Le photographe qui s’efface derrière ses images
Omar Aljiwari a beau être « partout » dans la presse photo, il reste un quasi-inconnu, et c’est un choix. Informaticien de métier, il pratique la photographie en amateur, sur ses temps de pause et le week-end, et publie ses images sous pseudonyme. « J’aime pas trop me mettre en avant », explique-t-il ; « je me mets toujours en retrait par rapport à mes photos, j’estime que ce n’est pas moi qui intéresse, mais plus les photos. » Ses clichés, dit-il, « existent tout seuls », dissociés de son visage qu’il n’aime pas voir.
Deux terrains l’obsèdent : la street photography et le portrait, réunis par une même boussole, l’humain. « Ce qui m’intéresse vraiment dans la photo, avant tout, c’est l’humain », résume ce tempérament qu’il dit empathique. Il se définit d’ailleurs comme un « pêcheur » d’images plutôt qu’un chasseur : il repère un cadre, une lumière, puis attend que la scène se compose.
Être publié, ou la chance vue comme une statistique
Le cœur de l’épisode tient à une question concrète : comment se retrouve-t-on imprimé dans un magazine ? Omar Aljiwari décrit trois phases dans la vie d’une image — l’aimer, la partager, puis la voir imprimée, ce dernier stade étant pour lui le « Graal ». Publié à plusieurs reprises dans Réponse Photo, il refuse les recettes miracles et parle « sans fausse modestie » d’une « grosse part de chance ». Mais une chance que l’on travaille : « La chance ne te tombe pas dessus quand tu attends dans ton canapé. »
Ancien joueur de poker, il dit « voir la vie en statistique ». On ne contrôle pas le hasard, explique-t-il, mais « on peut optimiser ses chances d’être bien placé au moment où ça se présente » — d’où sa règle pour les concours : « Tu as beaucoup plus de chances d’avoir un prix quand tu envoies 30 photos que quand tu en envoies 2. » La réussite, conclut-il, « c’est une synergie de plein de choses » : la qualité du travail, la communication, la régularité et le fait de se mettre sur le chemin de la chance.
La couleur comme langage, le portrait comme échange
Pour Omar Aljiwari, « la couleur, c’est un langage à part entière ». Il en parle en termes de contrastes et de théorie des couleurs, et évoque l’idée, héritée d’un ami photographe, de « mathématiser le beau ». Son modèle du regard en profondeur est le « layering », l’art d’empiler plusieurs niveaux de lecture dans une même image, dont il fait de l’Américain Alex Webb son idole absolue.
Le portrait, lui, est affaire de co-création : « C’est deux personnes qui décident de produire quelque chose », insiste-t-il — sans l’engagement du modèle, « même le plus grand des photographes » ne fera pas d’image extraordinaire. Faute de studio, il recrée une lumière de studio et travaille surtout au 50 mm, sa focale de prédilection. Côté matériel, il photographie la rue au Leica Q2 et au Fujifilm X100V, discrets, après avoir renoncé à un Canon 5D qui « effrayait » les gens.
L’humain contre la machine : ce que l’IA ne créera pas
Informaticien, Omar Aljiwari connaît bien l’intelligence artificielle et ne la diabolise pas : « On peut tout mathématiser », les ordinateurs sachant faire ce que nous ne savons pas calculer. Mais il pose une limite nette : l’IA « sera infiniment meilleure qu’un être humain sur un certain jeu de règles », sans jamais « sortir du cadre défini ». « Ce que tu n’as pas encore inventé, l’ordinateur ne va pas le faire à ta place », dit-il ; ce qui restera humain, c’est « cette part d’imperfection » et l’envie de transgresser les règles.
De là vient le titre de l’épisode : « Ce qui est formidable avec l’être humain, c’est qu’il aura toujours l’impression de créer quelque chose de nouveau. » Même quand « la recette, les ingrédients, c’est exactement les mêmes », l’image reste satisfaisante « parce que c’est toi qui l’as faite ». Comme ce touriste qui photographie quand même la Tour Eiffel « parce qu’il veut que ce soit sa photo ». C’est cette « gymnastique du regard » qu’il entretient par des séries au long cours — une photo par jour de la Tour Eiffel pendant des mois, puis un projet en cours sur le Pont Mirabeau, près duquel il vit.
Omar Aljiwari nous recommande…
- « Misr, L’Égypte de Denis Dailleux » — Denis Dailleux, le livre qu’il offrirait à un photographe : un travail au long cours sur l’Égypte, entre street, documentaire et portrait, en tirages argentiques.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Alex Webb — photographe américain, maître du « layering » en couleur, cité comme idole.
