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Wave Storia

VISION #22 — MARIE QUEAU

<p>La photographe Marie Queau construit des images à la frontière du documentaire et de la fiction, jusqu'à donner naissance à de véritables mondes parallèles. Dans cet épisode, elle revient sur des séries comme Au Zénith et Le Royaume, où le corps devient presque matière à sculpter et où la couleur tient un rôle central.</p><p>Elle raconte aussi son goût du temps long et cette manière de travailler qui frôle le cinéma. Un échange précieux pour comprendre comment naît une écriture photographique singulière, entre réel observé et récit inventé.</p>

Marie Queau : construire des mondes parallèles entre documentaire, fiction et sculpture du corps

L’artiste-photographe Marie Queau raconte comment elle construit des séries à la frontière du documentaire et de la science-fiction. De Au Zénith au Royaume, on découvre sa méthode du temps long, son principe de rebond d’une image à l’autre et sa façon de transformer le réel en mondes parallèles inquiétants et fascinants.

Marie Queau : construire des mondes parallèles entre documentaire, fiction et sculpture du corps

Marie Queau vit à Paris et se définit comme artiste-photographe. Son parcours commence loin de l’appareil : un bac L option arts plastiques au lycée Georges Brassens, une licence en histoire de l’art, et surtout dix à douze ans de danse qui ont ancré chez elle un rapport intime au corps et au mouvement. La musique et le cinéma constituent son « bain » premier ; la photographie vient ensuite, comme un médium capable de remettre devant les yeux des choses qu’on n’a pas vécues. Cette puissance de l’image, elle la décrit dès l’ouverture de l’épisode à travers une photographie de sa série en cours, Le Royaume : une mère recouverte de boue argentée qui retient et protège son enfant, image faite au Brésil en février 2020 lors du Bloco da Lama à Paraty.

Une photographie qui tient sur deux jambes

Son travail, dit-elle, repose sur un paradoxe assumé. D’un côté, Au Zénith est une série totalement vidée de présence humaine, où l’homme n’est évoqué qu’en creux. De l’autre, Le Royaume ne montre que des corps, agglutinés, pétrifiés, proches de la sculpture. Entre les deux, un même univers : celui de mondes parallèles qui pourraient être des métaphores du nôtre. Marie Queau cite ses influences avec précision — l’artiste-sculpteur Gabriel Orozco pour son rapport au réel et au déplacement, le photographe Lewis Baltz, et un film découvert tardivement qu’elle a revu près de vingt fois, Sur le globe d’argent d’Andrzej Zulawski, science-fiction à l’esthétique médiévale dont la caméra embarquée, maladroite et saccadée, résonne avec sa propre démarche.

Au Zénith : cinq ans pour un scénario catastrophe en creux

La série Au Zénith rassemble environ 90 images et a démarré lors d’une résidence à l’École municipale des Beaux-Arts de Châteauroux, près d’une plateforme de démantèlement d’avions. Deux images-souches fondent le projet : ces carcasses d’avions et une photographie de deux singes prise au zoo d’Amnéville en 2011, cadrée sans la vitre pour abolir la distance. De là naît un récit fictionnel sur la catastrophe et le départ des hommes de la planète. Pendant cinq à six ans, Marie Queau écrit à des laboratoires et des institutions pour obtenir des autorisations de prise de vue — un travail qui prenait parfois six mois à un an par lieu. Le CNES (Centre National d’Études Spatiales) l’accueille dans ses labos et jusqu’au Centre Spatial Guyanais, où la série s’achève, dans un dialogue voulu avec l’histoire du bagne et de « l’enfer vert ».

Sa méthode repose sur ce qu’elle appelle le principe de rebond : une image en appelle une autre, sans calcul, par associations de lieux hétéroclites — apiculteurs, héliodôme solaire repéré sur France 3 Régions, maison à feu des pompiers de Colmar où elle exprime mieux le décollage d’une fusée que sur le vrai pas de tir. La recherche est très documentée en amont, mais toujours au service d’un écart fictionnel. Le titre Au Zénith, littéral et un peu rugueux, lui permet de parler des hommes sans les montrer.

Le Royaume : la boue, le corps et la fête dans la destruction

Né presque par hasard alors qu’elle préparait son voyage en Guyane grâce à une bourse du CNAP en photographie documentaire, Le Royaume est une série tournée chaque année lors d’un événement de course dans la boue, le Mud Day. D’abord destinées à Au Zénith, ces images ont fini par dessiner leur propre territoire. Marie Queau y filme des corps que la boue libère et soude : plus elle les recouvre, plus les gestes deviennent tactiles, violents, solidaires. Là encore, un temps long s’impose — un week-end par an, un an pour comprendre ce qu’elle cherchait. Nourrie par des commandes sportives pour Entorse Magazine, elle décrit une fascination pour la matière, le latex et les making-of de films de genre, et une joie paradoxale logée dans le côté sombre.

