La réussite, une affaire de névrose ?
Boris Cyrulnik ouvre l’échange sur une idée forte : la réussite, telle que valorisée par notre société, n’est pas un facteur d’épanouissement. Au contraire, elle est souvent le « bénéfice secondaire d’une souffrance cachée » ou d’une névrose. Les personnes équilibrées savent créer et travailler, mais aussi aller à la plage ; ceux qui connaissent des réussites spectaculaires sont souvent animés par un besoin de prouver leur valeur, au prix d’un sacrifice personnel immense. Il observe un changement de paradigme chez les jeunes générations, qui placent désormais l’épanouissement personnel au-dessus de la réussite à tout prix.
Cette quête de bien-être peut cependant tomber dans l’excès inverse, devenant une « tyrannie » commercialisée qui nie le droit à l’ambition et à la souffrance, pourtant inhérente à la condition humaine.
Les racines de la résilience
C’est son histoire personnelle, marquée par la guerre, la perte de sa famille et une évasion rocambolesque à l’âge de six ans, qui a motivé son travail sur la résilience. Face à l’idée reçue qu’un enfant sans famille ne peut rien espérer, il a choisi de rêver et de se battre pour réaliser ses rêves. Selon lui, l’inégalité face aux traumatismes s’explique en grande partie par les « mille premiers jours » de la vie. C’est durant cette période préverbale que l’enfant acquiert des facteurs de protection, si sa mère le sécurise, ou des facteurs de vulnérabilité.
Cependant, rien n’est définitif. La résilience, c’est la capacité à « reprendre un nouveau développement après un trauma ». Même un enfant ayant acquis des facteurs de vulnérabilité peut y parvenir s’il trouve un milieu structurant et sécurisant, comme les institutions d’après-guerre qui ont permis à de nombreux orphelins de se reconstruire.
Le pouvoir des mots et du récit
La souffrance et l’angoisse font partie de la vie. Être malheureux après un deuil est même, paradoxalement, un signe de santé mentale. Pour surmonter cette souffrance, la relation et la parole sont essentielles. Les rituels du deuil, comme les sépultures, sont nos premières œuvres d’art et le premier théâtre : ils permettent de rendre sa dignité au mort et à nous-mêmes. Boris Cyrulnik insiste sur une autre de ses citations clés : « Le principal organe de la vision, c’est la pensée. » Nous voyons le monde à travers nos idées et nos mots.
Le langage sculpte littéralement le cerveau. Un bébé à qui l’on parle beaucoup arrivera en maternelle avec un stock de 1000 mots, contre 200 pour un enfant isolé. Cette différence précoce a un impact majeur sur la trajectoire scolaire et sociale.
Éduquer entre bienveillance et autorité
Aux parents qui s’inquiètent, Boris Cyrulnik donne un conseil : « N’écoutez surtout pas les conseils. » Il invite plutôt à écouter son corps et celui de l’enfant pour trouver un rythme juste, sans stimulation excessive ni carence. Il se réjouit de voir les pères s’investir davantage, découvrant à la fois la fatigue et le bonheur de l’attachement. Cependant, il met en garde contre l’effondrement de la figure d’autorité. Après avoir combattu l’autoritarisme des « pères fouettards », notre société a parfois rejeté l’autorité elle-même.
Or, l’interdit est une « structure affective » indispensable. Il apprend à l’enfant qu’il ne peut pas tout se permettre et qu’il doit accepter l’altérité pour vivre en société. Sans ces limites, l’éducation risque d’enseigner la perversion.
Comprendre la perversion
S’appuyant sur la définition de Lacan, Boris Cyrulnik explique que le pervers est « celui pour qui la seule loi est celle de son désir ». Il n’y a pas de place pour l’autre, pour l’altérité. C’est pourquoi le terme « pervers narcissique » est un pléonasme. Cette structure mentale peut naître d’une carence éducative totale ou, à l’inverse, de la soumission à un récit unique et totalitaire. Dans les deux cas, l’individu est incapable de se décentrer de lui-même.
Contrairement à une idée répandue, la plupart des pervers, comme les pères incestueux ou les violeurs, n’ont pas l’intention de nuire. Ils sont sincèrement convaincus de leur bon droit, incapables de percevoir la souffrance de l’autre. Pour lui, la guerre est l’exemple même d’une culture qui organise et moralise la perversion en faisant du meurtre un acte héroïque.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Personnes citées : Sigmund Freud, Georges Orwell, Jacques Lacan, le Marquis de Sade, Leopold von Sacher-Masoch, Saint Paul, Saint Augustin, Camille Kouchner, Ignace Semmelweis, Molière.
