L’investisseur en talent
Alice Bentinck a cofondé Entrepreneurs First (EF) avec Matt Clifford, rencontré chez McKinsey, sur un postulat radical : investir dans les individus, pas dans les idées. Depuis dix ans, EF identifie des personnes au potentiel exceptionnel avant même qu’elles ne se considèrent comme des entrepreneurs. Le fonds les accompagne pour trouver un cofondateur et développer une idée, transformant des talents bruts en équipes solides. « Les pépites qu’on recherche, ce ne sont pas des entreprises. Finalement, ce sont des personnes », explique-t-elle. Ce modèle, jugé improbable par de nombreux investisseurs à ses débuts, a depuis généré 15 milliards de dollars de valeur à travers plus de 500 startups, avec le soutien de figures comme Reid Hoffman et Patrick Collison.
Le cœur de la méthode repose sur l’analyse des comportements et des ambitions, des traits jugés plus stables et prédictifs que n’importe quelle idée de départ.
L’art de s’associer
Selon Alice Bentinck, la principale cause d’échec des jeunes entreprises n’est pas le marché ou le produit, mais la rupture entre cofondateurs. Une bonne équipe peut pivoter d’une mauvaise idée, mais une mauvaise dynamique est fatale. EF a donc développé une expertise pour créer des associations fructueuses. L’une des erreurs les plus communes est de choisir un « cofondateur par commodité », une personne disponible au bon moment mais pas forcément la plus complémentaire. Pour éviter ce piège, elle préconise un test de 48 heures centré sur un critère simple : la productivité. « Dans cette relation, est-ce que je me sens le plus productif possible ? » Si la réponse est non, il faut arrêter immédiatement. Elle met également en garde contre le « piège des trois fondateurs », qui complexifie la communication et retarde les décisions difficiles.
Le processus d’EF est conçu pour rendre les séparations faciles et rapides, permettant aux individus de tester plusieurs partenariats sans engagement lourd.
Avoir les conversations difficiles
Une compétence essentielle pour tout entrepreneur est sa capacité à mener des conversations difficiles, que ce soit avec son associé, ses employés ou ses investisseurs. Alice Bentinck insiste sur le fait que ces discussions sont systématiquement repoussées, par peur du conflit ou de la gêne. Pourtant, les éviter ne fait qu’aggraver les problèmes. Elle recommande la lecture du livre Fierce Conversations de Susan Scott, qui offre une méthode pour aborder ces échanges cruciaux. « Tant que vous n’avez pas eu cette conversation difficile, vous êtes sur une voie qui ne convient à aucun de vous deux », résume-t-elle. Apprendre à gérer ces moments dès le début est un entraînement indispensable pour un dirigeant.
Cette franchise est la clé pour aligner les ambitions, les compétences et les sacrifices que chaque cofondateur est prêt à consentir.
Le choc des cultures
En s’installant en Californie, Alice Bentinck a pris la pleine mesure du fossé culturel qui sépare les entrepreneurs européens et américains. En Europe, l’ambition et l’agressivité sont souvent réprimées, considérées comme des traits peu désirables. Aux États-Unis, elles sont normalisées et même encouragées. Selon elle, les entrepreneurs européens sont souvent trop polis, trop lents et trop portés sur la planification. « C’est une façon polie de dire qu’ils n’ont pas assez l’écrou », explique-t-elle. Pour rivaliser à l’échelle mondiale, il est impératif de comprendre et, dans une certaine mesure, d’adopter l’état d’esprit américain : une obsession pour la vitesse d’exécution et une volonté de dominer son marché.
C’est pourquoi Entrepreneurs First emmène désormais toutes ses startups aux États-Unis, non seulement pour le capital, mais surtout pour les clients, qui sont plus prompts à tester et à adopter de nouvelles technologies.
