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EPISODE #1 – Est-on voyeur quand on est photographe de rue ?

La photographie de rue est-elle une pratique de voyeur ? Pour débattre de cette question centrale, Vision(s) réunit trois photographes aux parcours et aux regards distincts : Gil Rigoulet, figure historique ayant débuté dans les années 70 et collaboré vingt ans avec Le Monde ; Lucy Krimian et Paul Mougeot, deux jeunes talents issus de l'école des Gobelins. De la nécessité de documenter son époque à la bonne distance à adopter, en passant par le choix de la couleur, ils confrontent leurs expériences. Un dialogue passionnant entre générations qui explore l'éthique, la technique et l'intention derrière l'acte de photographier l'inconnu dans l'espace public.

Photographie de rue, regards croisés sur le voyeurisme, la couleur et la mémoire d'une époque

Une pratique pour comprendre le monde

Gil Rigoulet, photographe expérimenté, raconte ses débuts dans les années 1970. Pour lui et sa génération, la photographie était un outil pour comprendre et questionner la société. Loin d’être une simple quête esthétique, la rue était un thermomètre social, un terrain d’exploration politique et humain. « On regardait ce monde et on avait qu’une envie, c’est de rentrer dedans et de dire des choses », explique-t-il. Cette démarche, ancrée dans un contexte très politisé, visait à révéler les différentes réalités sociales, que l’on naisse dans un village minier du Nord ou dans un quartier aisé de Paris. La photo de rue complétait alors le reportage, permettant de saisir la température d’une époque.

Cette approche engagée définit encore aujourd’hui sa vision de la discipline.

Le photographe n’est pas un voleur

La question du voyeurisme est au cœur du débat. Pour Gil Rigoulet, la réponse est sans appel : si l’on se sent voyeur, il faut arrêter la photographie. Il s’oppose farouchement à l’idée de « voler » une image, une pratique qu’il juge indigne d’un photographe. Son approche repose sur l’empathie, la transparence et une forme de connexion non verbale avec les sujets. « Je vais vers les gens parce qu’eux m’intéressent, ils doivent le sentir », confie-t-il. Il travaille au plus près, souvent à moins d’un mètre cinquante, sans jamais se cacher. Pour lui, tout est une question de comportement, de conscience et d’intention. Une vision partagée par Paul Mougeot, qui insiste sur la nécessité d’être « conscient de ce qu’on fait ».

Lucy Krimian, qui utilise davantage le zoom, reconnaît l’ambiguïté de la place du photographe, mais réfute également l’idée de vol, parlant plutôt de curiosité et d’intérêt.

Couleur, matière et temporalité

La couleur est un autre point de divergence et de discussion. Lucy Krimian et Paul Mougeot, très ancrés dans leur époque, l’utilisent abondamment. Lucy retravaille ses images numériques sur Photoshop pour leur donner un grain et un rendu « un peu plus cinématographique », comme pour figer la scène dans un temps qui lui est propre. Paul, lui, voit dans la couleur une forme d’instantanéité qui correspond à l’immédiateté de notre société. Il la privilégie pour la photo de rue, la réservant à la captation de coïncidences de formes et de teintes, tandis qu’il explore le noir et blanc pour des projets au temps plus long, comme sa série sur le Grand Paris.

Gil Rigoulet, qui est daltonien, a construit l’essentiel de son œuvre en noir et blanc, considérant la couleur comme une « perturbation ». Il l’utilise pourtant pour des projets spécifiques comme sa série *Polapool*, où il laisse l’esthétique du film Polaroid créer ses propres teintes, se retranchant derrière le processus chimique de l’appareil.

Saisir les signes d’une époque

Les trois invités s’accordent sur le rôle de la photographie de rue comme témoignage d’une époque. Avec le recul, les clichés des années 70 ou 80 de Gil Rigoulet révèlent des modes de vie, des libertés perdues et des transformations sociales, comme sa série sur la piscine Molitor. « On ne sait pas les lire », dit-il à propos des signes de notre propre époque, qui ne deviendront évidents que plus tard. C’est pourtant ce que cherchent à faire Paul et Lucy. Paul s’intéresse à l’archéologie de notre société, par exemple à travers sa série sur les collectionneurs de baskets, tandis que Lucy documente des cultures et des communautés spécifiques, comme à Château-Rouge.

Leurs travaux respectifs, qu’ils portent sur des coupes de cheveux, des styles vestimentaires ou des rituels urbains, participent à la construction de la mémoire visuelle de notre temps.

La juste distance

La proximité avec le sujet est une question à la fois technique et philosophique. Gil Rigoulet travaille au 35 mm, un objectif qui l’oblige à être proche pour « avoir du contexte également ». C’est sa zone de confort, là où il sent que son travail prend son sens. À l’inverse, Lucy Krimian a commencé avec un téléobjectif, qui lui offrait la liberté de saisir des détails de visages sans être vue. Si elle s’est depuis rapprochée de ses sujets, elle continue d’apprécier cet outil pour la franchise des portraits qu’il permet. Paul Mougeot, également adepte du 35 mm, décrit l’état d’esprit nécessaire à la pratique : certains jours, un « magnétisme » s’opère, tandis que d’autres, rien ne fonctionne.

Pour tous, la photographie de rue est un état d’esprit, une interaction permanente avec l’inconnu, guidée par l’instinct et une forme de passion obsessionnelle.

