Comment concilier photographie et vie professionnelle quand on dirige une entreprise de plus de 100 personnes ? David De Luca, photographe posé et chef d’entreprise, raconte sa double vie, sa formation argentique au laboratoire, un mariage entièrement raté à rattraper et sa liberté de refuser un travail à 150 euros.
David De Luca : mener de front carrière de chef d’entreprise et photographie posée, du laboratoire argentique à la liberté de dire non
Dans ce huitième épisode de Dans l’œil du Photographe, Julien Pasternak reçoit David De Luca, un photographe qu’il qualifie de difficilement classable et qui a, sans le savoir, eu un impact décisif sur sa propre carrière. L’histoire de départ est un malentendu fondateur : il y a une quinzaine d’années, Julien croisait David comme photographe de soirées et en a conclu qu’on pouvait vivre de la photographie. Cette extrapolation l’a poussé à se lancer professionnellement — alors même que David, lui, n’a jamais eu besoin de la photo pour vivre. Loin de gâcher la rencontre, cette méprise est présentée comme une « très bonne méprise », à l’impact extrêmement positif.
David se définit lui-même comme un photographe « schizophrène » : à la fois ultra créatif et ultra scientifique. Diplômé en optique, il connaît la profondeur de champ et le diaphragme avant même d’avoir touché un appareil. Mais ce qui l’intéresse, ce n’est pas le déclenchement : c’est l’avant (la mise en scène) et l’après (le développement, la retouche). Il se décrit comme « un peintre raté » qui se sert de l’outil photographique pour exprimer une image qu’il a en tête.
Une formation argentique chez un maître, à partir de 1988
David a commencé la photo en 1988, en travaillant aux côtés d’un maître après un break dans ses études. Il photographiait au moyen format 6×6, en chambre avec redressement de perspective — une demi-heure de réglages pour une seule plaque, car les plaques coûtaient cher. Il a surtout appris le développement : diapo, noir et blanc, nature morte. Cet apprentissage forge des obsessions qui ne le quittent plus : la colorimétrie, le redressement des perspectives et de la balance des blancs. Aujourd’hui encore, quand il doit recruter quelqu’un, la première chose qu’il vérifie, c’est si les balances des blancs sont correctes — dix secondes de travail avec les outils actuels.
De cette époque, il garde une conviction forte : à l’argentique, le tireur faisait la photo autant que le photographe. Il rappelle qu’une partie du travail d’un grand reporter peut être sauvée ou saccagée au développement, et invite à ne pas oublier ceux qui développaient ces images. Sa technique de jeunesse consistait à « pousser » des pellicules Ilford de 400 à 1600 ISO, à rattraper les surexpositions à la main sous l’agrandisseur, geste qu’il compare à de la danse — l’équivalent manuel des hautes et basses lumières de Photoshop.
Le mariage entièrement raté et la leçon de responsabilité
L’anecdote la plus marquante de l’épisode — que David désigne lui-même comme le pire moment de sa carrière — date de ses années d’apprentissage. Ayant oublié de remettre le codage DX sur son appareil après avoir poussé ses pellicules, il rate intégralement un reportage de mariage : pas une image exploitable. Son maître refuse de l’aider : « C’est ton problème, c’est toi qui leur expliqueras. » Par chance, il n’avait photographié que la séance dans le parc après l’église. Il convoque les mariés, leur annonce la mauvaise nouvelle, puis la bonne : ils vont remettre leur tenue. La séance est refaite, tout le monde repart content. De cet épisode, David tire sa philosophie : la photo est avant tout humaine, les clients ne sont pas des clients mais des gens qui attendent quelque chose, et face à un problème, la seule question valable est « comment on le résout ? ».
Photographie posée, focales fixes et contact humain
David assume une pratique à contre-courant : il déteste le shooting et le mitraillage. Pour un portrait, il passe une demi-heure à discuter, puis prend trois à dix photos — et c’est souvent l’une d’elles que le client choisit. Il ne travaille qu’en focales fixes, plutôt larges : 24 mm, 35 mm, et même 14 mm dont il jouait la déformation pour signer ses photos de soirée. La contrainte, dit-il, focalise : comme Bach composait dans des règles strictes, travailler avec une focale fixe oblige à bouger soi-même et à se concentrer. Il défend aussi le contact direct, jusqu’à condamner la photo de rue au téléobjectif, qu’il considère comme « voler la photo des gens » — même s’il admire le rendu d’un Saul Leiter, qui photographiait des ambiances plus que des visages.
Côté inspirations, il cite quatre photographes américains de la photographie très posée : Nicky Hamilton, Philip-Lorca diCorcia, Richard Tuschman (qui construit des décors miniatures à la Hopper) et Gregory Crewdson, capable de passer une semaine à mettre en scène une seule image. Tous, selon lui, sont « des peintres ratés ». Le passage au numérique l’avait d’abord tellement dégoûté qu’il a arrêté la photo, avant qu’une rencontre avec une responsable d’Adobe ne lui fasse découvrir que Photoshop et Lightroom rejouaient, sous forme de masques, ce qu’il faisait en chambre noire.
