Du chevet des patients à l’investissement
Rafaèle Tordjman se présente comme « médecin, chercheuse, investisseuse », avec un fil rouge : « améliorer la vie du patient, y compris avec des médicaments innovants ». Double docteure, en médecine et en sciences, elle a choisi l’hémato-oncologie, c’est-à-dire les cancers du sang comme les leucémies, après un internat de médecine interne à Paris et des passages à l’hôpital Saint-Louis et à Necker. Elle raconte avoir compris là le lien entre soin et innovation : les cancers du sang, plus accessibles et plus homogènes que les tumeurs solides, ont bénéficié les premiers de thérapies ciblées comme le Glivec, puis sont venus l’immunothérapie, avec le Keytruda, et la thérapie cellulaire. Sa thèse de sciences et son post-doctorat à l’Inserm lui montrent que la recherche « n’allait presque pas assez vite » pour les patients.
Alors qu’un poste l’attend à Necker, elle découvre qu’une part croissante des médicaments innovants vient des petites biotechs. Deux rencontres, dont le directeur de la valorisation de l’Institut Pasteur, lui conseillent le capital-risque, qu’elle rejoint chez Sofinnova comme analyste. En 2018, elle fonde Jeito Capital.
Pourquoi la big pharma rachète les biotechs
Selon elle, développer un médicament innovant prend au moins dix ans et coûte environ deux milliards jusqu’à la mise sur le marché. Contrairement à la tech, qui cherche son marché, la biopharma connaît le sien : la valeur d’un médicament se calcule à partir du nombre de patients, du prix fixé selon le bénéfice apporté et des années de brevet restantes après la commercialisation. Un brevet dure vingt ans, et le développement en consomme une grande partie : « plus vite on va au marché, mieux c’est pour le patient, et plus on retient de la valeur ». Or d’ici 2033, explique-t-elle, les grands laboratoires perdront 400 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel avec la fin de leurs brevets, soit en moyenne 25 % de leurs ventes. Pour combler ce trou, ils rachètent les biotechs : plus de 70 % des médicaments innovants qu’ils vendent viennent aujourd’hui de ces petites entreprises, contre 45 % il y a une vingtaine d’années.
Elle illustre ce modèle avec EyeBio, société d’ophtalmologie rachetée par Merck pour 1,3 milliard de dollars d’avance, jusqu’à 3 milliards, deux ans et trois mois après l’entrée de Jeito au capital.
Jeito Capital, un fonds pensé comme une entreprise
Jeito gère aujourd’hui 1,6 milliard d’euros, ce qui en fait selon elle le plus gros fonds biopharma indépendant d’Europe. Le premier fonds, levé en 2019-2020, a atteint 534 millions d’euros, après des réunions où un investisseur a conseillé à l’équipe, uniquement composée d’associées, de « prendre un homme avec [elle] ». Le second fonds a dépassé le milliard. Jeito entre au début de la phase clinique, investit dans quinze à vingt sociétés par fonds, surtout en Europe, et réinvestit dans les meilleures, avec l’ambition de pouvoir les mener jusqu’à la commercialisation. Son équipe de 35 personnes, de onze nationalités, travaille « comme une petite pharma intégrée », de manière collective plutôt qu’avec un partenaire isolé par dossier, sur trois valeurs : excellence, efficacité et « care ». Rafaèle Tordjman cite NMD Pharma, société danoise sur les maladies neuromusculaires, dont les premiers résultats chez des patients l’ont émue.
Elle souligne le rôle du public (Bpifrance, la Caisse des dépôts, le FEI) dans le premier fonds, rejoint ensuite par des pharmas et un fonds de pension texan.
Europe, Chine, RGPD : les batailles du médicament
Rafaèle Tordjman défend une Europe qui unifie ses essais cliniques, ses données de santé et le prix du médicament, et qui industrialise ses innovations sur son sol. Elle qualifie le RGPD de « boulet » pour l’innovation médicale, alors que la France dispose de données patients exceptionnelles, et cite Dassault Systèmes, dont la filiale Medidata accompagne selon elle plus de la moitié des médicaments approuvés par la FDA. Elle décrit une Chine qui a « craqué » le médicament innovant depuis trois ou quatre ans, trois fois moins cher et trois fois plus vite jusqu’à la preuve de concept. La réponse de Jeito : prendre en licence des molécules chinoises pour les développer en Europe et aux États-Unis. Elle explique aussi pourquoi certains médicaments n’existeront pas sans relais public ou philanthropique : antibiotiques contre les germes résistants, Alzheimer, ou hier la mucoviscidose, dont la fondation américaine a financé la recherche avant de se retrouver, grâce aux redevances, à la tête de plusieurs milliards.
Pour elle, la santé est un secteur « sans cycle, sans bulle », qu’il faut regarder comme un investissement et non comme un coût.
Prévention et place des femmes dans la santé
Le cancer reste à ses yeux la maladie du siècle : « on traite le cancer, mais on ne le guérit pas ». Elle juge les Français parmi les plus mauvais en Europe sur la prévention et détaille les dépistages qu’elle recommande : sein, côlon, peau chaque année chez le dermatologue, col de l’utérus, prostate, sans oublier les vaccins. Sur l’IA, elle observe des gains réels pour absorber les publications, mais estime que les applications sur l’image médicale restent loin : « l’œil humain est encore très important ». Elle a fondé il y a plus de seize ans WITH, Women Innovating Together in Healthcare, un réseau d’environ 500 femmes de la santé dans le monde, et rappelle une étude de Johnson & Johnson selon laquelle 80 % des décisions de santé dans les familles sont prises par des femmes.