Les références de l’épisode

  • Personnes : Gil Rigoulet, Lucy Krimian, Paul Mougeot, Henri Cartier-Bresson, Joël Meyerowitz, Bruce Gilden, Mark Cohen, Saul Leiter, Alex Webb, Alyosha Boy.
  • Institutions et lieux : Le journal Le Monde, l’école des Gobelins, la piscine Molitor, le carnaval de Notting Hill (Londres), Château-Rouge (Paris), le Grand Paris.
  • Marques et agences : Polaroid, Magnum Photos, PixMentor.
  • Projets et séries cités : Polapool (Gil Rigoulet), Coast Kitsch (Gil Rigoulet), Le Coréo (Gil Rigoulet), Inner Landscapes (Gil Rigoulet), Transition (Paul Mougeot).

Au fil de l’épisode

  • Présentation des trois invités photographes : Gil Rigoulet, Lucy Krimian et Paul Mougeot.
  • Les débuts de Gil Rigoulet dans les années 1970 et son travail pour la presse, notamment comme premier photographe attitré du journal Le Monde en 1984.
  • Le contexte politique et social de la photographie de rue à cette époque : un outil pour comprendre et raconter la société.
  • L’évolution de la pratique et la perception de la photographie dans l’espace public aujourd’hui.
  • L’approche de Gil Rigoulet, fondée sur l’empathie et le contact humain, en opposition à l’idée de « voler » une photo.
  • Rappel du droit de prendre des photos de personnes dans un espace public.
  • Présentation de Lucy Krimian et Paul Mougeot, jeunes photographes en formation à l’école des Gobelins.
  • Leur vision de la photographie comme un moyen de documenter leur époque et ses réalités culturelles et sociales.
  • Débat sur la question centrale : le photographe de rue est-il un voyeur ?
  • La position ferme de Gil Rigoulet contre la photographie « à la volée » et sans conscience.
  • Les différentes approches de la distance : la proximité de Gil au 35mm contre l’usage du téléobjectif par Lucy.
  • L’évocation de photographes à l’approche plus agressive, comme Bruce Gilden.
  • La place de la couleur dans la photographie de rue contemporaine.
  • L’utilisation par Lucy de la retouche numérique pour créer une atmosphère cinématographique.
  • Le choix de Paul pour la couleur comme vecteur d’instantanéité, en contraste avec son projet en noir et blanc sur le Grand Paris.
  • Le rapport particulier de Gil Rigoulet à la couleur, étant daltonien, et son usage du Polaroid pour des projets spécifiques.
  • La série *Polapool* à la piscine Molitor, entre hommage aux années 80 et travail de mise en scène.
  • La photographie comme miroir de l’évolution personnelle du photographe.
  • Le pouvoir des images à révéler une époque avec le temps, comme les photos des années 70-80.
  • Les marqueurs visuels de notre époque : trottinettes électriques, Airpods, etc.
  • Le travail de Lucy sur les communautés et cultures du 18e arrondissement de Paris.
  • Le projet de Paul sur les collectionneurs de baskets, vu comme une forme d’archéologie sociale.
  • L’importance de l’état d’esprit et du « magnétisme » pour réussir ses photos de rue.
  • Les actualités et projets en cours des trois invités.

FAQ

Qui sont les invités de cet épisode sur la photographie de rue ?

Les invités sont trois photographes de générations différentes. Gil Rigoulet est un photographe expérimenté qui a débuté sa carrière en 1975, a été le premier photographe attitré du journal Le Monde et développe un travail d’auteur depuis plus de 35 ans. Lucy Krimian et Paul Mougeot sont deux jeunes photographes en formation à l’école des Gobelins, dont le travail est très ancré dans l’époque contemporaine.

Quelle est la position de Gil Rigoulet sur le « photographe voyeur » ?

Pour Gil Rigoulet, un vrai photographe ne peut pas être un voyeur. Il rejette fermement l’idée de « voler » une photo, qu’il associe à une pratique non photographique. Selon lui, l’acte de photographier dans la rue doit reposer sur l’empathie, une attitude ouverte et une conscience de ce que l’on fait. Il prône une grande proximité avec ses sujets, considérant que son intérêt sincère pour eux doit être perceptible et crée une connexion.

Comment les jeunes photographes Lucy Krimian et Paul Mougeot voient-ils la photo de rue ?

Lucy Krimian et Paul Mougeot considèrent la photographie de rue comme un moyen essentiel de documenter leur époque. Ils cherchent à témoigner des réalités culturelles, sociales et esthétiques qui les entourent. Lucy se focalise sur les détails, les styles et les expressions, tandis que Paul s’intéresse davantage à l’interaction entre l’humain et son environnement. Tous deux partagent le besoin de rendre compte du monde dans lequel ils vivent.

Quelle est l’importance de la couleur dans la photographie de rue selon les invités ?

Les approches varient. Pour Lucy Krimian, la couleur, souvent retravaillée numériquement, crée une ambiance cinématographique. Pour Paul Mougeot, elle capture l’instantanéité de notre société. Gil Rigoulet, qui est daltonien, a principalement travaillé en noir et blanc, jugeant la couleur comme une distraction. Il l’utilise cependant de manière spécifique dans certains projets, comme avec le Polaroid, laissant l’appareil et sa chimie produire leurs propres teintes.

Peut-on légalement prendre des photos de personnes dans la rue ?

Oui, l’épisode rappelle qu’il est possible de prendre en photo des gens dans un espace public comme la rue. L’animateur cite le photographe Joël Meyerowitz : « La rue est à nous ». Il est précisé que la situation peut être plus compliquée dans des lieux privés ouverts au public comme un musée, un métro ou un centre commercial, mais que l’espace public autorise cette pratique.

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