Arquus, une mission au service des armées
Emmanuel Levacher dirige le groupe industriel Arquus, héritier d’entreprises centenaires comme Renault ou Panhard, qui ont façonné l’histoire de la mobilité militaire française. Il rappelle que sa mission première est simple et essentielle : « protéger les soldats et de leur apporter la mobilité pour exécuter leur mission ». Aujourd’hui, 90 % des véhicules à roues de l’armée de Terre proviennent de ses usines, comme celle de Garchizy spécialisée dans les caisses blindées et la logistique. Loin de se limiter à la production, la moitié de l’activité d’Arquus est consacrée à la maintenance et à la modernisation des flottes existantes, prolongeant la vie de véhicules emblématiques comme le VAB.
Face aux critiques parfois adressées à l’industrie de l’armement, il assume une position claire : la défense du pays et de ses valeurs est une « mission sacrée » qui engage pleinement ses salariés. Il note d’ailleurs une évolution des mentalités, accélérée par le retour de la guerre en Europe, qui a renforcé la légitimité de son secteur.
La quadrature du cercle du blindé moderne
Comment conçoit-on le successeur d’un camion mythique comme le GBC ? Pour Emmanuel Levacher, le défi est de conserver la rusticité et la fiabilité des anciennes générations tout en intégrant les technologies nécessaires à la performance. « Le but, c’est de faire aussi simple, aussi rustique, aussi performant que les flottes anciennes », explique-t-il. Cette recherche de simplicité est un combat permanent, notamment face à l’omniprésence de l’électronique. La clé réside dans la facilité de maintenance : si le moteur est complexe, sa conception modulaire doit permettre de le remplacer en quelques heures sur le terrain.
Cette tension entre technologie et rusticité est au cœur des programmes d’armement. Un véhicule moderne est un « capteur géant » qui doit comprendre son environnement, mais il doit aussi rester simple à réparer. Le cycle de développement de ces engins est très long : pour le Griffon, il s’est écoulé près de quinze ans entre les premières esquisses et la livraison aux forces.
L’Ukraine, accélérateur d’innovations
Le conflit en Ukraine a agi comme un « réveil », forçant l’industrie à sortir d’une certaine routine. La vulnérabilité des plateformes face à des menaces peu coûteuses, comme les drones, est devenue une préoccupation centrale. Arquus a ainsi développé en boucle courte le système Hornet, une tourelle capable de détecter et d’abattre des drones avec des munitions standards. Cette innovation frugale illustre la nécessité de réagir vite, sans attendre les grands programmes pluriannuels. L’observation du terrain a aussi mis en lumière l’importance de la protection du toit des véhicules, une zone désormais très exposée.
Pour répondre à l’appel du président de la République à entrer en « économie de guerre », Arquus a investi dans ses usines, constitué des stocks stratégiques et embauché pour augmenter ses capacités. Le principal défi reste la chaîne d’approvisionnement, car la moindre pièce manquante, parfois un simple connecteur venant d’Asie, peut bloquer toute une ligne de production. La question de la souveraineté industrielle est donc cruciale.
Commander une industrie de défense
Pour concilier les temps longs des grands programmes et l’agilité requise par les nouvelles menaces, Emmanuel Levacher a structuré son entreprise en créant des entités plus petites et autonomes, fonctionnant « en mode start-up ». C’est le cas de l’équipe qui développe la tourelle Hornet. Au niveau des ateliers, il a mis en place des « unités élémentaires de production » (UEP) de huit à dix personnes, une taille inspirée des groupes de combat militaires. Ces équipes autonomes gèrent leurs propres objectifs de qualité, de coût et de délai, ce qui favorise la responsabilisation et l’engagement.
Son style de leadership repose sur la confiance, la délégation et le « commandement par l’intention », un principe emprunté au monde militaire. Il s’agit de fixer des objectifs clairs et de laisser aux équipes la marge de manœuvre pour les atteindre. Selon lui, le supplément d’âme propre au secteur de la défense, où l’on fabrique des matériels dont dépend la vie des soldats, exige ce niveau d’engagement et de responsabilisation.
Emmanuel Levacher nous recommande…
- « Robinson Crusoé » — Daniel Defoe. Interrogé sur le livre qu’il emporterait sur le front, c’est l’œuvre qu’il cite pour sa capacité à incarner l’espoir et la résilience face à l’isolement.
Pour aller plus loin
- Sengager.fr, le site du recrutement de l’armée de Terre.
Les références de l’épisode
- Personnes : Capitaine Brault, Vadim.
- Entreprises et organisations : Arquus, Renault, Panhard, Akmat, Renault Trucks Défense, KNDS, Thalès, Ford.
