols de l’info, réduit la voilure sur le cinéma d’auteur et les documentaires, et met un terme à ce qu’on appelait « l’esprit Canal ». Son management autoritaire provoque des crises, notamment une grève historique de plus de 30 jours à iTélé après qu’il a imposé à l’antenne son ami Jean-Marc Morandini, alors mis en examen.
En parallèle, il étend son empire en rachetant le groupe de jeux vidéo Gameloft et surtout en devenant un acteur majeur de l’édition avec les acquisitions d’Editis puis du groupe Lagardère.
La fin de Vivendi ?
Bolloré réalise un coup financier magistral en introduisant en bourse Universal Music Group, dont la valeur a explosé avec le streaming. Fort de ce succès, il tente de répliquer l’opération en scindant Vivendi en quatre entités cotées séparément : Canal+, Havas, l’édition et une holding financière gardant le nom de Vivendi. Il espère ainsi que la somme des parties vaudra plus que le tout. Mais cette fois, l’opération est un échec. Elle se heurte à l’opposition de l’Autorité des marchés financiers et mécontente les petits actionnaires.
Aujourd’hui, Vivendi n’est plus qu’une holding, une « coquille vide » dont les actifs forts vivent leur propre vie. La marque, si puissante dans l’histoire économique française, pourrait un jour disparaître, totalement absorbée par le groupe Bolloré.
Les références de l’épisode
- Livres : « La grande saga de la Compagnie Générale des Eaux: Veolia, Vinci, Vivendi… » de Jean-Patrice Poirier, « Bolloré, l’homme qui inquiète » de Vincent Beaufils.
- Personnes : Vincent Bolloré, Xavier Niel, Jean-Marie Messier, Guy Dejoigny, André Rousselet, François Mitterrand, Valéry Giscard d’Estaing, Georges Marchais, Jacques Delors, Alain Minc, Edouard Stern, Édouard Balladur, Pierre Lescure, Jacques Chirac, Jean-René Fourtout, Henri Proglio, Jean-Bernard Lévy, Patrick Drahi, Martin Bouygues, Arnaud Montebourg, Philippe Labro, Jean-Marc Morandini, Arnaud Lagardère.
- Entreprises et marques : Compagnie Générale des Eaux (CGE), Canal+, SFR, Free Mobile, Orange, Bouygues, Lyonnaise des Eaux, Saint-Gobain, Havas, Taxis G7, TMC, UGC, France Télécom, Nokia, Numéricable, Veolia, Seagram, Universal Studios, Universal Music Group, AOL, Time Warner, Vodafone, BMG, EMI, Activision Blizzard, Gameloft, Ubisoft, Editis, Lagardère, OCB.
- Médias et lieux : Les Guignols de l’info, iTélé, Direct Matin, Direct 8, Parc Astérix, Carrousel du Louvre, L’Olympia.
Au fil de l’épisode
- Le lancement de Free Mobile par Xavier Niel en 2012, un événement qui a ouvert la porte à Vincent Bolloré chez Vivendi.
- Les origines de l’entreprise : la Compagnie Générale des Eaux (CGE), créée au XIXe siècle.
- L’arrivée de Guy Dejoigny en 1976 et sa vision de diversification au-delà du métier de l’eau.
- La menace de la nationalisation en 1981 et le lobbying réussi de Dejoigny grâce à André Rousselet.
- Le complot des groupes nationalisés pour faire tomber la CGE, déjoué une nouvelle fois par Rousselet.
- L’entrée de la CGE dans les médias avec l’investissement dans Canal+ en 1984.
- Les débuts difficiles de Canal+ et le soutien crucial de Dejoigny.
- L’expansion dans les médias (TMC, UGC) et la création de SFR en 1987.
- Le choix de Jean-Marie Messier, jeune banquier d’affaires, pour succéder à Dejoigny.
- La prise de contrôle totale de Canal+ organisée par Messier.
- L’arrivée de Messier à la tête du groupe, sa réorganisation et le nettoyage des affaires de corruption.
- Le changement de nom : la CGE devient Vivendi en 1996.
- La stratégie de « convergence » et la frénésie d’acquisitions.
- La fusion avec Seagram qui donne naissance à Vivendi Universal.
- L’apogée de Messier et la naissance du surnom « J6M ».
- L’explosion de la bulle Internet et la chute de projets comme Vizzavi.
- La déconnexion de Messier et sa perte d’influence, menant à sa démission en 2002.