L’image chewing-gum : couleur, retouche et plasticité

Pour Marie Queau, l’image est « un peu chewing-gum » : malléable, manipulable au-delà de la prise de vue. C’est en désaturant la boue marron du Royaume et en la basculant vers un bleu pétrole qu’elle révèle la puissance fictionnelle de la série. La couleur est pour elle un filtre décisif : un cadrage qu’elle aime peut être évacué si elle ne parvient pas à en retravailler les couleurs. Cette plasticité, expérimentée dès une petite série post-diplôme nommée Gojira, lui sert à fabriquer des mondes qui se referment sur eux-mêmes, avec leurs propres codes, couleurs et cadrages — des univers étouffants et immersifs, proches du cinéma ou de la musique.

Musique, vidéo et collaborations

La musique accompagne tout son travail ; elle écoute de l’expérimental, de la noise, des ambiances industrielles qui irriguent le rythme de ses séquences photographiques, jusqu’à une dimension incantatoire. De cette proximité naît une collaboration avec le musicien December, pour qui elle a réalisé trois clips — dont un premier, July 15th, 4am, fait entièrement à la maison à partir d’un poisson imbibé de matière. La vidéo la déstabilise (l’idée y est en mouvement, là où la photographie arrête le temps), mais elle la « revivifie » et lui rend une forme de naïveté et de premier geste créatif.

L’édition comme aboutissement

Le livre Au Zénith a été conçu en duo avec Lauren Kaiser, fondatrice de la maison d’édition Area Books, au fil de nombreux rendez-vous depuis l’arrivée de Marie Queau à la Cité des Arts. Le poème d’Amélie Lucas-Gary y crée un personnage, Lucie, double de l’artiste, tandis qu’un court texte de la photographe ancre les images dans le réel. La couverture, solarisée et inversée, évoque la carcasse et le vidéogramme. Le prochain livre, consacré au Royaume, paraîtra l’année suivante chez Loose Joints. Pour Marie Queau, l’édition reste le plus beau vecteur pour partager un travail, et l’avenir se dessine autour de collaborations. Pour entendre sa voix au débit rapide et fourmillant, et la manière dont elle déroule ces univers, l’écoute de l’épisode ajoute une dimension que le texte seul ne restitue pas.

Foire aux questions

Qui est la photographe Marie Queau ?

Marie Queau est une artiste-photographe française basée à Paris. Issue d’un bac L arts plastiques et d’une licence en histoire de l’art, marquée par dix ans de danse, elle construit des séries photographiques à la frontière du documentaire et de la fiction, comme Au Zénith et Le Royaume.

Que raconte la série photographique Au Zénith de Marie Queau ?

Au Zénith est une série d’environ 90 images, sans présence humaine, qui met en scène un scénario fictionnel de catastrophe et de départ des hommes de la planète. Réalisée sur cinq à six ans, elle assemble des lieux hétéroclites — démantèlement d’avions, centre spatial, laboratoires — en un récit de science-fiction ancré dans le réel.

En quoi consiste la série Le Royaume de Marie Queau ?

Le Royaume est une série centrée uniquement sur des corps recouverts de boue, photographiés lors d’un événement de course dans la boue. La boue, mélange d’eau et de poussière, libère et soude les corps, créant une communauté imaginaire proche de la sculpture, entre fête et destruction.

Pourquoi Marie Queau travaille-t-elle sur des temps très longs ?

Marie Queau privilégie le temps long parce que son travail repose sur un principe de rebond : une image en appelle une autre par associations. Au Zénith a demandé cinq à six ans, notamment à cause des autorisations de prise de vue dans des lieux comme le centre spatial, parfois six mois à un an par site.

Comment Marie Queau utilise-t-elle la couleur et la retouche ?

Marie Queau considère l’image comme « un peu chewing-gum », malléable au-delà de la prise de vue. La couleur est pour elle décisive : en désaturant la boue marron du Royaume vers un bleu pétrole sur Photoshop, elle révèle la puissance fictionnelle de ses images et fabrique des mondes cohérents et immersifs.

Quelles sont les influences de Marie Queau en photographie et au cinéma ?

Marie Queau cite l’artiste Gabriel Orozco pour son rapport au réel et au déplacement, le photographe Lewis Baltz, et surtout le film de science-fiction Sur le globe d’argent d’Andrzej Zulawski, qu’elle a revu près de vingt fois. La musique et le cinéma constituent ses influences premières.

Quels livres et collaborations accompagnent le travail de Marie Queau ?

Le livre Au Zénith a été édité chez Area Books avec Lauren Kaiser, accompagné d’un poème d’Amélie Lucas-Gary. Le prochain livre, sur Le Royaume, paraîtra chez Loose Joints. Marie Queau collabore aussi avec le musicien December, pour qui elle a réalisé trois clips vidéo.

Références

  • Gabriel Orozco
  • Lewis Baltz
  • Sur le globe d’argent d’Andrzej Zulawski
  • December (musicien)
  • July 15th, 4am de December
  • CNES (Centre National d’Études Spatiales)
  • CNAP (Centre national des arts plastiques)
  • Area Books (Lauren Kaiser)
  • Amélie Lucas-Gary
  • Loose Joints
  • Entorse Magazine
  • Benjamin Schmuck

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