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Svalbard, photographier le réchauffement climatique – Philippe BOLLE #35

Photographe animalier installé en Charente-Maritime, Philippe Bolle est parti quatre fois au Svalbard entre 2014 et 2016. Au premier voyage, une ourse décharnée, à qui il manquait selon lui soixante à quatre-vingts kilos, le bouleverse et décide de tout : il y retournera pour montrer l’archipel au fil des saisons. De ces expéditions est né « Svalbard Expéditions », un livre auto-édité de 196 pages. Il y raconte la banquise qui ne se forme plus, le permafrost qui cède — et, très concrètement, ce que coûte de fabriquer et de vendre un beau livre tout seul.

Philippe Bolle, photographier le réchauffement climatique au Svalbard

Le labo du père, la cuisine, puis les marais

Philippe Bolle se présente d’abord comme photographe, sans étiquette : ni tout à fait animalier, ni tout à fait nature. La passion lui vient de son père, « un excellent photographe », avec qui il développe ses premières images au laboratoire familial. Il commence pourtant par un apprentissage de pâtisserie, puis de cuisine, avant de suivre trois ans d’études de photographie sanctionnées par un diplôme et une année comme assistant. Les salaires de l’époque — le début des années 1970, précise-t-il — le ramènent en cuisine, puis en restauration collective, horaires de restaurant et vie de famille faisant mauvais ménage.

La photographie ne le quitte jamais : il fréquente les clubs photo à partir de 22 ans. Installé depuis cinq ans en Charente-Maritime au moment de l’entretien, après la région parisienne, il photographie les oiseaux des marais tout près de chez lui — et constate, lors de la canicule de l’été 2022, des marais « tout craquelés » où les animaux sont en difficulté.

Une ourse décharnée, et le Svalbard devient un livre

Grand voyageur — Kenya, Ouganda pour le gorille des montagnes et le bec-en-sabot, États-Unis, Australie, Afrique du Sud, Antarctique —, Philippe Bolle décide un jour d’aller vers le nord. Sa première expédition au Svalbard, l’archipel arctique norvégien, a lieu en août 2014. Il y découvre un paysage presque sans neige, et surtout une femelle ours polaire accompagnée de son petit, à qui il manquait « 60, 70, 80 kilos » pour cette période de l’année. « Ça m’a bouleversé », dit-il. C’est la photographie décisive du livre : elle le convainc de retourner sur place pour montrer l’archipel autrement, au fil des saisons. Suivront trois autres séjours, en juin puis en septembre, et un dernier en mars 2016.

Ses relevés sont concrets. En mars, il n’enregistre que -15 °C là où la normale se situe, selon lui, entre -21 et -25 °C ; quinze jours plus tard, il fait déjà -8 °C. En juin, la température frôle tout juste zéro la nuit et monte à huit ou dix degrés le jour. En août, il relève jusqu’à quatorze ou quinze degrés. Il rappelle que les deux à trois degrés dont on parle à l’échelle de la planète représentent, dans le Grand Nord, un écart bien supérieur. Il explique aussi le mécanisme d’emballement : la neige et la glace renvoient la lumière et freinent le réchauffement, tandis que la roche mise à nu, sombre, l’accélère.

Les conséquences se lisent sur chaque espèce. L’ours polaire chasse sur la banquise ; quand elle ne se forme pas, sa saison de chasse disparaît. En mars, il observe de la « glace en crêpe » — de petits disques de glace collés les uns aux autres, qui marquent le tout début de la formation de la banquise. Le renne du Svalbard, plus petit que ses cousins d’élevage, gratte la neige pour se nourrir : quand la pluie remplace la neige et gèle, la couche de verglas devient infranchissable pour lui. Le renard polaire, qui enterre ses réserves pour l’hiver, retrouve une viande qui a dégelé et n’est plus consommable — « le frigo est en panne ». Le morse, dont les défenses servent à remonter à la surface, à gratter le fond et à ouvrir les coquillages, se nourrit de mollusques dans des fonds marins pollués. Dans la principale ville de l’archipel, la fonte du permafrost déstabilise les maisons et les quantités de neige, devenues excessives, ont conduit à interdire une zone exposée aux avalanches. Il l’estime peuplée de 500 à 600 personnes en plein hiver, dont trois ou quatre chasseurs de phoque.

Auto-éditer 500 exemplaires : les chiffres et les choix

Le livre naît de deux intentions : témoigner du réchauffement, et offrir un ouvrage à sa mère — décédée avant l’impression. Philippe Bolle reprend ses fichiers RAW et sélectionne 200 photographies par saison, en cherchant à diversifier les plans, du paysage large au gros plan, « pour qu’on ne s’ennuie pas en tournant les pages ». Il confie ensuite l’ensemble à un ami prénommé Yohann, professionnel de l’édition, qui réalise la maquette et opère le choix final des images au fil de visioconférences. Sa règle, qu’il donne comme conseil principal : « on ne fait pas un livre pour soi, on le fait pour le public ». Autre méthode revendiquée, laisser décanter les images plusieurs semaines avant de les traiter, pour que l’émotion de la prise de vue ne fausse pas le jugement.

Côté fabrication, l’imprimeur le conseille sur le format, le papier, la couverture vernie et la page bleue d’ouverture ; il descend près de Toulouse et passe neuf heures à suivre le tirage. Le résultat : 196 pages, un volume d’environ un kilo, 500 exemplaires financés sur fonds propres pour 14 000 € d’impression, achevés d’imprimer en avril 2017. Le livre ne suit pas l’ordre chronologique des expéditions mais celui des saisons, pour donner à voir la fonte progressive.

