Un marin qui photographie l’archipel où il est affecté
Grégory Pol se présente d’abord comme marin de la Marine nationale, où il occupe un poste de navigateur et de plongeur. La photographie vient ensuite, et c’est son métier qui la nourrit : « je profite un petit peu de mon métier pour voyager », explique-t-il. Au moment de l’entretien, il est affecté à Saint-Pierre-et-Miquelon, un archipel de 6 000 habitants situé à une dizaine de kilomètres du Canada. Il y a dû réapprendre sa faune : le harfang des neiges, qu’il n’aurait pas eu l’occasion de photographier en métropole, y fait des apparitions irrégulières, avec une cinquantaine d’individus recensés l’année précédente sur une île qu’il compare, pour la taille, à Ouessant. Le manque de littérature naturaliste locale ne le gêne pas : la documentation canadienne et nord-américaine décrit la même faune et la même flore. Il souligne surtout une différence de comportement : les oiseaux nord-américains sont nettement moins craintifs qu’en Europe, faute d’avoir été autant dérangés. Il raconte pouvoir marcher dans la neige et se retrouver entouré de cinq harfangs, quand une photo vue sur les réseaux montrait, côté canadien, un seul oiseau mitraillé par une soixantaine de photographes.
L’archipel est à la latitude de Nantes, avec des étés montant à 28 degrés, mais des hivers refroidis par les poussées d’air arctique venues du Groenland et du Grand Nord canadien.
Sous l’eau, tout se joue avant la mise à l’eau
C’est la plongée qui a mené Grégory Pol à la photographie sous-marine. Il en fait moins qu’avant, mais l’archipel offre de nombreuses épaves et une faune de cétacés très riche : dauphins, baleines, et même un groupe d’orques resté près de deux mois un été. Il distingue deux pratiques très différentes. Photographier des baleines à bosse se fait en apnée et ne demande pas de niveau technique élevé ; photographier une épave bien conservée suppose d’aller chercher la profondeur, donc une vraie formation et du matériel qui tient la pression. Côté boîtiers, il rappelle qu’il existait déjà, en argentique, des appareils étanches par construction comme les Nikonos, avant que les caissons ne permettent d’emmener n’importe quel boîtier sous l’eau, pour un prix qui passe vite de 1 500 à 4 000 euros. Sa règle principale tient en un mot : anticiper. Il faut savoir ce qu’on va trouver, à quelle profondeur, avec quels courants, pour régler l’appareil avant de descendre. Contrairement à la photographie terrestre, il plonge de préférence vers midi, quand la lumière pénètre le plus loin. Il travaille à des vitesses lentes, faute de luminosité, et se méfie de la montée en ISO : la masse d’eau chargée de plancton ajoute au bruit numérique, d’où la nécessité de s’approcher au plus près du sujet.
Quant à l’approche, elle ne dépend pas de lui : « s’il a envie de venir, il viendra », dit-il d’un gros animal, qui de toute façon nage plus vite que le photographe.
Grégory Pol nous recommande…
- « Baleines, aux premiers jours », Guillaume Mazille, un « très beau livre » sur les baleines à bosse, signé du photographe qui l’accompagnait aux îles Australes.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Saint-Pierre et Miquelon, Regard d’un Breton », son premier livre, publié par un éditeur local et imprimé au Canada
- Le festival de Namur, en Belgique, dont l’ouvrage anniversaire rassemble cent photographies marquantes : la sienne y figure
- Les Nikonos, appareils argentiques étanches par construction, utilisés avant la généralisation des caissons
- Les îles Australes, en Polynésie française, où il a photographié sa baleine à bosse
- François Hollande, alors président de la République, à qui il a remis son livre lors d’une visite sur l’archipel
Au fil de l’épisode
- Marin, navigateur et plongeur : un métier qui décide des lieux photographiés
- Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel de 6 000 habitants à dix kilomètres du Canada
- Réapprendre une faune : le harfang des neiges et les haltes migratoires
- S’appuyer sur la littérature naturaliste canadienne et nord-américaine
- Des oiseaux nord-américains beaucoup moins craintifs qu’en Europe
- Pourquoi il fait plus froid qu’à Nantes, à latitude égale
- Épaves et cétacés : ce que l’archipel offre sous l’eau
- Deux pratiques distinctes : l’apnée avec les baleines, la plongée profonde sur épave
- Des Nikonos aux caissons étanches, et le prix du matériel
- Anticiper ses réglages et plonger vers midi pour la lumière
- Vitesses lentes, montée en ISO et bruit ajouté par la masse d’eau
- Approcher un animal qui décide seul de venir ou non
- Une photographie de baleine retenue par le festival de Namur
- Une diapositive perdue, retrouvée six ans plus tard et primée
- Huit heures de suivi aux îles Australes avant la mise à l’eau
- Ce qui rend une baleine à bosse dangereuse sans être agressive
- Faire un livre : la sélection, le noir et blanc, deux mois de travail
- Un livre pensé pour l’archipel, offert au président de la République
FAQ
Qui est Grégory Pol ?
Grégory Pol est marin de la Marine nationale, navigateur et plongeur, et photographe. Son métier l’a conduit à Saint-Pierre-et-Miquelon, où il photographie la faune terrestre et sous-marine de l’archipel. Il a publié un premier livre consacré à Saint-Pierre-et-Miquelon et une de ses photographies de baleine à bosse a été retenue par le festival de Namur.
De quel matériel a-t-on besoin pour la photographie sous-marine ?
Selon Grégory Pol, un appareil ordinaire suffit à condition de l’enfermer dans un caisson étanche, dont le prix passe rapidement de 1 500 à 4 000 euros. En argentique existaient déjà des boîtiers étanches par construction, comme les Nikonos. Les compacts en caisson donnent aujourd’hui de bons résultats.
Pourquoi plonger vers midi pour photographier sous l’eau ?
Parce que la lumière arrive alors presque à la verticale et pénètre le plus loin possible dans l’eau. Grégory Pol souligne que c’est l’inverse de la photographie terrestre, qui privilégie les lumières rasantes du matin et du soir. Ce choix compense en partie le manque de luminosité en profondeur.
Pourquoi le bruit numérique est-il plus visible sous l’eau ?
Grégory Pol explique que la masse d’eau située entre l’objectif et le sujet est souvent chargée de plancton et de particules. Cette matière en suspension produit déjà une impression de grain, qui s’ajoute au bruit numérique de la montée en ISO. D’où sa règle : s’approcher le plus possible du sujet.
Une baleine à bosse est-elle dangereuse pour un plongeur ?
Elle n’est pas agressive, répond Grégory Pol, mais elle est expressive : elle frappe l’eau de sa queue et sort parfois complètement du corps de l’eau, sans qu’on sache où elle retombera. Le risque vient surtout du mâle qui escorte une femelle et son baleineau, et peut se placer entre l’animal et le plongeur.
