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Thomas Rostaing : Coopération et enjeux stratégiques dans l’océan indien #20

Ancien professeur d'anglais devenu administrateur en chef des affaires maritimes, Thomas Rostaing est aujourd'hui coopérant de la DCSD à Maurice, auprès de la Commission de l'océan Indien. Il décrit un océan traversé par les artères de l'économie mondiale, où la France agit en État côtier depuis Mayotte, les îles Éparses et La Réunion : surveillance, lutte contre la pêche illicite, sauvetage en mer. Il détaille surtout le projet qu'il porte, un institut régional de sécurité et de sûreté maritime, et rappelle que dans le multilatéral, seul, on ne peut rien.

Thomas Rostaing, sécurité maritime et coopération régionale dans l'océan Indien

D’un fleuve de Guyane aux immensités de l’océan Indien

Thomas Rostaing a 44 ans et se présente comme administrateur en chef de deuxième classe des affaires maritimes. Il revendique un parcours « atypique » : avant de réussir un concours interne, il a enseigné l’anglais pendant sept ans, dont cinq sur un site isolé de Guyane française, sur le fleuve Maroni qui marque la frontière avec le Suriname. Il raconte avoir passé le concours des affaires maritimes alors qu’il était en poste à Mayotte, puis, à la sortie de l’École des affaires maritimes, avoir été chargé de développer l’économie maritime dans la Caraïbe depuis la direction de la mer de la Martinique. Il a ensuite surveillé la navigation dans le détroit du Pas de Calais, « le détroit le plus fréquenté au monde », avant de rejoindre La Réunion comme directeur adjoint puis directeur du CROSS Sud Océan Indien, le centre chargé du sauvetage en mer et de la surveillance de la navigation sur les millions de kilomètres carrés placés sous responsabilité française dans la zone.

Le fil, dit-il, n’a jamais bougé : « depuis toujours une passion pour la mer et un goût de l’aventure ». Et c’est cette pratique quotidienne de la coopération avec ses homologues des États voisins qui lui a « naturellement » ouvert la porte de son poste actuel de coopérant de la Direction de la coopération de sécurité et de défense, à Maurice.

Trois artères de l’économie mondiale, un institut régional à bâtir

L’océan Indien est stratégique, explique-t-il, parce qu’il est traversé par des routes d’approvisionnement qu’il décrit comme des artères de toute l’économie mondiale : celle qui passe par le canal du Mozambique, la route historiquement appelée route des Indes, par le cap de Bonne-Espérance puis le détroit de Malacca, et celle de la mer Rouge et du détroit d’Ormuz. Y transitent hydrocarbures et minerais dans un sens, produits manufacturés d’Asie dans l’autre. La France y est légitime, selon lui, parce qu’elle n’y est pas seulement une puissance maritime mais un État côtier, à travers Mayotte, les îles Éparses et La Réunion : il cite 2,5 millions de kilomètres carrés sur lesquels s’exerce la juridiction française en matière de ressources halieutiques et de trafic, et 5,5 millions de kilomètres carrés de responsabilité en matière de sauvetage. Les menaces qu’il énumère sont la pêche illicite, dont dépendent les revenus et l’apport en protéines de nombreux États insulaires, et la piraterie, qui « se pose avec moins d’acuité qu’il y a quelques années » mais reste, dit-il, « un spectre qu’il faut toujours surveiller ». S’y ajoute la sécurité au sens strict : la croissance asiatique s’est traduite en mer par une explosion du nombre de navires, plus gros parce qu’ils ne passent ni par Suez ni par Panama et ne sont donc pas soumis à des limites de taille, avec à la clé un risque de dommages environnementaux majeurs. Son action tient en trois volets : la prévention, la préparation et, le cas échéant, la réponse d’urgence — ce qu’il appelle « la maîtrise des espaces maritimes ».

Sa mission auprès de la Commission de l’océan Indien est elle aussi triple. Il est chef de projet pour la création d’un institut régional de sécurité et de sûreté maritime, appelé à devenir le troisième pilier d’une architecture régionale née d’accords intergouvernementaux passés en 2018 et 2019 ; il est expert, chargé notamment de monter avec l’industrie du transport maritime un service régional de remorquage d’urgence, capacité qui manque à la zone ; et il conseille le secrétaire général de la Commission. Ce qui l’a le plus marqué reste pourtant humain : la mort, deux jours avant leur première rencontre, de son homologue du centre de sauvetage en mer de Cape Town, dont les cendres ont été dispersées au large de La Réunion, en présence de son épouse et de sa fille, à bord d’un bateau des bénévoles de la Société nationale de sauvetage en mer.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • La Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD), au sein du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères
  • La Commission de l’océan Indien, organisation régionale auprès de laquelle Thomas Rostaing est en poste depuis Maurice
  • Le CROSS Sud Océan Indien, à La Réunion, qu’il a dirigé
  • L’École des affaires maritimes
  • La direction de la mer de la Martinique
  • Le réseau des écoles nationales à vocation régionale, objet du colloque de Brazzaville pendant lequel l’épisode a été enregistré
  • L’architecture régionale de sécurité maritime, issue d’accords intergouvernementaux de 2018 et 2019
  • Le centre régional de fusion de l’information maritime, installé à Antananarivo, à Madagascar
  • La Conférence des Nations unies sur l’océan, à Nice
  • La Société nationale de sauvetage en mer (SNSM)
  • La Banque mondiale, citée parmi les bailleurs de fonds mobilisables dans la région
  • Les îles Éparses, dont il évoque les récifs coralliens
  • Le fleuve Maroni, en Guyane française, où il a enseigné cinq ans