- Livres de Boris Cyrulnik mentionnés : Un merveilleux malheur, Mémoire de singes et Paroles d’Hommes, Le Laboureur et les Mangeurs de vent, La nuit, j’écrirai des soleils, Sauve-toi, la vie t’appelle, Les Nourritures affectives, Boris Cyrulnik et la petite enfance.
- Institutions : FR3 Aquitaine, Commission centrale de l’enfance, Aide sociale à l’enfance.
Au fil de l’épisode
- [01:36] — La réussite comme bénéfice secondaire d’une névrose et non comme preuve d’épanouissement.
- Le changement de valeurs des jeunes générations, qui privilégient l’épanouissement personnel.
- Le piège de l’injonction au bien-être permanent et la négation du droit à l’ambition.
- La récupération commerciale et idéologique des travaux scientifiques sur le développement du bébé.
- La moralisation excessive et les crimes commis au nom de la morale à travers l’Histoire.
- [12:54] — Son enfance, la guerre et son évasion comme source de son travail sur la résilience.
- L’inégalité face aux traumatismes et le rôle crucial des 1000 premiers jours de la vie.
- Les facteurs de protection (sécurisation affective) et de vulnérabilité.
- La possibilité de cultiver la résilience à tout âge grâce à un environnement structurant.
- [24:42] — La souffrance et l’angoisse, des composantes normales de la condition humaine.
- Le deuil comme preuve de santé mentale et l’importance des rituels pour le surmonter.
- L’explication de sa citation : « Le principal organe de la vision, c’est la pensée ».
- Comment la parole et les interactions précoces sculptent le cerveau de l’enfant.
- [35:39] — Le conseil aux parents : trouver un rythme et éviter la surstimulation.
- L’évolution du rôle du père et les bénéfices du congé paternité pour les hommes eux-mêmes.
- Le risque de l’effondrement de l’autorité et la nécessité des interdits dans l’éducation.
- L’interdit comme une structure affective qui enseigne l’altérité.
- [43:54] — La définition de la perversion selon Lacan : « seul mon désir compte ».
- Le terme « pervers narcissique », un pléonasme.
- L’absence d’intentionnalité chez la plupart des pervers, qui n’ont pas conscience du mal qu’ils font.
- La relativité de la morale sexuelle à travers les époques.
- La guerre comme une organisation culturelle de la perversion.
- [1:01:50] — Questions personnelles : son plus grand échec, ce qu’il trouve beau et ce qui l’inquiète.
- Sa maxime de vie : « Aujourd’hui, fête. Demain, le hasard. »
- [1:17:27] — Ses idées qui ont été le plus controversées au fil de sa carrière.
FAQ
Qui est Boris Cyrulnik ?
Boris Cyrulnik est un neuropsychiatre, psychanalyste et auteur français. Il est particulièrement connu pour avoir développé et popularisé en France le concept de résilience, c’est-à-dire la capacité à se reconstruire après un traumatisme. Son travail, inspiré par sa propre enfance marquée par la guerre, explore les mécanismes psychologiques qui permettent de surmonter les épreuves.
Qu’est-ce que la résilience selon Boris Cyrulnik ?
Pour Boris Cyrulnik, la résilience est la capacité de reprendre un nouveau développement après avoir vécu un traumatisme. Il explique que cette faculté n’est pas innée mais se construit. Elle dépend beaucoup des facteurs de protection acquis dans la petite enfance, notamment un attachement sécurisant. Cependant, elle peut aussi être déclenchée plus tard grâce à des rencontres et un environnement soutenant.
Pourquoi la réussite n’est-elle pas toujours un signe d’épanouissement ?
Selon Boris Cyrulnik, les grandes réussites sont souvent le « bénéfice secondaire d’une névrose ». Elles peuvent être une compensation à une souffrance ou à un sentiment d’infériorité, poussant un individu à travailler sans relâche pour se prouver sa valeur. Cet acharnement se fait souvent au détriment des autres aspects de la vie comme la famille, l’amitié ou les loisirs, et ne mène donc pas nécessairement à l’épanouissement.
Quelle est la définition d’un pervers selon Boris Cyrulnik ?
S’appuyant sur Jacques Lacan, Boris Cyrulnik définit le pervers comme celui pour qui « la seule loi est celle de son désir ». Le pervers est incapable de reconnaître l’autre comme un sujet ayant son propre monde mental et ses propres désirs. Il considère l’autre comme un objet à sa disposition. C’est cette absence totale d’altérité et d’empathie qui caractérise la perversion.