La mégalomanie nécessaire
Interrogée sur les traits de caractère des grands fondateurs, Alice Bentinck n’hésite pas : la mégalomanie est une qualité. Pas au sens clinique, mais comme une conviction profonde d’être exceptionnel et capable d’accomplir de grandes choses. « Si vous ne croyez pas que vos chances de succès sont différentes de celles des autres, vous ne vous livrez jamais », affirme-t-elle. Cette croyance en soi, qui peut frôler l’arrogance, est le moteur qui pousse à prendre des risques immenses, à jouer pour gagner sans plan de secours. Elle observe que les investisseurs américains cherchent cette résilience, allant parfois jusqu’à s’intéresser aux traumatismes d’enfance des fondateurs pour évaluer leur détermination.
Cette mentalité s’oppose à une approche plus prudente, où l’on prend des décisions pour éviter l’échec plutôt que pour viser un succès hors norme.
Le mythe du style de vie
Alice Bentinck déconstruit l’idée reçue selon laquelle créer une startup est un « choix de vie positif ». C’est, selon elle, l’un des parcours les plus exigeants et les plus éprouvants qui soient, comparable à l’entraînement d’un athlète olympique. Le fameux « 996 » (travailler de 9h à 21h, 6 jours sur 7) n’est pas une nouveauté, mais la réalité d’un engagement total. « Si vous voulez exceller dans ce domaine, ça dominera tout ce que vous faites », prévient-elle. Le plaisir ne vient pas des avantages matériels, mais de l’obsession pour le problème que l’on résout. Pour tenir sur la durée, elle insiste sur l’importance de préserver sa santé, mais reconnaît que cela implique des compromis constants, notamment avec la vie de famille.
Elle encourage d’ailleurs les jeunes, et en particulier les jeunes femmes, à se lancer tôt, à une période de la vie où il est plus facile de se consacrer entièrement à son projet.
Alice Bentinck nous recommande…
- « Fierce Conversations » — Susan Scott, un guide pour apprendre à mener les conversations difficiles mais nécessaires.
- « Super Founders » — Ali Tamaseb, une analyse de données sur les caractéristiques des fondateurs d’entreprises valant plus d’un milliard de dollars.
- « The Road Less Travelled » — M. Scott Peck, un ouvrage sur la croissance personnelle et la discipline.
- « A work in progress » — René Redzepi, le journal du célèbre chef du restaurant Noma, sur l’obsession de l’excellence et le processus créatif.
Pour aller plus loin
- Le profil LinkedIn d’Alice Bentinck
- Candidater chez Entrepreneurs First
- Le portfolio d’Entrepreneurs First
- Y Combinator, un autre acteur majeur de l’écosystème startup
- Duolingo, un exemple de réussite dans les technologies éducatives
- Aztec, une des startups du portfolio d’EF
- PolyAI, une autre startup du portfolio d’EF
- The 996 working hour system sur Wikipedia
Les références de l’épisode
- Entrepreneurs First (EF)
- Matt Clifford, cofondateur d’Entrepreneurs First
- Reid Hoffman, fondateur de LinkedIn et investisseur
- Patrick et John Collison, fondateurs de Stripe et investisseurs
- McKinsey & Company
- Y Combinator
- OpenAI
- Anthropic
- Startups du portfolio EF : Anomi, Fleetcraft, Clio, Aztec, PolyAI, Jensen, RadicalAI
- Personnalités mentionnées : Nicolas Dessaigne, Carlos Ghosn, Edgar Grospiron, Anton Osika, Vinod Khosla, Tony Robbins, Michael Bloomberg, Chris Sacca
- Livre d’Alice Bentinck : How to Be a Founder
- Coachs mentionnés : Lucie Fenel, Jake Bornstein (Studio Matas)
Au fil de l’épisode
- [00:00:00] — Repérer les entrepreneurs le plus tôt possible : le modèle d’Entrepreneurs First.
- Le concept d’investisseur en talent : miser sur les individus avant l’idée.
- [00:10:34] — L’erreur qui tue les startups : les ruptures entre cofondateurs.
- Le test des 48 heures pour évaluer un partenariat, basé sur la productivité.
- [00:16:05] — Le piège des 3 fondateurs et la complexité relationnelle que cela engendre.
- [00:23:58] — Avoir la conversation difficile : l’importance de la franchise dès le début.