Au fil de l’épisode

  • 00:01:04 — Présentation : coopérant à Maurice, il enregistre depuis Brazzaville, où se tient un colloque de la DCSD sur les écoles nationales à vocation régionale
  • 00:02:14 — Son parcours : sept ans professeur d’anglais, la Guyane et le fleuve Maroni, le concours passé depuis Mayotte
  • 00:03:04 — La Martinique et l’économie maritime dans la Caraïbe, puis la surveillance du détroit du Pas de Calais
  • 00:03:21 — La Réunion : directeur adjoint puis directeur du CROSS Sud Océan Indien
  • 00:04:04 — Pourquoi l’océan Indien est stratégique : les grandes routes d’approvisionnement mondiales
  • 00:05:26 — Le front maritime français : Mayotte, les îles Éparses, La Réunion, et le deuxième espace maritime mondial
  • 00:07:34 — Pêche illicite et piraterie : des menaces qui changent de forme sans disparaître
  • 00:08:52 — Des navires toujours plus nombreux et plus gros : prévenir l’accident majeur
  • 00:09:59 — L’action de l’État en mer : 2,5 puis 5,5 millions de kilomètres carrés de responsabilité
  • 00:11:35 — La Conférence des Nations unies sur l’océan à Nice : décloisonner économie bleue, sécurité et environnement
  • 00:14:05 — Ses trois missions auprès de la Commission de l’océan Indien
  • 00:14:59 — Le projet de service régional de remorquage d’urgence
  • 00:15:58 — Ce que la Commission de l’océan Indien est légitime à porter, et ce que la France fait en bilatéral
  • 00:17:56 — Le rôle de la DCSD : identifier la niche où un investissement produit vite des résultats
  • 00:20:07 — L’architecture régionale de sécurité maritime née des accords de 2018 et 2019
  • 00:22:01 — Les prochaines étapes, dont un atelier des 24 et 25 juin sur le secours en mer et l’assistance aux navires en difficulté
  • 00:23:11 — Construire une relation dans un environnement multinational : écouter d’abord
  • 00:25:10 — Cape Town : une relation professionnelle devenue lien humain, et des cendres dispersées au large de La Réunion
  • 00:26:36 — Son message aux futurs coopérants du domaine maritime
  • 00:28:03 — « Coopérant heureux, très heureux même »

FAQ

Qui est Thomas Rostaing ?

Administrateur en chef de deuxième classe des affaires maritimes, âgé de 44 ans, il a d’abord enseigné l’anglais pendant sept ans avant de réussir un concours interne. Après la Guyane, Mayotte, la Martinique et le détroit du Pas de Calais, il a dirigé le CROSS Sud Océan Indien à La Réunion. Il est aujourd’hui coopérant de la DCSD à Maurice.

Pourquoi l’océan Indien est-il une zone stratégique ?

Parce qu’il est traversé par des routes d’approvisionnement que Thomas Rostaing décrit comme des artères de l’économie mondiale : le canal du Mozambique, la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance et le détroit de Malacca, la mer Rouge et le détroit d’Ormuz. Y transitent hydrocarbures et minerais dans un sens, produits manufacturés d’Asie dans l’autre.

Qu’est-ce que la Commission de l’océan Indien ?

Une organisation régionale qui, souligne-t-il, n’exerce aucun monopole sur les projets régionaux, mais dispose d’une structure et d’un savoir-faire qui la rendent légitime à porter des initiatives communes, comme la réponse à la piraterie à la fin des années 2000. Bailleurs de fonds internationaux et programmes européens s’appuient sur elle pour déployer leurs politiques.

Qu’est-ce que l’architecture régionale de sécurité maritime ?

Un dispositif issu d’accords intergouvernementaux passés en 2018 et 2019. Il repose sur un centre régional de fusion de l’information maritime installé à Antananarivo, à Madagascar, et sur un centre de coordination des opérations en mer, où des coopérants français apportent expertise juridique et expérience opérationnelle. L’institut régional que porte Thomas Rostaing doit en devenir le troisième pilier.

Comment la France agit-elle pour la sécurité maritime dans la région ?

En trois temps, résume-t-il : la prévention, par la surveillance à distance et les patrouilles à la mer ; la préparation et la dissuasion, nourries par des séries de données qui éclairent l’évolution des risques et des menaces ; enfin la réponse d’urgence, avec une marine présente en haute mer et des moyens de sauvetage. Il appelle cela la maîtrise des espaces maritimes.

Que conseille-t-il à un futur coopérant dans le domaine maritime ?

« Vas-y, n’hésite pas, fais-le. » Il décrit une expérience qui apporte beaucoup humainement et professionnellement. Son conseil tient en trois temps : beaucoup écouter, développer sur cette base une vision, puis la mettre en œuvre avec un large réseau de partenaires. Seul, dans un cadre multilatéral, on ne peut rien, insiste-t-il.

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