Son conseil à la jeune étudiante qu’elle était : faire médecine, car « la médecine mène à tout », y compris à l’entrepreneuriat.
Rafaèle Tordjman nous recommande…
« For Blood and Money: Billionaires, Biotech, and the Quest for a Blockbuster Drug », Nathan Vardi (traduit en français sous le titre « Transformer le sang en or ») : l’histoire vraie d’un médicament contre la leucémie, qui se lit « comme un polar » et fait comprendre toute l’industrie du médicament.
Pour aller plus loin
- Rafaèle Tordjman sur LinkedIn
- Jeito Capital, site officiel
- « Transformer le sang en or », de Nathan Vardi
Les références de l’épisode
- Jeito Capital, fonds d’investissement biopharma
- Sofinnova, fonds de capital-risque où elle a débuté
- Institut Pasteur et sa présidente Yasmine Belkaid
- Inserm, hôpital Saint-Louis et hôpital Necker
- Glivec, Keytruda et la thérapie cellulaire
- EyeBio, rachetée par Merck
- NMD Pharma, biotech danoise des maladies neuromusculaires
- Owkin et son fondateur Thomas Clozel
- Aqemia, biotech française de conception de molécules par IA
- Dassault Systèmes et Medidata
- FDA, agence américaine du médicament
- Bpifrance, Caisse des dépôts et Fonds européen d’investissement
- Vertex et la fondation américaine contre la mucoviscidose
- WITH, Women Innovating Together in Healthcare
- Dr House, série citée pour la médecine interne
- « Bad Blood », de John Carreyrou, sur Theranos
- Fleurons, épisode consacré à Dassault
- Épisodes de Génération Do It Yourself cités : Thomas Clozel, Laurent Alexandre, Yann Le Cun, Alexandre Jenny
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : Deux tiers des maladies sont sans traitement
- 00:13:17 : Le problème avec la chimiothérapie
- 00:18:41 : Financer les médicaments que les géants rachètent des milliards
- 00:27:00 : Le calendrier des brevets décide tout
- 00:34:31 : Concevoir un fonds comme une entreprise
- 00:42:29 : Les chiffres derrière chaque médicament sur le marché
- 00:55:31 : Transformer sa thèse de doctorat en entreprise
- 01:01:57 : 70 % de l’innovation ne vient pas des big pharma
- 01:11:19 : RGPD, le boulet de l’innovation médicale
- 01:25:06 : La santé, un secteur sans cycle et sans bulle
- 01:31:58 : Pourquoi certains médicaments n’existeront jamais
- 01:44:31 : Les maladies du siècle
- 01:54:45 : Les chiffres derrière un fonds biopharma d’un milliard
- 02:03:18 : L’œil humain reste indispensable
- 02:16:00 : 80 % des décisions de santé dans les familles sont prises par des femmes
- 02:25:27 : Le polar pour comprendre l’industrie du médicament
FAQ
Qui est Rafaèle Tordjman ?
Rafaèle Tordjman est médecin hémato-oncologue, docteure en sciences et investisseuse. Après avoir soigné des cancers du sang à l’hôpital Saint-Louis et à Necker et mené un post-doctorat à l’Inserm, elle a rejoint le capital-risque puis fondé Jeito Capital en 2018. Elle a aussi créé WITH, un réseau de femmes innovant dans la santé.
Qu’est-ce que Jeito Capital ?
Jeito Capital est une société de gestion indépendante qui investit dans des biotechs développant des médicaments innovants, surtout en Europe. Elle gère 1,6 milliard d’euros répartis sur deux fonds, entre au début de la phase clinique et accompagne quinze à vingt sociétés par fonds avec une équipe d’une trentaine d’experts.
Combien coûte le développement d’un médicament innovant ?
Selon Rafaèle Tordjman, il faut au moins dix ans et environ deux milliards pour amener un médicament innovant jusqu’au marché, en passant par la préclinique réglementaire puis les phases cliniques 1, 2 et 3. Ce chiffre ne compte pas les milliards investis dans les molécules qui échouent en chemin.
Pourquoi les grands laboratoires rachètent-ils les biotechs ?
D’ici 2033, explique Rafaèle Tordjman, la fin des brevets fera perdre 400 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel aux grands laboratoires. Ceux-ci ont externalisé une grande partie de leur recherche : plus de 70 % des médicaments innovants qu’ils vendent viennent de petites biotechs, qu’ils rachètent parfois pour des milliards.
Pourquoi certains médicaments ne sont-ils jamais développés ?
Quand le modèle économique n’existe pas, par exemple pour des antibiotiques contre des infections rares mais mortelles, ni les laboratoires ni les investisseurs privés ne s’y engagent. Rafaèle Tordjman plaide pour un relais de la recherche publique et des fondations, sur le modèle de celle qui a financé la recherche contre la mucoviscidose aux États-Unis.
Quels dépistages Rafaèle Tordjman recommande-t-elle ?
Elle conseille, selon l’âge et les facteurs de risque, un suivi du sein par échographie et mammographie, qu’elle recommande chaque année, une coloscopie régulière, une consultation annuelle chez le dermatologue, le dépistage du col de l’utérus et de la prostate, ainsi que la mise à jour des vaccins.