- L’arrivée de Jean-René Fourtout pour sauver Vivendi de la faillite.
- La vente de la branche historique Vivendi Environnement, qui devient Veolia.
- La nouvelle crise provoquée par l’arrivée de Free Mobile, qui déstabilise SFR.
- L’entrée de Vincent Bolloré au capital de Vivendi.
- La vente de SFR à Numéricable, un choix influencé par la rivalité entre Bolloré et Martin Bouygues.
- La stratégie de Bolloré pour prendre le contrôle total du groupe et évincer Fourtout.
- La transformation de Canal+ et la fin de « l’esprit Canal ».
- La grève historique à iTélé suite à l’imposition de Jean-Marc Morandini.
- L’expansion de l’empire Bolloré dans l’édition avec les rachats d’Editis et Lagardère.
- Le succès de l’introduction en bourse d’Universal Music Group.
- L’échec du projet de scission de Vivendi en quatre entités cotées.
- Le statut actuel de Vivendi : une holding financière contrôlée par le groupe Bolloré.
FAQ
Qui est à l’origine de Vivendi ?
Vivendi a pour ancêtre la Compagnie Générale des Eaux (CGE), une entreprise créée au XIXe siècle pour la distribution d’eau. C’est sous l’impulsion de son patron Guy Dejoigny, dans les années 1970, que la CGE a commencé à se diversifier massivement, notamment dans les médias avec la création de Canal+ et de SFR. Le nom Vivendi a été adopté en 1996 sous la direction de Jean-Marie Messier pour marquer cette transformation en un groupe moderne et international.
Pourquoi Jean-Marie Messier a-t-il été surnommé « J6M » ?
Jean-Marie Messier a été surnommé « J6M », pour « Jean-Marie Messier, moi-même maître du monde », par l’émission Les Guignols de l’info sur Canal+. Ce surnom ironique est apparu au sommet de sa gloire, après la fusion spectaculaire entre Vivendi et Seagram (Universal). Il cristallisait la perception d’un patron à l’ambition démesurée, qui semblait avoir perdu le contact avec les réalités, notamment après des déclarations euphoriques et son installation luxueuse à New York.
Quel a été le rôle de Xavier Niel dans l’histoire de Vivendi ?
Bien qu’extérieur au groupe, Xavier Niel a joué un rôle indirect mais décisif. En janvier 2012, le lancement de son offre Free Mobile a provoqué un séisme dans le secteur des télécoms. En cassant les prix, il a fait chuter la valeur de SFR, alors filiale majeure de Vivendi. Cette crise a mis fin au rêve de « convergence » du groupe et a ouvert une brèche dans laquelle Vincent Bolloré a pu s’engouffrer pour en prendre le contrôle.
Comment Vincent Bolloré a-t-il pris le contrôle de Vivendi ?
Vincent Bolloré a utilisé une stratégie patiente et progressive. Il a mis un premier pied dans le groupe en 2012 en échangeant ses chaînes de télévision (Direct 8) contre des actions Vivendi. Une fois au conseil de surveillance, il a méthodiquement augmenté sa participation jusqu’à devenir le premier actionnaire. Profitant d’une crise de gouvernance, il a ensuite évincé le président Jean-René Fourtout pour prendre les pleins pouvoirs et remodeler le groupe à son image.
Qu’est-ce que la stratégie de « convergence » ?
La stratégie de « convergence », portée par Jean-Marie Messier, visait à créer un géant mondial maîtrisant à la fois la production de contenus (cinéma, musique) et leur distribution via des « tuyaux » (téléphonie, internet). L’idée était que posséder les deux créerait une synergie puissante. Cette ambition a justifié les acquisitions massives comme celles de Canal+, SFR et Universal, mais s’est heurtée à des difficultés financières et opérationnelles qui ont mené à la chute de Messier.
Pourquoi dit-on que Vivendi est aujourd’hui une « coquille vide » ?
Ce terme est utilisé car, suite à la stratégie de Vincent Bolloré, Vivendi n’est plus un groupe industriel intégré mais une holding financière. Ses principaux actifs (Canal+, Havas, Lagardère) ont été ou sont en passe d’être cotés en bourse séparément. Vivendi en tant que tel ne détient plus directement les opérations. La valeur réside dans ses filiales devenues autonomes, et le nom Vivendi pourrait même disparaître au profit du groupe Bolloré, qui contrôle l’ensemble.