- Harry Gruyaert — photographe coloriste, admiré pour ses images qui « fonctionnent » sans élément humain.
- Saul Leiter — pionnier de la photographie couleur, évoqué à propos de la rupture avec le noir et blanc.
- Nadav Kander — cité parmi ses portraitistes de référence.
- Bruce Gilden — photographe de rue à l’approche frontale, cité comme exemple d’un style plus « violent ».
- Olivier Laban-Mattei — photojournaliste, dont il cite la série « Neige Noire » parue en revue.
- Réponse Photo — magazine qui l’a publié à plusieurs reprises.
- LensCulture — plateforme et concours photo auxquels il a participé.
- Leica Q2 et Fujifilm X100V — ses boîtiers pour la photographie de rue.
Au fil de l’épisode
- Comment Omar Aljiwari et l’animateur se sont connus via Instagram, et pourquoi l’invité cultive l’anonymat.
- La photographie en amateur, menée en parallèle d’un métier dans l’informatique.
- Le livre qu’il offrirait à un photographe : « Misr » de Denis Dailleux.
- Sa définition de la créativité : « s’écouter » et faire taire la petite voix qui juge.
- Ce qui le fait déclencher : la lumière, les contrastes et les couleurs en rue ; un visage en portrait.
- Comment il trouve ses modèles, et pourquoi le portrait est plus facile à l’étranger qu’en France.
- Son matériel de rue : Leica Q2 et Fujifilm X100V, choisis pour leur discrétion.
- Être publié dans la presse photo : les trois phases d’une image et la part de chance.
- La chance vue comme une statistique, héritée de ses années de poker.
- La couleur comme langage et l’idée de « mathématiser le beau ».
- Le « layering » et l’admiration pour Alex Webb.
- Intelligence artificielle contre intelligence humaine : ce que la machine ne pourra pas créer.
- Le portrait comme co-création entre le photographe et son modèle.
- Perdre la conscience de soi dans la rue et le droit à la photographie dans l’espace public.
- Faire de la street photography en famille : l’anecdote de Zanzibar.
- Ses pires et meilleurs souvenirs : une arrestation en Grèce, un drone confisqué au Maroc, la joie d’être publié.
- Ses séries au long cours : la Tour Eiffel photographiée chaque jour, puis le Pont Mirabeau.
FAQ
Qui est Omar Aljiwari ?
Omar Aljiwari est un photographe basé à Paris, passionné de street photography et de portrait. Informaticien de métier, il pratique la photographie en amateur, sur son temps libre, et publie ses images sous le pseudonyme @omaropoulos. Discret, il préfère s’effacer derrière ses photos, qu’il place au centre de son travail plutôt que sa propre personne.
Quel appareil photo utilise Omar Aljiwari en street photography ?
Pour la photographie de rue, Omar Aljiwari utilise principalement un Leica Q2 et, comme boîtier de poche encore plus discret, un Fujifilm X100V. Il explique avoir renoncé à son ancien Canon 5D, jugé trop imposant et intimidant pour les passants. En portrait, il travaille surtout au 50 mm, qu’il présente comme sa focale de prédilection.
Comment être publié dans un magazine de photographie, selon Omar Aljiwari ?
Selon lui, il n’existe pas de recette miracle : être publié tient à une « grosse part de chance » que l’on provoque par la régularité et la persévérance. Il conseille de multiplier les envois — on a beaucoup plus de chances d’être primé en soumettant trente photos que deux — et de se placer sur le chemin de la chance plutôt que de l’attendre.
Que pense Omar Aljiwari de l’intelligence artificielle en photographie ?
Informaticien, Omar Aljiwari estime que l’IA est une intelligence « informatique » capable de maîtriser un jeu de règles mieux qu’un humain, mais incapable d’en sortir. Pour lui, la machine ne créera jamais ce que l’homme n’a pas encore inventé, ni ne transgressera les règles à sa place. C’est cette part d’imperfection et d’invention qui reste, selon lui, proprement humaine.
Quel livre de photographie Omar Aljiwari recommande-t-il ?
Interrogé sur le livre qu’il offrirait à un photographe, Omar Aljiwari cite « Misr », de Denis Dailleux, un travail sur l’Égypte mêlant street photography, documentaire et portrait en tirages argentiques. Il dit avoir découvert ce travail lors d’une exposition à la galerie parisienne La Camera Obscura.
Comment faire de la street photography en famille ?
Omar Aljiwari raconte sa stratégie : installer sa famille au restaurant le temps d’un verre, puis s’accorder un quart d’heure en solo pour « sortir une image ». Il l’a appliquée à Zanzibar, où il a photographié des enfants plongeant au coucher du soleil, la street demandant une patience difficile à imposer à ses proches.