Deux vies professionnelles aux antipodes
David dirige des bureaux d’études et manage des équipes de plus de 100 personnes. Longtemps, il a strictement segmenté ses devis pour ne jamais mélanger « David photographe » et « David chef d’entreprise » — un cloisonnement qu’il attribue à une spécificité française où exercer deux métiers fait perdre en crédibilité. Jusqu’au jour où, à Oslo, il s’est retrouvé à photographier une entreprise qui était déjà l’un de ses meilleurs clients côté bureau d’études. Un choc, puis une prise de conscience : ces deux vies se nourrissent (il sait parler à des dirigeants, diriger un plateau), et il laisse désormais une certaine porosité s’installer. Sa non-dépendance financière à la photo est, pour lui, une chance absolue : elle lui donne la liberté de choisir ses projets et de refuser ce qui ne lui convient pas.
Cette liberté, il l’illustre par un refus net : un laboratoire pharmaceutique lui propose 150 euros pour une journée de photos de boîtes de médicaments. Réponse : non, au revoir. La même somme revient pour les photos d’un cabinet médical. David rappelle qu’une photo, ce sont vingt ans d’apprentissage et 25 000 euros de matériel à amortir — et que ne pas brader ses prestations, c’est aussi préserver le métier. Il observe d’ailleurs que beaucoup de photographes basculent vers la vidéo, perçue comme plus difficile donc mieux rémunérée. Son rapport au temps libre ? Il n’en a pas, et tout est mélangé : tout est travail, donc tout est loisir, fait par plaisir. L’épisode vaut le détour pour la verve de David, ses digressions sur Capa, Helmut Newton ou le Burning Man, et le plaisir manifeste de deux photographes qui se retrouvent après des années.
Foire aux questions
Comment David De Luca concilie-t-il photographie et carrière de chef d’entreprise ?
David De Luca dirige des bureaux d’études et manage plus de 100 personnes, tout en pratiquant la photographie sans en dépendre financièrement. Cette liberté lui permet de choisir ses projets, de travailler avec quelques agences qui le recommandent et de refuser les missions qui ne lui conviennent pas. Il considère que ses deux vies se nourrissent mutuellement.
Comment rattraper un reportage de mariage entièrement raté ?
Pour rattraper un mariage raté, David De Luca a convoqué les mariés, annoncé honnêtement que toutes les photos étaient perdues, puis leur a fait remettre leur tenue pour refaire la séance. Sa leçon : un problème impose une seule question, « comment on le résout ? ». Lui-même, quand un prestataire qu’il avait engagé a échoué, a refait le reportage suivant gratuitement à ses frais.
Pourquoi David De Luca préfère-t-il la photo posée au mitraillage ?
David De Luca préfère la photo posée parce que sa formation argentique, où chaque plaque coûtait cher, lui a appris à réfléchir chaque prise de vue. Pour un portrait, il discute une demi-heure puis ne prend que trois à dix photos. Il déteste le shooting et le mitraillage, qu’il trouve sans intérêt, et privilégie le contact humain avec son sujet.
Quelles focales utilise David De Luca pour ses photos ?
David De Luca travaille uniquement en focales fixes, plutôt larges : 24 mm en plein format, parfois 35 mm à grande ouverture, et même 14 mm dont il jouait la déformation en photo de soirée. Pour le portrait, il utilise un 50 mm (ou un 35 mm en APS-C). Il considère que la focale fixe, comme une contrainte, oblige à se concentrer.
Quels photographes inspirent le travail de David De Luca ?
David De Luca cite quatre photographes américains spécialistes de la photographie posée : Nicky Hamilton, Philip-Lorca diCorcia, Richard Tuschman et Gregory Crewdson, capable de passer une semaine sur une seule image. Il évoque aussi Helmut Newton, Saul Leiter pour la photo de rue, et Robert Capa pour son courage de reporter de guerre.
Pourquoi David De Luca refuse-t-il de brader ses prestations photo ?
David De Luca refuse de brader ses prestations pour deux raisons : tout travail mérite salaire, et casser les prix nuit à toute la profession. Il a ainsi décliné 150 euros pour une journée de photos de médicaments. Il rappelle qu’une photo représente vingt ans d’apprentissage et environ 25 000 euros de matériel à amortir.
Qu’est-ce qu’une photo réussie selon David De Luca ?
Pour David De Luca, une photo réussie est une photo dans laquelle passe une émotion, une histoire, un sentiment. Il cite Philip-Lorca diCorcia, dont chaque image contient « un roman ». D’où l’importance de la discussion préalable avec le sujet, et de l’amour que le photographe porte à ses modèles, qui se ressent dans l’image et rend les gens beaux.
Les chiffres de l’épisode
- 1988 : année où David De Luca a commencé la photographie.
- Formation au moyen format 6×6 et en chambre à redressement de perspective.
- Pellicules Ilford de 400 ISO poussées jusqu’à 1600 ISO.
- Premier appareil de travail : un Nikon F-801.
- Pour un portrait, David ne prend que 3 à 10 photos.
- Reflex actuel : un Nikon D850 de ~50 millions de pixels.
- Refus d’une mission à 150 euros pour une journée de photos.
- Environ 25 000 euros de matériel à amortir dans sa valise.
- Les entreprises clientes attendent souvent plus de 500 photos par prestation.
- David manage des équipes de plus de 100 personnes.
Références
- David De Luca
- Julien Pasternak
- Steve Jobs
- Nicky Hamilton
- Philip-Lorca diCorcia
- Richard Tuschman
- Gregory Crewdson
- Edward Hopper
- Robert Capa
- Helmut Newton
- Marcel Duchamp
- Saul Leiter
- Gary Winogrand
- Adobe
- Nikon
- Fujifilm
- Burning Man
- Laurent Ardouin