Reste la partie qu’il juge la plus difficile : vendre. Environ 40 % des ventes se font par son site, le reste en salons, conférences et festivals. Au moment de l’enregistrement, il lui restait 140 exemplaires sur 500. Son regret est explicite : ne pas être passé par une prévente en financement participatif, qui aurait sécurisé le projet. Il pointe aussi un frein très concret pour beaucoup de photographes auto-édités — l’absence de paiement en ligne — et détaille jusqu’au coût d’expédition, autour de dix euros emballage compris.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • « Svalbard Expéditions » — le livre photo auto-édité par Philippe Bolle : 196 pages, 500 exemplaires, achevé d’imprimer en avril 2017.
  • Benoist Clouet — photographe, préfacier du livre, présent sur l’une des expéditions au Svalbard.
  • Escourbiac — l’imprimeur, près de Toulouse, qui a conseillé le format, le papier et la couverture.
  • Le Svalbard — archipel arctique norvégien où ont été menées les quatre expéditions.
  • Yellowstone — parc national américain, théâtre d’une rencontre rapprochée avec un ours brun.
  • KissKissBankBank — plateforme de financement participatif, citée comme la prévente qu’il aurait dû faire.

Au fil de l’épisode

  • 00:00:20 — Présentation de Philippe Bolle, photographe animalier et nature en Charente-Maritime
  • 00:01:38 — Le parcours : la pâtisserie, la cuisine, les études de photo et le laboratoire du père
  • 00:05:32 — La canicule de l’été 2022 et l’entrée en matière sur le réchauffement climatique
  • 00:06:49 — Les quatre périodes passées au Svalbard et l’ourse décharnée qui a tout déclenché
  • 00:09:47 — Les autres voyages : Afrique, Ouganda, États-Unis, Australie
  • 00:15:03 — Rencontres à risque : l’ours brun de Yellowstone, l’éléphante d’Afrique du Sud
  • 00:20:36 — Le matériel : le passage au 500 mm, le poids du sac, le recadrage « avec parcimonie »
  • 00:23:11 — Pourquoi ce livre : témoigner du réchauffement, et un ouvrage pour sa mère
  • 00:25:26 — Août : le soleil de minuit, la glace flottante et l’absence de neige
  • 00:33:14 — Septembre : la banquise qui ne se reforme pas et les ours un peu plus dodus
  • 00:40:04 — Mars 2016 : paysages blancs et « glace en crêpe »
  • 00:49:38 — Le morse, le renne et le renard polaire face au verglas et à la pollution
  • 00:54:38 — Permafrost, avalanches et vie quotidienne dans la principale ville de l’archipel
  • 00:57:19 — L’aventure de l’auto-édition : tri des photos, maquette, choix de l’imprimeur
  • 01:04:24 — Financement, tirage, nombre de pages et prix de revient
  • 01:08:26 — Ventes en ligne et en salons, et le regret de ne pas avoir fait de prévente
  • 01:11:13 — Le mot de la fin : offrir un livre sur le climat à un enfant

FAQ

Qui est Philippe Bolle ?

Philippe Bolle est un photographe animalier et de nature installé en Charente-Maritime. Formé à la photographie après un apprentissage de cuisine, il a exercé le métier de cuisinier tout en pratiquant la photographie sans interruption. Il est l’auteur du livre auto-édité « Svalbard Expéditions », issu de quatre expéditions dans l’archipel arctique norvégien entre 2014 et 2016.

Que montre le livre « Svalbard Expéditions » ?

Le livre présente le Svalbard au fil des saisons, à partir de quatre expéditions menées en août, juin, septembre et mars. Il compte 196 pages et a été tiré à 500 exemplaires en avril 2017. Les images ne suivent pas l’ordre chronologique des voyages mais celui des saisons, afin de rendre visible la fonte progressive des glaces.

Pourquoi le réchauffement climatique est-il plus brutal au Svalbard ?

Philippe Bolle explique que l’écart de température y est bien supérieur aux deux ou trois degrés évoqués pour la moyenne planétaire. Un mécanisme d’emballement l’aggrave : la neige et la glace renvoient la lumière et freinent le réchauffement, tandis que la roche sombre, une fois mise à nu, l’absorbe et l’accélère encore.

Comment le réchauffement menace-t-il l’ours polaire, le renne et le renard polaire ?

L’ours polaire chasse sur la banquise : quand elle ne se forme pas, il ne peut plus se nourrir. Le renne du Svalbard gratte la neige, mais la pluie qui gèle forme un verglas qu’il ne parvient pas à briser. Le renard polaire, lui, retrouve dégelées les réserves de viande qu’il avait enterrées pour l’hiver.

Combien coûte l’auto-édition d’un livre photo ?

Pour « Svalbard Expéditions », Philippe Bolle indique avoir financé sur ses fonds propres un tirage de 500 exemplaires de 196 pages, pour environ 14 000 € d’impression. Il faut y ajouter l’expédition, qu’il chiffre autour de dix euros par livre emballage compris. Environ 40 % des ventes passent par son site, le reste par les salons et conférences.

Quel matériel Philippe Bolle utilise-t-il en photographie animalière ?

Revenu chez Nikon après être passé par Minolta, il photographie principalement au 500 mm f/5,6, qui a remplacé un 400 mm f/4 devenu trop lourd à porter — son sac atteignait auparavant 23 à 25 kilos. Au Svalbard, il a photographié des ours à environ 500 mètres depuis un zodiac, en recadrant « avec parcimonie ».

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