- Institutions : Armée de Terre, DGA (Direction générale de l’armement), EMAT (État-major de l’armée de Terre), EMA (État-major des armées), STAT (Section technique de l’armée de terre), OTAN.
- Véhicules et systèmes : Jaguar, Griffon, VAB, VAB Ultima, VLRA, GBC, char Renault FT, VBL, VT4, T-90, Tourello T1 Hornet.
- Programmes et opérations : Scorpion, Barkhane.
- Lieux : Garchizy, Nevers, Limoges, Saint-Nazaire, Ukraine, Mali, Verdun.
- Événements : Première Guerre mondiale, Taxis de la Marne, Eurosatory 2022, crise du Covid.
- Œuvres citées : « Le sens du commandement », « Robinson Crusoé ».
Au fil de l’épisode
- La mission d’Arquus : protéger les soldats et assurer leur mobilité.
- L’héritage de Renault et Panhard dans l’ADN de l’entreprise.
- Le rôle de l’usine de Garchizy dans la fabrication des caisses blindées et la logistique.
- L’importance de la maintenance (MCO) qui représente la moitié de l’activité.
- Le renouvellement des camions logistiques avec un contrat de 7000 véhicules.
- La perception du métier de fabricant d’armes et son évolution récente.
- Le défi de concevoir des véhicules à la fois rustiques et technologiques.
- La maintenance modulaire : pouvoir remplacer un moteur complet rapidement sur le terrain.
- Le long cycle de développement des programmes d’armement, comme le Griffon.
- La boucle de retour d’expérience (retex) avec les soldats en opération.
- Le passage à une « économie de guerre » : produire plus, plus vite et moins cher.
- Les défis de la chaîne d’approvisionnement et la dépendance à certains composants.
- Les leçons tirées du conflit en Ukraine, notamment sur la menace des drones.
- Le développement du système anti-drone Hornet en « boucle courte ».
- La nécessité de repenser la protection des véhicules, y compris sur le toit.
- Le leadership par la confiance et la délégation.
- L’organisation des ateliers en Unités Élémentaires de Production (UEP) autonomes.
- L’hybridation entre management civil et principes de commandement militaire.
- La gestion de la crise du Covid, entre protection des salariés et continuité de la production.
- Le questionnaire final sur les grands enjeux de la défense et le leadership.
FAQ
Qui est Emmanuel Levacher ?
Emmanuel Levacher est le Président-directeur général (PDG) du groupe industriel Arquus. Ingénieur issu du monde civil, il dirige depuis plus de dix ans ce fleuron de l’industrie de défense française. Il est l’interlocuteur privilégié de l’armée de Terre pour la conception, la fabrication et la maintenance de ses véhicules blindés à roues.
Qu’est-ce que l’entreprise Arquus ?
Arquus est le principal fabricant de véhicules blindés terrestres en France. Héritière de marques historiques comme Renault, Panhard et Akmat, l’entreprise fournit environ 90 % des véhicules à roues de l’armée de Terre. Son activité couvre la conception de nouveaux engins comme le Griffon et le Jaguar, la production, mais aussi la maintenance et la modernisation des flottes existantes.
Quels sont les principaux véhicules blindés fabriqués par Arquus ?
Arquus produit les véhicules de nouvelle génération du programme Scorpion, comme le Griffon (transport de troupes) et le Jaguar (reconnaissance et combat). L’entreprise assure aussi la maintenance et la modernisation de véhicules emblématiques plus anciens mais toujours en service, tels que le VAB (Véhicule de l’Avant Blindé), le VBL (Véhicule Blindé Léger) ou encore le poids lourd VLRA.
Comment l’industrie de défense s’adapte-t-elle aux nouvelles menaces comme les drones ?
Face à la menace des drones, l’industrie développe des solutions en cycle court. Emmanuel Levacher cite l’exemple du système Hornet développé par Arquus : il s’agit d’ajouter à une tourelle existante un petit radar de détection et un système d’assistance au tir. Cela permet à n’importe quel blindé de se défendre contre les drones en approche avec ses propres armes, sans nécessiter de munitions spécialisées et coûteuses.
Qu’est-ce que l’économie de guerre pour un industriel comme Arquus ?
Pour Arquus, passer en économie de guerre signifie être capable de produire « plus, plus vite, moins cher ». Concrètement, cela se traduit par des investissements dans les usines pour augmenter les capacités de production, la constitution de stocks de matières premières et de composants pour réduire les délais, et une collaboration renforcée avec toute la chaîne de fournisseurs pour la rendre plus réactive et résiliente.