- [00:30:21] — La méthode d’Alice pour détecter les entrepreneurs potentiels.
- La différence culturelle entre l’Europe et les États-Unis sur l’ambition et l’agressivité.
- [00:40:23] — Lever des fonds aux États-Unis sans vendre son âme européenne.
- [00:47:28] — Comment EF est passé de 10 à 100 startups par an : les débuts comme association et l’investissement qui a tout changé.
- [00:57:59] — L’importance géographique sur la vitesse d’exécution : pourquoi les clients américains sont plus rapides.
- [01:05:32] — Votre première entreprise n’a pas besoin de fonctionner : l’échec comme une étape d’apprentissage.
- [01:12:38] — Se sentir différent : la première étape pour réussir.
- La mégalomanie comme trait de caractère nécessaire aux grands entrepreneurs.
- Le rôle des traumatismes d’enfance dans la recherche de résilience par les investisseurs américains.
- [01:27:05] — La réalité derrière le 996 : le mythe du style de vie « cool » des startups.
- [01:42:50] — Les entrepreneurs européens n’ont pas les bonnes priorités : le biais pour la planification contre le biais pour l’action.
- [01:49:17] — Gérer sa santé et un portefeuille de 15 milliards grâce à l’IA.
- [01:53:56] — Le secret à 1000€ de l’heure : la magie du coaching pour les fondateurs.
FAQ
Qui est Alice Bentinck ?
Alice Bentinck est la cofondatrice et PDG d’Entrepreneurs First (EF), un fonds d’investissement international qu’elle a créé avec Matt Clifford. Avant de se lancer dans l’entrepreneuriat, elle a travaillé comme consultante chez McKinsey. Reconnue comme une figure majeure de la tech européenne, elle a développé un modèle unique qui consiste à investir dans des individus talentueux avant même qu’ils n’aient une idée d’entreprise, en les aidant à trouver le cofondateur idéal.
Qu’est-ce que Entrepreneurs First ?
Entrepreneurs First (EF) est un fonds qui se définit comme un « investisseur en talent ». Contrairement aux incubateurs ou accélérateurs classiques, EF ne sélectionne pas des startups déjà formées, mais des individus à haut potentiel (ingénieurs, chercheurs, experts d’un domaine). Le programme les rassemble au sein de promotions, leur offre un cadre pour rencontrer des cofondateurs, développer une idée et créer une entreprise à partir de zéro, avant d’investir un capital d’amorçage.
Pourquoi l’association entre cofondateurs est-elle si cruciale pour une startup ?
Selon Alice Bentinck, la mauvaise association entre cofondateurs est la première cause d’échec des startups, bien avant un mauvais produit ou un marché inexistant. Une équipe de fondateurs solide et complémentaire peut surmonter une mauvaise idée initiale en pivotant, alors qu’une dynamique conflictuelle ou un manque d’alignement est presque toujours fatal. C’est pourquoi elle insiste sur l’importance de tester rapidement la productivité d’un duo et d’avoir des conversations franches dès le départ.
Quelle est la plus grande erreur des entrepreneurs européens selon Alice Bentinck ?
Alice Bentinck estime que les entrepreneurs européens souffrent d’un manque d’agressivité et d’un biais pour la planification excessive, par opposition au biais pour l’action des Américains. Habitués à une culture qui valorise moins l’ambition décomplexée, ils seraient plus lents à exécuter et se concentreraient sur les mauvaises priorités. Elle les encourage à s’exposer à l’écosystème américain pour comprendre la vitesse et la compétitivité nécessaires pour réussir à l’échelle mondiale.
Comment Entrepreneurs First sélectionne-t-il ses talents ?
EF recherche des profils qu’Alice Bentinck appelle des « bâtisseurs » : des personnes avec des compétences techniques, un fort penchant pour l’action et la création. L’équipe d’EF ne se contente pas d’attendre les candidatures ; elle va chercher activement ces talents dans les universités et les communautés d’experts. Les critères clés sont l’ambition, la compétitivité, et une forme de conviction personnelle forte, voire de « mégalomanie », qui pousse à vouloir créer quelque chose d’exceptionnel.
